En Haïti, le terme « recyclage » ne désigne plus seulement la récupération et la transformation des déchets: il s’applique également à la vie politique. D’anciens ministres, Premiers ministres, parlementaires, magistrats, conseillers présidentiels et chefs d’État réapparaissent régulièrement sur la scène publique, comme si leurs mauvaises décisions passées, leurs échecs et leurs responsabilités avaient été effacés. Après avoir occupé des fonctions importantes, changé d’alliances et soutenu différents régimes, plusieurs de ces responsables souhaitent aujourd’hui se présenter comme des figures d’expérience, des patriotes ou des artisans du renouveau.
Pourtant, certains ont été associés à la corruption, au détournement des ressources publiques, à l’affaiblissement des institutions et à la persistance de l’impunité. D’autres sont soupçonnés d’avoir entretenu des relations avec des acteurs ou des réseaux ayant contribué à l’ascension des groupes armés. Dans un pays marqué par la violence, l’insécurité et le contrôle de vastes territoires par ces groupes, il serait irresponsable de confier à nouveau le pouvoir à ceux qui ont déjà eu l’occasion d’agir sans produire de résultats durables.
On ne change pas une équipe qui gagne, avions-nous appris des chroniqueurs sportifs. Mais une équipe qui accumule des défaites doit être profondément renouvelée. Cette logique devrait guider la politique haïtienne. Le changement véritable ne consiste pas à repeindre les anciennes pratiques ni à présenter les mêmes acteurs sous de nouveaux slogans. Il suppose une rupture fondée sur la compétence, la probité, la transparence et la responsabilité.
Alors que de nombreux compatriotes vivent dans l’incertitude en raison de leur statut légal aux États-Unis, pendant que leurs familles en Haïti sont confrontées à la précarité et à l’insécurité, d’anciens dirigeants pensent organiser des tournées dans des communautés haïtiennes pour restaurer leur image et solliciter un soutien politique. La diaspora ne doit pas servir de tribune électorale à des responsables dont les bilans restent marqués par l’échec, la corruption et l’absence de reddition de comptes.
À chaque période électorale, ces personnalités promettent la reconnaissance de la double nationalité, l’intégration des compétences de la diaspora, la réforme de l’État et la fin de l’exclusion. Mais après les élections, ces engagements disparaissent et la diaspora n’est plus sollicitée que pour ses transferts d’argent ou ses contributions dans le domaine du sport, particulièrement le football. Or elle est un véritable partenaire du pays, car elle soutient les familles, finance des projets, contribue à l’économie nationale et défend l’image d’Haïti et les haïtiens à l’extérieur. “Le 20 avril 1990, des dizaines de milliers de personnes de la diaspora haïtienne ont traversé le pont de Brooklyn pour manifester à New York contre une directive de la Food and Drug Administration (FDA) qui interdisait injustement aux Haïtiens de donner leur sang en les associant à tort au VIH/sida.”
Il est donc nécessaire de distinguer l’expérience de la compétence, la visibilité de l’intégrité et les discours de l’action. Toute candidature devrait être soumise à un examen public: réalisations, résultats, erreurs reconnues, décisions prises et garanties de transparence. La prochaine échéance électorale ne doit pas devenir une cérémonie de réhabilitation des responsables discrédités.
Le peuple haïtien doit refuser le retour des mêmes élites et exiger une véritable rupture politique. L’avenir du pays ne peut être construit par ceux qui ont contribué, par leurs actes, leurs silences ou leurs compromissions, à la crise actuelle. “J’espère que les têtes froides prévaudront. Et j’espère que l’ultime incohérence, la nostalgie de l’ère duvaliérienne, n’induise personne à appuyer financièrement ou autrement, aucun rôle politique pour.... Le passage du temps ne devrait pas effacer les crimes. Les pages de l’histoire ne peuvent pas être retournées”, disait l’ambassadeur sortant des Ä–tats-Unis en Haïti Brian Dean Curran, le 9 juillet 2003.
Cependant, le véritable dilemme politique réside dans le fait que certains nouveaux prétendants aux postes électifs, bien qu’ils se présentent comme des figures de renouveau, peuvent être tout aussi corrompus que les anciens dirigeants qu’ils dénoncent.
Car certains nouveaux acteurs politiques peuvent reproduire, sous des discours séduisants et une image modernisée, les mêmes pratiques qui ont affaibli l’État: clientélisme dissimulé, financement opaque, alliances opportunistes, culte de la personnalité, distribution de faveurs et promesses irréalistes destinées davantage à conquérir le pouvoir qu’à transformer réellement le pays.
Le peuple haïtien doit donc aller au-delà des slogans et des apparences. Il doit examiner le parcours des candidats, l’origine de leurs ressources et appartenances politiques, la transparence de leur financement, la cohérence entre leurs paroles et leurs actes, la compétence de leurs équipes ainsi que leurs propositions concrètes en matière de justice, de sécurité, d’éducation, de santé, d’emploi et de reconstruction institutionnelle.
Le changement véritable ne se reconnaît ni à la nouveauté d’un visage, ni à la force d’un slogan, ni à l’habileté d’un discours. Il se mesure à l’intégrité du parcours, à la transparence des engagements, au respect des lois, à l’acceptation de rendre compte et à la volonté sincère de placer l’intérêt collectif au-dessus des ambitions personnelles. Ne votons ni pour les corrompus d’hier, ni pour les corrompus de demain déguisés en porteurs d’espoir.
En conclusion, ce texte appelle le peuple haïtien à utiliser son vote comme un instrument de sanction contre le retour de ceux dont la corruption, l’impunité et les promesses non tenues ont durablement hypothéqué l’avenir du pays. Mais il appelle également à la plus grande vigilance face aux nouveaux visages de la scène politique. La jeunesse d’un candidat, son éloquence, sa popularité sur les réseaux sociaux, son discours de rupture ou son apparente distance avec le vieux système ne suffisent pas à prouver son intégrité ni sa capacité à gouverner autrement.
Prof. Esau Jean-Baptiste
