De préférence, je suis candidat au prestigieux concours des candidats.
J’ai décidé de me porter candidat à la présidence pour une raison simple: qu’Haïti cesse enfin d’être ce pays schizophrène, où d’un côté on trinque au champagne en cercle fermé, et de l’autre on se bat pour une goutte d’eau traitée. Il est temps de mettre fin à cette république de contraste entre « sa ki gen twòp ak sa ki pa gen anyen ditou », pendant que Port-au-Prince, devenue capitale de toutes les contradictions, continue de se prendre pour la République elle-même.
Je ne chercherais pas le pouvoir pour m’enrichir ni pour agrandir ma collection de privilèges. Non. J’irais au Palais avec cette ambition rare, presque suspecte en Haïti: servir les autres. Ceux qu’on a toujours laissés sur le bord du chemin, pendant que les habitués du statu quo se partagent l’État comme un gâteau d’anniversaire mal gardé.
En tant que chef d’État élu, crédible, légitime, issu d’un large consensus, c’est-à-dire, dans notre paysage politique, une espèce presque en voie de disparition, je choisirais comme chef de gouvernement une femme intelligente, compétente, morale, expérimentée, et surtout assez forte pour survivre à la politique haïtienne sans perdre la tête. Il ne s’agirait pas d’un Premier ministre de circonstance, décoratif, commode, ou choisi pour faire joli à la télévision. Non. Il me faudrait une femme d’État, pas une figurante.
Avec elle, je formerais un gouvernement d’ouverture, de dix ministres seulement, composé non pas des éternels recyclés du système, mais d’une élite politique et intellectuelle qui a encore honte de l’incompétence. Le ministre de l’Agriculture aurait pour mission de nourrir tout le monde, pas seulement les colocataires du pouvoir. La sécurité alimentaire deviendrait notre cheval de bataille, et la production nationale ne serait plus un slogan creux de campagne, mais une politique réelle. Quant à la contrebande à la frontière haïtiano-dominicaine, elle passerait enfin du statut de sport national à celui de vieux souvenir embarrassant.
Nos jeunes filles ne seraient plus laissées à la merci de l’exploitation, des abus, et de l’impunité des prédateurs bien habillés. Les coupables seraient punis, non pas dans des discours, mais par les lois. Les fillettes ne seraient plus des restavèk déguisées en domestiques de l’injustice, ni des enfants condamnées à vendre dans les marchés pendant que d’autres héritent du confort et du silence. Sous mon gouvernement, les enfants cesseraient d’être la population la plus vulnérable, ce qui, en Haïti, relèverait déjà de la révolution.
Mais soyons honnêtes: rien de tout cela ne tiendrait debout si l’on ne s’attaquait pas au mal profond, ce vieux couple infernal formé par la décentralisation absente et la bidonvilisation triomphante.
Le royaume des bidonvilles
La bidonvilisation en Haïti n’est pas un accident, c’est presque une politique urbaine non officielle. Solino, Morne Hercule, Morne Calvaire, Jalousie, Cité de Dieu, La Saline, Cité Soleil, Raboteau, Lafossette, Saint-Hélène... la liste ressemble à un inventaire de la misère administrée avec méthode. Ces lieux révèlent, mieux que n’importe quel rapport, la brutalité sociale d’un pays où une minorité détient presque tout, pendant qu’une immense majorité se partage l’enfer, les hausses de prix et les promesses en papier.
À Port-au-Prince, comme ailleurs, la richesse vit en apesanteur, tandis que la pauvreté s’enracine dans la boue. Les puissants roulent, les autres survivent. Les premiers parlent de développement, les seconds cherchent juste de l’eau, une route, une école, un dispensaire. Et dans ce théâtre national, la capitale n’est plus seulement la ville principale: elle se prend carrément pour le pays. Haïti a inventé une géographie politique où tout mène à Port-au-Prince, et où tout s’y bloque aussi.
En tant que président et urbaniste de formation, je lancerais de grands projets de logements sociaux, non pas pour faire des maquettes et inaugurer des pancartes, mais pour que les habitants des quartiers populaires aient enfin des services de base dignes de ce nom. La capitale ne serait plus cette république condensée où tout se concentre: pouvoir, argent, passeports, privilèges et mépris.
L’école du déséquilibre
En matière d’éducation, Haïti n’a pas seulement besoin de réformes; elle a besoin d’un électrochoc. Le système est si mal en point qu’il semble avoir été conçu pour produire des diplômés sans avenir et des écoles sans outils. Classes surchargées, manque de matériel, bâtiments précaires, enseignants mal formés, enfants sans encadrement: tout y est, sauf l’essentiel.
Durant mon mandat, l’école ne serait plus une loterie sociale. Les enfants n’auraient plus à parcourir des kilomètres pour atteindre des établissements publics fatigués, pendant que les privilégiés traversent la ville en voiture climatisée pour aller dans des institutions privées bien gardées. Chaque communauté aurait ses écoles, et l’éducation deviendrait un droit réel, pas une épreuve de survie.
Je ferais de l’éducation un axe central de l’action publique, non par romantisme, mais parce qu’un pays qui abandonne ses enfants finit toujours par être dirigé par des adultes irresponsables. Et cela, Haïti le connaît déjà trop bien.
Emploi, sécurité, reconstruction
Le pays souffre de tout à la fois: insécurité, chômage, coupures d’électricité, transports défaillants, coût de la vie insupportable, corruption endémique, enrichissement illicite, institutions fragiles. En Haïti, même la misère semble manquer d’infrastructure. Dans ce contexte, parler d’investissement sans parler de stabilité relève soit de l’humour noir, soit du mensonge organisé.
Le peuple ne demande pas la charité, encore moins les forums, les colloques, les ateliers et les « monte-desann » qui remplissent les hôtels et les poches des habitués. Il veut un État qui protège le travail, soutient le pouvoir d’achat et crée des emplois durables. Les investisseurs, eux, ne sont pas des missionnaires. Ils viendront si le pays offre sécurité, règles claires, routes, énergie, eau, institutions solides et une administration, selon les normes de la modernité, qui fonctionne avec des institutions solides.
Donc, dans mon projet de reconstruction, l’État cesserait de faire semblant. Il créerait un climat favorable, simplifierait les procédures, réduirait les lenteurs administratives et mènerait une campagne internationale pour vendre une autre image d’Haïti: un pays de talents, de compétences et d’opportunités, pas seulement de crises et de catastrophes télévisées.
Fin de l’impunité
Je n’attendrais pas qu’un rapport étranger vienne me dire ce que tout le pays sait déjà. Je ne confierais pas à l’extérieur le soin de faire le travail de la justice haïtienne. Le dossier PetroCaribe serait traité comme il aurait toujours dû l’être: par la justice du pays. Les responsables de la dilapidation des fonds publics, comme ceux des massacres de La Saline, Carrefour-Feuilles, Pont-Rouge et Bel-Air, devraient répondre de leurs actes.
L’impunité est le carburant de la barbarie. Quand les bourreaux ne sont jamais inquiétés, ils deviennent arrogants, récidivistes, parfois même candidats à des postes électifs. En Haïti, le crime aime trop souvent la politique, et la politique aime trop souvent le crime. Il faudra rompre ce pacte honteux.
Pour un vrai chef
Le pays est en panne de leadership. Depuis trop longtemps, les gouvernants promettent de moderniser l’État, d’améliorer la vie du peuple, de renforcer les institutions, de construire un avenir durable, puis ils échouent avec une régularité presque admirable. Moi, je ne serais pas un figurant de plus dans ce mauvais film. Je serais un chef, pas un décor.
Je ramènerais la discipline dans l’administration publique, la dignité dans la fonction publique, et un minimum de honte chez des gaspilleurs qui voyagent à l’étranger, tout en gaspillant les fonds publics, pendant que le peuple dort dans les rues. Les délégations haïtiennes cesseraient de vivre dans des hôtels cinq étoiles pendant que la nation survit à la belle étoile dans des places publiques ou des lieux de fortunes.
Je serai candidat à la candidature.
Je serai candidat à la candidature, parce qu’il faut bien entrer dans ce grand théâtre politique où l’on distribue plus de postures que de projets, plus de fausses vocations que de vraies convictions, plus de promesses en vitrine que de résultats sur le terrain. Dans ce pays où l’ambition se pare de vertu et où l’échec se recycle en méthode, il fallait bien un peu d’audace pour assumer cette évidence: ne pas encore être candidat, mais déjà se tenir debout comme si l’histoire allait devoir compter avec vous.
Je serai candidat à la candidature, oui, avec le sérieux tranquille de ceux qui savent que la vérité n’obtient pas toujours des applaudissements, mais qu’elle finit, tôt ou tard, par faire trembler les impostures. Car chez nous, avant de prétendre servir le peuple, il faut d’abord traverser le labyrinthe des courtisans, saluer les tambours de la flatterie, composer avec les vanités, et prouver qu’on appartient au cercle fermé des prétendants tolérés.
Je serai candidat à la candidature, parce qu’en politique, ici, le vrai scandale n’est pas toujours d’avancer: c’est de déranger en avançant. Et si ma simple intention suffit déjà à troubler les gardiens de l’ordre établi, alors qu’ils se rassurent: ce n’est pas une plaisanterie, c’est le début d’une menace sérieuse.
Pèp ayisyen, ala bèl sa ta bèl si, pour une fois, les candidats cessaient de parler comme des sauveurs et commençaient à agir comme des serviteurs.
Prof. Esau Jean-Baptiste
