Dans Bain de vin sous l’olivier / Amar Benhamouche ne se contente pas d’écrire : il traverse. Il traverse les langues, les géographies, les appartenances, et jusqu’à l’idée même de sujet. Ce recueil bilingue, porté vers le français par Arwa Ben Dhia et publié aux Éditions du Cygne, s’impose comme une œuvre de tension entre enracinement et errance, entre désir et déchirement, entre parole intime et charge politique.
Une langue en exil, ou l’exil de la langue
Le bilinguisme ici n’est pas un simple dispositif éditorial : il est la matière même du poème. L’arabe ne précède pas le français comme une origine stable ; il le hante, le déborde, le fissure. La traduction ne vient pas refermer le sens, mais l’ouvrir davantage, comme une seconde respiration. Ce qui se joue, c’est une poétique de la duplication imparfaite, où chaque langue devient l’écho inquiet de l’autre.
L’écriture de Benhamouche n’habite pas une langue : elle circule dans leur fracture. Ainsi, le texte ne cesse de produire une étrangeté, une distance intérieure. Le poète n’est pas seulement exilé de sa terre il l’est aussi de sa propre parole.
L’olivier : une racine mobile
Figure centrale du recueil, l’olivier ne relève pas d’un simple symbolisme méditerranéen. Il est une contradiction vivante. Arbre de fixité, de mémoire et de longévité, il devient ici un axe de déplacement. Il n’enracine pas seulement : il transporte.
Sous l’olivier, il n’y a pas repos, mais fermentation un « bain de vin », c’est-à-dire une transformation, presque une transgression. Le vin, dans son ambivalence culturelle, convoque à la fois l’interdit et l’extase, la perte de contrôle et l’accès à une vérité autre. Le poème devient alors un lieu de métamorphose, où les identités se défont pour se recomposer autrement.
Dire “je” sans appartenir
Le sujet poétique chez Benhamouche est instable, presque fuyant. Le « je » qui parle n’est jamais assuré de sa place. Il s’énonce souvent dans le refus : refus d’acheter, de vendre, d’appartenir. Cette négation répétée ne relève pas d’un nihilisme, mais d’une tentative de se soustraire aux logiques marchandes et identitaires.
« je ne suis qu’un passant… »
Cette figure du passant devient centrale : elle oppose à la citoyenneté administrative une forme fluide, fragile mais irréductible. Être de passage, c’est refuser l’assignation. C’est aussi accepter une forme de solitude radicale.
L’amour comme résistance
Face à cette instabilité, l’amour surgit comme une force de recomposition. Mais il ne s’agit pas d’un amour pacifié. Chez Benhamouche, aimer, c’est désirer fusionner avec l’autre jusqu’à l’effacement de soi : devenir eau, larme, souffle. Cette volonté de dissolution traduit moins une dépendance qu’une quête d’unité dans un monde fragmenté.
La figure féminine, omniprésente, déborde l’individu : elle devient territoire, langue, promesse. Elle est à la fois corps désiré et horizon politique. Aimer une femme, c’est parfois aimer une terre perdue, ou une liberté encore à conquérir.
Une poésie du réel traversé
Si le recueil s’inscrit dans une expérience intime, il ne se replie jamais sur lui-même. Le monde y est constamment présent, dans sa violence, ses inégalités, ses tensions. Mais cette présence n’est pas descriptive : elle est traversée, intériorisée, parfois même transfigurée.
La poésie de Benhamouche ne cherche pas à expliquer le monde elle en expose les fractures à travers le langage. Elle fait entendre ce qui résiste à la simplification : la complexité des appartenances, la douleur des départs, la nécessité de continuer malgré tout.
Traduire, ou prolonger le souffle
Le travail de Arwa Ben Dhia mérite ici une attention particulière. Traduire une telle écriture ne consiste pas à transposer des mots, mais à restituer une tension, un rythme, une respiration. Le français proposé ne gomme pas l’étrangeté du texte d’origine : il la prolonge.
Ainsi, la traduction devient elle-même un geste poétique, un espace où deux langues coexistent sans se neutraliser.
Une œuvre de l’entre-deux
Avec Bain de vin sous l’olivier, Amar Benhamouche propose une poésie de l’entre-deux — entre langues, entre lieux, entre états de l’être. Mais cet entre-deux n’est pas un manque : il est une condition fertile, un lieu de création.
Le recueil ne cherche pas à résoudre les contradictions qu’il met en scène. Il les habite pleinement, comme si la poésie était précisément cet espace où l’inconciliable peut coexister.
Lire Benhamouche, c’est accepter de ne pas être installé. C’est entrer dans un mouvement, une oscillation, un souffle. Un souffle inédit, fragile et tenace, qui persiste malgré les fractures ou peut-être grâce à elles.
Godson MOULITE
