Pourquoi tant de films sur les artistes ?

J’ai réalisé en 1976 mon premier documentaire sur les artistes : « Art naïf et répression en Haïti. »

« Haïti le chemin de la liberté », réalisé en 1973, était une espèce de somme sur les combats du peuple haïtien contre l’oppression depuis l’arrivée de Christophe Colomb en 1492 jusqu’à Jean- Claude Duvalier en 1971. Je sentais après cela la nécessité d’aller plus loin,  de voir spécifiquement comment s’exerçait cette répression au niveau artistique alors que Duvalier et ses propagandistes présentaient l’art haïtien comme leur meilleur ambassadeur.

 

Dans ce documentaire de 1976, j’ai essayé d’analyser les mécanismes du marché de l’art naïf haïtien. J’ai essayé de mettre en lumière les manipulations et la répression qui ont conduit à l’évolution contrôlée du courant naïf comme seul art possible en Haïti. Scènes de féeries et idylles exotiques propres à satisfaire le client étranger et à représenter un pays de cocagne quand ses populations meurent de faim et que ses intellectuels sont persécutés.

 

En 1981 j’ai voulu faire la même chose au niveau de la création littéraire avec « Un tonton macoute peut-il être un poète ? ». C’était un réquisitoire contre le régime Duvaliériste et le renversement des valeurs esthétiques qu’il aura occasionné. Ces trois films sont en fait un triptyque sur les conditions de la vie et de la production artistique en Haïti.

 

C’est à mon retour d’exil en Haïti à la chute de la dictature héréditaire des Duvalier en 1986 que j’ai commencé à travailler sur les artistes individuellement.  Cela partait d’une considération générale, mais aussi de raisons particulières liées à moi-même et à chacun des artistes dont je ferai les portraits. 

 

En 2001 je ferai « Tiga : Haïti, rêve, possession, création, folie, ”. Et depuis j’ai enchaîné et je ne me suis plus arrêté.  J’ai réalisé une quinzaine de films avec les maîtres de la peinture et de la sculpture, dont « Beauté contre pauvreté à Jalousie” où l’on voit le sculpteur Patrick Vilaire en action. J’y affirmais ma croyance que la beauté peut aider à combattre la misère matérielle et spirituelle.

 

Ces films ont tourné autour de peintres et de sculpteurs dont les œuvres et la personnalité m’ont interpellé ou avec qui j’avais des liens. Mais j’estimais surtout qu’ils marqueraient l’histoire de l’art et méritaient un musée.

 

·      Marithou, femme peintre d'Haïti (2001)

·      Cédor ou l’Esthétique de la modestie (2002)

·      André Pierre, celui qui peint le bon (2003)

·      Albert Mangonès, l’espace public (2002)

·      Préfete Duffaut, piété et urbanisme imaginaire (2007)

·      La sculpture peut-elle sauver le village de Noailles ? (2009)

·      La planète bleue de Lucner Lazard (2010)

·      Il était une fois Périclès (2010)

·      Le miroir brisé de Valcin II (2013)

·      Lafortune Félix, le dernier des grands peintres de l’Artibonite (2016)

·      Jambes de bois ou Gérard Fortuné, le dernier des naïfs (2016)

·      Le voyage de Hervé Télémaque.( 2017)

·      Heureux sculpteurs des rues de Port-au-Prince (2020)

·      Le roi Exil et sa cour ou la béatitude au bout du pinceau (2021)

 

Pourquoi ces films ?

Je crois que c’est fondamentalement dû à un amour inexplicable de la création artistique. Je suis tombé tout simplement, très jeune,  en émerveillement devant le travail magique de ces thaumaturges. Après ce coup de foudre, je puis même dire que c’est par la peinture,  plus que par les livres,  que je suis devenu un militant de la cause de la liberté.

 

J’avais 17 ans quand j’ai découvert Picasso, Braque, Léger, Matisse et les muralistes mexicains. À l’école j’avais vu des reproductions de Léonard de Vinci, de Raphaël, de Michel-Ange.  Mais la liberté de ces maîtres modernes m’apparaissait comme une révélation. Elle me disait avec force qu’on peut faire de même dans tous les domaines. Rien ne doit t’enfermer dans un carcan.

 

Simultanément,  je découvre deux centres qui vont m’envoûter autant que ces maîtres de l’art occidental. 1) Le musée de céramique dirigé par Tiga. Ses terres cuites ont une facture surréaliste tout en s’enracinant dans la culture ancestrale d’Haïti et de ses peuples originaires. 2) La galerie brochette où je fis la connaissance de Bernard Wah, de Villard Denis, de Dieudonné Cédor et Luckner de Lazard. Ces derniers restent mes amis jusqu’à leurs décès.

 

Ce mélange de réalisme, d’art populaire et d’avant-garde ainsi que l’atmosphère qui régnait ont achevé de me sortir du conformisme de l’école des Pères du St Esprit . Ils m’ont invité à l’amour de la liberté et au plaisir esthétique. Je complète ma culture de la révolution picturale haïtienne en découvrant le discours des théoriciens du foyer des arts plastiques, de Wilfredo Lam lui-même, de Pichinat et d’André Breton.

 

« Haïti le chemin de la liberté » était un règlement de compte. Les films sur l’art sont un cri de mon cœur, un cri d’amour et de reconnaissance pour nos artistes dans un effort de sauvegarde de ce patrimoine qu’ils nous laissent et qui court le grand risque de se perdre à jamais.

 

Je me suis rendu compte en retournant en Haïti en 1986 que notre pays est dominé par une double folie : celle des prédateurs avides de pouvoir et d’argent et celle des plasticiens qui ont des projets de vie et créent de la beauté dans des conditions de vie si difficiles

 

Aujourd’hui il n’y a pas un seul musée digne de ce nom en Haïti. Le Mupanah est un musée historique. Le Musée d’art haïtien du Collège St Pierre, dont la collection comprend les artistes haïtiens les plus importants, n’a pas encore rouvert ses portes depuis le séisme de janvier 2010.

 

Chacun de mes films est un petit musée personnel dédié à un artiste ou à un groupe d’artistes tels que ceux de Noailles.  J’y essaie de reconstituer l’univers matériel et spirituel de l’artiste  et de le conserver vivant dans son histoire et sa création,  pour moi et pour les générations futures.

 

J’essaie, je le fais aussi dans mes films sur les écrivains, de briser le complot contre la mémoire qui existe dans notre pays alors qu’il y règne un faux culte de l’histoire.

 

Arnold Antonin

 

Note :

Ce texte d’Arnold Antonin est la traduction française d'une publication en anglais dans « The Haitian  Art Society Newsletter, VèVè ». Arnold Antonin a tenu à répondre à la question: pourquoi réalisez-vous tant de films sur l'art?

Le HAS est une communauté de collectionneurs d'art, de galeristes, de professionnels des musées, d'universitaires et de chercheurs unis par leur attachement et leur affection pour l'art haïtien.

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