Certains Haïtiens n’avaient jamais envisagé de vivre ailleurs. Pourtant, au fil de la dégradation de la situation nationale, le départ est devenu, pour beaucoup, une nécessité plutôt qu’un choix.
En 2021, année marquée notamment par l’assassinat du président Jovenel Moïse, Haïti est entrée dans une nouvelle phase d’instabilité. L’insécurité, les violences armées, les déplacements de populations et l’affaiblissement progressif de plusieurs structures essentielles ont profondément bouleversé la vie quotidienne.
Derrière les statistiques sur les déplacements et l’émigration se trouvent des familles, des professionnels, des étudiants, des entrepreneurs et des jeunes qui ont dû interrompre leur parcours et chercher ailleurs la sécurité et les possibilités que leur pays ne parvenait plus à leur garantir.
Partir n’est donc pas toujours une décision prise librement. Parfois, c’est la conséquence directe d’une situation devenue invivable.
À quel moment les dirigeants prendront-ils pleinement la mesure de cette hémorragie humaine ?
La question n’est plus seulement de savoir pourquoi les Haïtiens partent. Il faut surtout se demander : pourquoi ne peuvent-ils plus rester ?
Que faut-il mettre en place pour garantir la sécurité de la population ? Comment restaurer l’autorité de l’État et permettre aux institutions de fonctionner ?
Comment rétablir les conditions nécessaires à la reprise économique, à l’éducation et au travail ?
Comment redonner aux jeunes la possibilité de croire qu’un avenir est encore possible en Haïti ?
Et surtout, quelle vision collective les responsables politiques proposent-ils pour inverser cette dynamique ?
La réponse à la crise ne peut pas se limiter à des mesures sécuritaires ponctuelles. La reconstruction devra également être sociale, économique, institutionnelle et psychologique.
On est ailleurs, mais Haïti reste dans nos rêves, dans nos pensées et dans notre mémoire.
La distance géographique ne suffit pas toujours à créer une distance intérieure. On s’efforce de s’adapter, de reconstruire, de travailler, d’avancer. On apprend de nouveaux repères, on construit une nouvelle routine, on tente de regarder vers l’avenir. Mais quelque chose résiste.
On s’efforce. On avance. Mais parfois, on ne peut pas.
Une autre question mérite d’être posée : quelles stratégies sont réellement envisagées pour que Port-au-Prince cesse d’être perçue comme le seul centre d’Haïti ?
Pourquoi ne pas investir davantage dans les villes de province afin d’y développer des infrastructures modernes, des centres universitaires, des hôpitaux, des zones économiques, des transports, des logements et des espaces culturels capables d’offrir de véritables perspectives à la population ?
Cap-Haïtien, Les Cayes, Jacmel, Gonaïves, Hinche, Jérémie et d’autres villes pourraient-elles devenir de véritables pôles de développement régional ?
La décentralisation ne devrait-elle pas être considérée comme une stratégie de résilience nationale ?
Si l’exode vers l’étranger est en partie alimenté par l’absence de perspectives, ne faudrait-il pas également créer un « exode intérieur », volontaire et organisé, vers des régions capables d’accueillir, de former et d’employer leur population ?
La situation actuelle à Kenscoff est une illustration supplémentaire de la fragilité de nos territoires.
À toutes les familles de Kenscoff touchées par cette situation, j’adresse mes sincères sympathies. Mes pensées vont particulièrement à celles et ceux qui ont perdu un proche, leur maison, leurs biens ou simplement le sentiment de sécurité qui leur permettait de vivre normalement.
Décentraliser sans sécuriser ne suffira pas. Construire sans protéger ne suffira pas.
Et si le véritable défi était maintenant de créer les conditions permettant à ceux qui sont partis de pouvoir revenir, et à ceux qui sont encore là de pouvoir rester ?
Car derrière chaque départ se trouve une histoire. Et derrière chaque histoire, il y a un pays qui devrait pouvoir offrir à ses citoyens la possibilité de rester, de construire et d’espérer.
Et un matin, l’impossible devient une obligation.
Johanne Augustin
Pause Lumiere( No.26)
Queens, NY
