Le drame de Kenscoff n’est pas seulement un massacre : c’est un constat de décès. Il prouve, avec la froideur implacable des faits, que l’État haïtien s’est effondré. Non pas fissuré, non pas affaibli, mais effondré, comme un édifice dont on aurait rongé les fondations sans que personne n’ose regarder ses murs se lézarder.
Sur les décombres de cet État disparu, un autre pouvoir donne désormais le tempo sous le ciel d’Haïti : le puissant gang Viv Ansanm, devenu le chef d’orchestre d’un pays qui n’a plus de partition officielle. Là où l’État se taisait, le gang a parlé. Là où l’État reculait, le gang avançait. La nature, dit-on, a horreur du vide ; en politique, c’est la violence qui se précipite pour le combler.
Ces hommes ont tué plus de quarante de nos compatriotes. Ils n’ont pas seulement versé le sang : ils ont brûlé tout ce qui constitue un État — les maisons qui abritaient des citoyens, la confiance qui reliait les habitants entre eux et l’idée même qu’une autorité protège plutôt qu’elle ne menace.
On ne brûle pas des toits par accident ; on brûle un ordre, une mémoire, une promesse de vivre ensemble. À Kenscoff, le feu n’a pas seulement consumé des charpentes : il a aussi consumé la fiction confortable selon laquelle il existerait encore, quelque part, un gouvernement capable de tenir tête à ceux qui menacent ses citoyens.
Ces tenants de la bêtise absolue et d’un antipatriotisme tout aussi absolu ne savent peut-être même pas qu’ils ne sont déjà plus rien. Car on ne devient pas chef en brandissant une arme ni en imposant la terreur à une population désarmée. Le cardinal de Retz, fin observateur des hommes de pouvoir, l’avait compris avant nous : c’est dans les yeux des citoyens que l’on devient chef.
L’autorité véritable ne se décrète pas par le fusil ; elle se lit dans le regard de ceux qui choisissent librement d’y croire. Or, que trouve-t-on dans les yeux des rescapés de Kenscoff, sinon la terreur, le deuil et le mépris ? Ces hommes n’ont conquis aucun regard : ils n’ont fait que vider des maisons et remplir des fosses. Ils commandent des hommes armés, mais ne commandent aucune âme. C’est précisément cette différence, invisible à leurs yeux mais éclatante aux nôtres, qui les condamne à n’être, malgré tout leur fracas, que des maîtres de cendres régnant sur un royaume de ruines.
Messieurs Didier Fils-Aimé et Paraison ne le savent peut-être pas encore, mais, au regard des lois qui régissent la sociologie politique, ils ne sont déjà plus rien. Ils peuvent continuer à se pavaner, à prononcer des discours incohérents, à occuper les estrades et les micros : c’est fini pour eux.
Ils entreront de plain-pied dans les poubelles de l’histoire, entraînés par la cadence funèbre de nos compatriotes de Kenscoff, comme on est emporté malgré soi par un cortège dont on n’a jamais voulu porter le deuil. À force de prendre langue avec les bandits, on finit par se laisser dépasser par eux. Celui qui négocie avec le loup pour calmer sa faim se réveille un jour dans sa gueule, ayant appris trop tard qu’on n’apprivoise pas ce que l’on nourrit de compromissions.
À force d’obéir aux moindres caprices de l’ambassade américaine et d’Erik Prince, les autorités haïtiennes se sont également noyées dans leurs propres contradictions, comme un homme qui, voulant éviter la pluie, se serait jeté de lui-même dans le fleuve.
Pourquoi Kenscoff ?
Il faut que les Haïtiens comprennent une chose simple et amère : le malheur de ce pays fait, quelque part, le bonheur de ceux qui prétendent l’aider. Ce n’est pas une accusation gratuite, mais une leçon que l’histoire nous a enseignée mille fois : là où un peuple s’effondre, il se trouve toujours une main étrangère pour ramasser, sans bruit, ce qui tombe.
En géopolitique, rien ne s’explique par le hasard. Les faits ne sont jamais anodins, mesdames et messieurs : chaque déplacement de population, chaque zone soudainement vidée de ses habitants et chaque silence des autorités ont une géométrie, une logique et un bénéficiaire. C’est la première règle de la science politique : chercher qui gagne lorsque tout le monde semble perdre.
Alors, pourquoi Kenscoff ? Pourquoi ce morceau précis de montagne plutôt qu’un autre ? Pourquoi cette localité a-t-elle été choisie comme théâtre d’une violence si méthodique qu’elle en devient une chorégraphie ?
On nous dit que ce sont des gangs, que c’est Viv Ansanm, que c’est le chaos ordinaire d’un pays sans État. Mais le véritable chaos n’a pas de plan. Or, ici, tout ressemble à un plan : une terre que l’on vide, des habitants que l’on chasse comme on évacue un chantier avant les travaux, un silence des autorités qui dure trop longtemps pour ne relever que de l’impuissance et qui est trop persistant pour témoigner de leur innocence.
Je ne prétends pas détenir des preuves que je ne possède pas. Je pose la question. Et cette question est déjà, en elle-même, une arme, car elle oblige ceux qui savent à sortir de leur silence.
Que cache donc cette montagne pour que l’on y organise un tel exode par la terreur ? Qui a intérêt à ce que Kenscoff se vide de sa population, homme par homme, famille par famille, comme on vide un verre goutte à goutte pour ne pas faire de bruit en le renversant ?
Le sous-sol haïtien a toujours attisé des convoitises que l’on ne nous a jamais clairement expliquées. Faut-il alors s’étonner que le silence redouble chaque fois qu’un territoire riche de promesses souterraines devient, comme par hasard, un territoire de sang ?
Erik Prince est en Haïti. Ses hommes arpentent le pays sous couvert de sécurité. Quant à la CIA, elle n’a jamais eu besoin de signer ses opérations pour les mener : c’est dans sa nature même d’agir par procuration, en confiant à d’autres mains le sale travail qu’elle ne veut pas revendiquer.
Je ne dis pas que les preuves existent. Je dis que le silence, lui, existe bel et bien, et qu’un silence aussi organisé autour d’un massacre aussi précis mérite une enquête, non un haussement d’épaules.
Un peuple qui cesse de se demander pourquoi est un peuple déjà à moitié occupé. Car l’occupation la plus efficace n’est pas celle des armées : c’est celle qui s’installe dans les esprits de ceux qui ont renoncé à s’interroger.
Alors, posons la question, encore et encore, jusqu’à ce qu’elle dérange : pourquoi Kenscoff ? Qui a dessiné ce vide ? Et à qui, en définitive, profite le malheur d’un pays que l’on prétend vouloir sauver ?
Maguet Delva
Paris (France)
