Il est des tableaux qui ne naissent pas : ils éclatent. Dans la trajectoire d’un peintre, ils surgissent comme un jaillissement volcanique, longtemps comprimé dans les profondeurs de l’âme et de la conscience, jusqu’à fissurer la croûte du silence. Ces créations ne sollicitent ni indulgence ni admiration polie : elles s’imposent. Elles portent une parole à la fois sublime et violente, chargée de nos inquiétudes les plus humaines — celles que l’artiste a longtemps gardées en lui, telle une mémoire enfouie réclamant enfin la lumière.
C’est dans cet esprit que Michaelle Lafontant-Médard — poétesse, critique de cinéma, journaliste, ancienne diplomate, mais avant tout artiste peintre — a livré sa dernière toile sur Facebook, à l’orée de cette nouvelle année. Le geste paraît doux, presque rituel, comme un vœu adressé au monde ; il agit pourtant comme un choc de lucidité, une manière de célébrer tout en nous forçant à regarder en face la part sombre des choses.
Difficile de ne pas éprouver un sentiment de déjà-vu. L’image réveille la mémoire d’Haïti : celle d’un tableau exposé en 1983, en plein duvaliérisme triomphant, où l’on voyait un homme dont la bouche était cadenassée par une clé. À l’époque, ce fut un tollé. Aujourd’hui, l’onde de choc est de même nature : suffocation, colère rentrée, évidence devenue insoutenable.
Cette toile fera date. Elle nous soulève, nous déracine, puis nous dépose au cœur de nos réalités — haïtiennes, certes, mais aussi universelles. Elle fonctionne comme un miroir brisé où chaque peuple, chaque conscience, reconnaît un éclat de sa propre douleur. On ne sort pas indemne d’une telle rencontre.
Ce n’est pas une image faite pour être simplement contemplée : il faut la traverser. Elle parle avec la gravité d’un cri ancien, enveloppe le regard dans une tempête de symboles et oblige à voir ce que nous préférerions taire. On y perçoit le poids du passé, la fatigue des corps, la révolte des âmes — et, malgré tout, cette étincelle fragile d’espérance qui s’obstine à ne pas mourir.
Comme Picasso
La peinture de Lafontant-Médard évoque Guernica de Pablo Picasso — non par imitation formelle, mais par la puissance du choc. C’est une œuvre qui dépasse son contexte immédiat pour devenir un langage universel de la souffrance et de la résistance. Comme les grandes toiles engagées, celle de Michaelle Lafontant Médard ne décrit pas le chaos : elle le condense, le symbolise, le rend impossible à oublier.
Il faut toujours se méfier des artistes — qu’ils soient peintres, poètes, chanteurs ou sculpteurs. Lorsqu’ils plongent leur savoir dans les marigots du monde, ils frappent rarement à moitié. Leur force réside dans cette capacité redoutable à résumer ce qui tourmente les multitudes, à fabriquer un miroir qu’on ne peut détourner, un cri qu’on ne peut étouffer.
L’ancienne diplomate Michaelle Lafontant Médard nous bouscule ici sans ménagement. Les traits, d’une frontalité saisissante, vous attrapent au col pour asséner une vérité aussi vieille que le monde : celle du mensonge. Son parcours diplomatique a aiguisé en elle un regard rare sur les coulisses du pouvoir, sur les promesses dorées, sur les discours policés qui finissent, tôt ou tard, en cendres.
La toile montre un visage féminin fragmenté, surgissant d’un arrière-plan gris, travaillé par couches successives — comme des strates de mémoire et d’épuisement. Une bande horizontale traverse les yeux. Ce n’est pas un simple effet plastique : c’est une cicatrice, un bandeau, un manifeste.
Cette bande dorée peut dire l’aveuglement volontaire, ce confort trompeur où l’on se réfugie pour ne pas voir. L’or devient ici le luxe de l’ignorance, la douceur anesthésiante qui permet de continuer sans être broyé par le poids du monde : comme celui qui détourne les yeux du mendiant, comme celui qui change de chaîne au journal, comme celui qui fait défiler trop vite les images de catastrophes.
Mais le noir qui entaille cet or raconte une autre histoire : celle de la censure, du silence imposé, de la parole confisquée. C’est le bandeau qu’on serre sur les yeux des témoins, l’information manipulée, le journaliste bâillonné, la voix étouffée avant même d’avoir pu crier. Ce noir n’est pas choisi : il est imposé.
Ce regard volé dit aussi l’incapacité d’un peuple à se voir lui-même, celle des communautés à se regarder sans haine ni préjugés. Le regard haïtien sur Haïti devient douloureux, presque impraticable. Comment contempler sa ville rendue méconnaissable ? Comment regarder ses compatriotes transformés en prédateurs ou en proies ?
Ce visage de femme fonctionne comme une carte d’identité vandalisée, un passeport brûlé, un acte de naissance raturé. Haïti ne se reconnaît plus dans le miroir : comme un amputé face à son membre fantôme, comme un amnésique feuilletant son propre album, comme une maison après l’incendie — la structure tient encore, mais ce qui faisait l’âme a disparu.
Dans toutes les cultures, les yeux sont le miroir de l’âme. Les cacher, c’est dissimuler l’humanité ; c’est réduire l’être à une chose, le nom à un numéro, la vie à une statistique. Quand le regard disparaît, la conscience se relâche : on peut continuer d’avancer sans s’arrêter.
La communauté internationale, comme tant d’autres, s’est bandé les yeux — ou s’est laissé les bander — pour ne pas avoir à regarder la souffrance haïtienne dans toute son humanité déchirante.
Lafontant-Médard fait le choix inverse : elle peint un seul visage pour les dire tous. Mais ce visage demeure en partie effacé, rappelant que chaque victime risque l’oubli, l’anonymat, la disparition dans le grand livre des chiffres. Le noir qui dévore la figure, c’est l’encre du censeur, le feutre qui barre un nom, la gomme qui efface un dessin d’enfant, le brouillard qui rend le paysage indistinct — la cataracte lente qui mène à la cécité.
Et demeure alors le paradoxe ultime : et si ce bandeau était aussi une stratégie de survie ? S’aveugler pour ne pas sombrer face à l’insoutenable. C’est là toute la force tragique de cette peinture : elle ne nous accuse pas seulement, elle nous ressemble.
Maguet Delva
Paris, France
