La semaine dernière, je mettais en lumière l’expertise de l’ancien commissaire du Sud-Est en matière de sécurité. C’est dans cette même perspective que je souhaite poursuivre la réflexion, sans pour autant me poser en accusateur ou défenseur de personne. La tragédie survenue le week-end dernier à Kenscoff impose, en effet, une interrogation fondamentale, à laquelle il devient urgent de répondre avec lucidité et responsabilité: qui porte véritablement la responsabilité de ce drame?
Une responsabilité qui dépasse un seul homme
Dans une situation aussi grave, peut-on raisonnablement faire porter toute la responsabilité au seul directeur général de la Police nationale ? Ou faut-il plutôt examiner le rôle de l’ensemble de la chaîne de commandement du Conseil Supérieur de la Police Nationale, le CSPN ?
La tentation est grande, dans les moments de crise, de désigner rapidement un coupable. L’opinion publique réclame un responsable, le pouvoir cherche parfois à sauver la face et les institutions tentent de limiter les dégâts politiques. Dans ce contexte, le directeur général de la police peut devenir le fusible idéal : on le présente comme l’unique responsable, on exige son départ, puis l’on donne l’impression que le problème est réglé.
Mais une institution aussi importante que la PNH ne fonctionne pas selon la volonté d’un seul individu. Elle repose sur une chaîne de décision, de planification, de supervision et de contrôle. Le chef de la police peut donner des orientations et coordonner l’action de l’institution, mais il n’est pas le seul acteur de la politique nationale de sécurité. Il faut donc interroger la responsabilité de tous ceux qui participent à la définition, à l’exécution et à l’évaluation des décisions sécuritaires.
Le fusible ou tout le système ?
Pour reprendre une image simple, mais évocatrice, doit-on se contenter de faire sauter le fusible, ou faut-il examiner tout le bloc électrique du CSPN ?
Si un système de sécurité connaît des défaillances répétées, si des quartiers entiers sont abandonnés aux groupes armés, si les renseignements ne circulent pas, si les opérations sont mal préparées et si les populations civiles sont exposées sans protection, le problème ne peut pas être réduit à la seule personne qui se trouve à la tête de la police.
La responsabilité doit être recherchée à plusieurs niveaux :
- Qui a évalué la situation sécuritaire à Kenscoff avant le drame ?
- Qui a reçu les informations disponibles sur les mouvements ou les menaces éventuelles ?
- Qui a décidé des moyens à déployer pour protéger la population ?
- Qui a coordonné l’action entre la police, les autres institutions de l’État et les autorités locales ?
- Qui devait assurer le suivi des opérations ?
- Qui doit rendre compte des décisions prises ou de celles qui n’ont pas été prises ?
Ces questions ne visent pas à disculper le directeur général de la police. Elles cherchent plutôt à éviter une réponse trop facile et, surtout, trop incomplète. Révoquer un responsable sans examiner les mécanismes qui ont conduit à l’échec ne constitue pas une réforme. C’est souvent une manière de détourner l’attention et de préserver les véritables centres de décision.
La logique de la poule et de l’œuf
Nous nous retrouvons ainsi devant une question qui ressemble à l’ancienne énigme de la poule et de l’œuf : qu’est-ce qui vient en premier ?
La faiblesse de l’institution de la PNH est-elle la conséquence de l’absence d’une véritable politique nationale de sécurité ? Ou bien l’absence de résultats de la Police Nationale d’Haïti révèle-t-elle l’incapacité des autorités à élaborer et à mettre en œuvre une telle politique ?
Le problème ne réside peut-être pas dans un seul maillon, mais dans l’ensemble de la chaîne. Une police privée de moyens, mal équipée, insuffisamment renseignée et dépourvue d’un soutien politique clair ne peut pas, à elle seule, résoudre une crise nationale. Mais, de son côté, une direction policière qui ne planifie pas correctement, qui ne coordonne pas ses unités et qui ne rend pas compte de ses décisions doit également être tenue responsable.
Il faut donc distinguer la responsabilité politique, la responsabilité administrative, la responsabilité opérationnelle et, le cas échéant, la responsabilité pénale. Ces responsabilités ne se confondent pas. Les mélanger revient à empêcher toute véritable recherche de la vérité.
Comprendre avant de condamner
Le massacre de Kenscoff ne doit pas être traité comme un simple épisode tragique appelé à disparaître de l’actualité après quelques jours. Il doit faire l’objet d’une enquête sérieuse, indépendante et transparente. Les familles des victimes ont droit à la vérité, à la justice et à la réparation. La population, elle aussi, a le droit de savoir pourquoi les dispositifs de sécurité n’ont pas permis d’empêcher le drame ou d’en limiter les conséquences.
Il ne suffit pas de publier des communiqués, de présenter des condoléances ou d’annoncer des mesures spectaculaires. Il faut établir les faits, identifier les défaillances, déterminer les responsabilités et prendre les décisions nécessaires. Une enquête crédible devrait notamment examiner les alertes reçues, les ordres transmis, les moyens disponibles, les décisions opérationnelles et les éventuelles négligences commises avant, pendant et après les événements.
La justice ne doit pas être remplacée par la communication politique. Et la recherche d’un responsable ne doit pas devenir une opération destinée à protéger l’ensemble du système.
Servir le pays avec lucidité
Servir son pays dans le domaine de la sécurité ne signifie pas défendre aveuglément les institutions ni protéger les responsables de leurs erreurs. Servir son pays, c’est aussi avoir le courage de poser les questions difficiles, de dénoncer les dysfonctionnements et de réclamer des comptes lorsque la vie des citoyens est en jeu.
Je ne prétends pas détenir toutes les réponses. Mais je crois qu’Haïti ne peut plus se contenter de solutions improvisées, de sanctions symboliques et de changements de personnes qui ne s’accompagnent d’aucune transformation institutionnelle. À chaque catastrophe, on cherche un coupable immédiat. Puis, une fois le scandale retombé, les mêmes pratiques reprennent, les mêmes faiblesses persistent et les mêmes populations continuent de payer le prix de l’irresponsabilité publique.
La question n’est donc pas seulement de savoir s’il faut remplacer le chef de la police. Elle est de savoir si l’ensemble du dispositif national de sécurité fonctionne, qui le dirige réellement, qui le contrôle et qui assume ses échecs.
Faire sauter un fusible peut donner l’illusion que la panne est réparée. Mais si tout le bloc électrique est défectueux, la lumière ne reviendra jamais.
C’est pourquoi le drame de Kenscoff exige davantage qu’une condamnation de circonstance. Il exige une enquête complète, une responsabilité clairement établie et une réforme profonde de la chaîne de commandement et de décision en matière de sécurité nationale. C’est à ce prix seulement que l’État pourra retrouver sa crédibilité et que les citoyens pourront espérer vivre dans un pays où leur sécurité ne dépendra plus de l’improvisation, du hasard ou de la chance.
Prof. Esau Jean-Baptiste
