« Où sont passées les archives de la Bibliothèque nationale ? Que font les responsables pour limiter les dégâts ? Où trouve-t-on l’ISBN et le dépôt légal ? Autant de questions rongent mon esprit. Cette bibliothèque ne dispose pas d’un site web pour consulter ses fonds en ligne. Dans quel siècle vivons-nous ? En effet, l’ensemble de ces questions a été posé par Marc Sony Ricot le 17 mars 2025 sur son compte Facebook. Cet abandon des infrastructures culturelles fondamentales n’est pas un cas isolé : il s’inscrit dans une logique plus large où l’État, dépassé par l’insécurité et l’indifférence, préfère les honneurs médiatiques aux urgences réelles. La Bibliothèque nationale d’Haïti (BNH) n’est plus accessible pour la population depuis quelques années, à cause de la situation actuelle d’Haïti marquée par l’insécurité généralisée, planifiée et même contrôlée. Cette situation insécuritaire force des milliers de personnes à quitter leurs domiciles pour survivre dans des camps de déplacés, où la malnutrition tue chaque jour des enfants, comme le rappelle Jean Ziegler : « Un enfant meurt de malnutrition, c’est un enfant assassiné. »
Pendant que le peuple haïtien, particulièrement les gens des quartiers défavorisés, paie le prix de son sang face aux complots gouvernementaux, l’État, par l’intermédiaire du ministère de la Culture et de la Communication (MCC), a décerné le jeudi 23 avril 2026 au MUPANAH un titre honorifique d’« Ambassadrice nationale du livre 2026 » à Ariana Milagro Lafond. Dans ce contexte de détresse nationale, cette distinction soulève des interrogations : est-elle légitime ? Que dit-elle de nos priorités collectives ? Notre démarche consistera d’abord à présenter brièvement ce titre honorifique, puis à le mettre en perspective par rapport au profil de la récipiendaire, avant d’en analyser les conséquences possibles sur l’avenir des écoliers haïtiens et des jeunes universitaires.
Commençons tout d’abord par prendre connaissance du titre d'ambassadeur du livre. Le titre d'ambassadeur du livre est une distinction honorifique ou une mission bénévole pour promouvoir la lecture. Quand il est bénévole, il s'agit d'actions civiques (ateliers, gestion de bibliothèques). Quand il est donné par un gouvernement (généralement le ministère de la Culture), il vise des profils variés : écrivains, médiateurs, lauréats, figures culturelles. Les critères sont : notoriété (nationale ou internationale), capacité à mobiliser le public (surtout les jeunes), intégrité morale, engagement avéré pour la lecture, lien avec le pays, et désignation officielle par arrêté pour une durée de 1 à 2 ans.
Or, en choisissant une tiktokeuse de 16 millions d'abonnés sans aucun engagement connu dans la lecture publique, le ministère a ignoré la majorité de ses critères. Sur les réseaux, elle publie surtout des interprétations de chansons : elle chante, elle danse avec enthousiasme c'est à féliciter ! Sa victoire à House of Challenge au Togo, vécue comme une victoire collective par ses fans, prouve que les Haïtiens savent s'unir pour encourager les phénomènes viraux. Voilà pourquoi le gouvernement l'a choisie comme ambassadrice du livre.
Mettons en regard Ariana et un autre titulaire de ce même titre. Prenons le cas de Bernard Pivot, journaliste, animateur et écrivain français. Il a été reconnu par des générations en France pour ses émissions littéraires mythiques qu’il a créées et animées, comme Apostrophe (1975) et Bouillon de culture (1991-2001). Il a ensuite présidé l’Académie Goncourt (2014-2019) et organisé un célèbre championnat d’orthographe, les Dicos d’or. Il a reçu le titre d’ambassadeur du livre en raison de sa transformation de la littérature en spectacle populaire et de son militantisme pour la lecture à travers ses émissions. Précisons que cette distinction lui a été attribuée à titre posthume par les hautes autorités françaises, ce qui n’enlève rien à la légitimité de son parcours, mais souligne au contraire que la France a choisi d’honorer un homme dont la vie entière a été consacrée aux livres. Dans un tweet, la ministre de la Culture Rachida Dati a écrit : « Un très grand ambassadeur du livre, un très grand militant de la lecture pour tous. »
En revanche, qu’avons-nous en Haïti ? Une jeune fille a remporté une compétition qui n’a rien à voir avec la littérature. Son but est de mettre en valeur les talents numériques des jeunes créateurs de contenu non livresque. D’ailleurs, cette compétition se base sur un ensemble de jeux (arranger des coups, manger des bonbons, faire des tournages) : toute l’activité se concentre sur le fait de tapoter, tapoter, tapoter… Cela ne nécessite aucun discours sur les livres. C’est peut-être en ce sens que, dans ses lives, elle n’a pas dit un mot pour encourager les jeunes à lire. Cette distinction honorifique est due à sa capacité à mobiliser et à son lien avec le pays ; sa résilience est déterminante. En fait, selon une source proche de l’organisation au MUPANAH, une somme importante a été décaissée par le gouvernement en place pour organiser une cérémonie grandiose au MUPANAH afin d’honorer cette jeune fille. Voilà, le titre honorifique d’Ambassadrice du livre a été attribué à Ariana Milagro Lafond.
Maintenant, nous arrivons à l’essentiel. Monsieur le ministre de la Culture, nous comprenons très bien votre politique : faire bonne figure face aux dérives du samedi 11 avril 2026 à la Citadelle Laferrière, et votre dévouement pour l’internationalisation de l’événement de la Journée mondiale du livre à la DNL. Vous vous êtes prévalu de la victoire d’Ariana au Togo, en Afrique, dans la compétition House of Challenge, ce qui n’est pas du tout mauvais. La tiktokeuse, suivie par environ 16 millions de personnes sur les réseaux sociaux, vient de remporter une compétition organisée pour les influenceurs et influenceuses, visualisée par le monde entier. C’est une bonne occasion, qu’en pensez-vous ? Mais le côté malsain de tout cela, c’est que nous avons l’impression que vous n’avez même pas pensé aux répercussions que cette décision pourrait avoir sur les jeunes écoliers, les universitaires, et tous ceux qui font des efforts pour trouver un livre à lire, vous qui connaissez mieux que moi la réalité.
Vis-à-vis des écoliers, cette décision peut créer un désintéressement total pour les activités liées à la lecture. La génération dont je fais partie : le nombre de ceux qui lisent est minime. Nous arrivons même parfois à entendre dans notre entourage des enfants qui disent : « Lorsque j’aurai terminé mes études classiques, j’irai apprendre à devenir tiktokeur ou tiktokeuse. » Quelle réflexion subtile ! Pouvez-vous prendre conscience que vous crachez sur le combat mené pour la lecture par le peu de centres culturels qui sont accessibles en Haïti à l’heure actuelle ?
À présent, prenons le cas des étudiants qui lisent dans le contexte où nous nous trouvons. L’Université d’État d’Haïti (UEH) regroupe des étudiants dans les dix départements géographiques du pays. Cette année académique, au total 34 186 personnes ont été inscrites pour 24 entités actives : Artibonite 1 492, Centre 829, Grand-Anse 298, Nord 11 912, Nord-Ouest 386, Nord-Est 293, Ouest 15 870, Sud 2 029, Sud-Est 1 037 (source : admission.ueh.edu.ht). Voilà le public étudiant que cette nomination risque de décourager davantage. En effet, nous nous sentons obligés de nous poser quelques questions : avez-vous une politique publique de lecture ? À mon sens, ne s’agit-il pas plutôt d’une politique anti-épistémique ? Depuis toujours, la lecture est une activité de déconstruction et de résistance, afin de rompre avec notre société contemporaine et sa manière de penser. Or, en attribuant ce titre à une tiktokeuse, l’État envoie aux 34 186 inscrits au concours d’admission de l’UEH un message clair : l’effort intellectuel ne paie pas. Pendant qu'ils étudient sans bibliothèque, souvent à la bougie, on gaspille des ressources pour une cérémonie. Combien d’entre eux, découragés, abandonneront la lecture pour les réseaux sociaux, seule voie désormais récompensée ? Les universitaires qui consacrent leur vie aux textes se sentent humiliés. Et les étudiants déplacés, qui vivent dans des camps, que pensent-ils d’une ambassadrice qui n’a jamais ouvert un livre devant eux ? Une politique qui préfère le buzz à la substance condamne toute une génération à tourner le dos à la lecture.
En définitive, ce titre honorifique d’« Ambassadrice nationale du livre 2026 » décerné à Ariana Milagro Lafond, dans un pays où la Bibliothèque nationale est fermée, où des milliers de déplacés meurent de faim dans des camps, où les étudiants de l’UEH révisent sans livres ni électricité, apparaît non pas comme une promotion de la lecture, mais comme une insulte à la misère du peuple. Certes, la jeune tiktokeuse mérite des félicitations pour son énergie et sa victoire au House of Challenge. Mais l’État, en confondant viralité numérique et engagement culturel, en prodiguant des sommes importantes pour une cérémonie au MUPANAH plutôt que pour rouvrir des bibliothèques ou nourrir des enfants, envoie un signal désastreux à la jeunesse : l’effort intellectuel ne vaut rien, la lecture est un hobby sans importance, et seule la célébrité sur les réseaux sociaux mérite d’être récompensée. Les 34 186 étudiants inscrits à l’Université d’État d’Haïti, les écoliers des quartiers défavorisés, les déplacés qui n’ont même plus un toit, tous savent désormais à quoi s’en tenir. Pendant qu’eux luttent pour apprendre, le ministère de la Culture et de la Communication préfère les paillettes aux manuels, le buzz aux bibliothèques, l’éphémère à l’essentiel. Quand donc ce gouvernement comprendra-t-il qu’un ambassadeur du livre se reconnaît à sa passion pour la lecture, pas à son nombre d’abonnés ? Quand donc cessera-t-on d’honorer ceux qui dansent devant un écran plutôt que ceux qui, dans l’ombre, animent des ateliers de lecture, gèrent des bibliothèques, ou écrivent des œuvres qui nourrissent l’esprit ? Tant que ces priorités resteront inversées, la lecture continuera de mourir en Haïti. Et les enfants qui disent « je veux devenir tiktokeur » auront raison, car l’État ne fait rien d’autre qu’augmenter leur misère.
Dimy SIÇOIT,
Étudiant à l’Université d’État d’Haïti
Références :
AFEV. (2023, septembre). Ambassadeurs du livre : bilan et témoignages. https://www.afev.org
Ambassade des États-Unis en France. (2022, 28 novembre). ARS - NH - Les ambassadeurs Nouveaux Horizons. https://fr.usembassy.gov
France Info. (2024, 6 mai). Le présentateur et écrivain Bernard Pivot est mort. https://www.francetvinfo.fr
Le National. (s.d.). Pour une nouvelle bibliothèque nationale en Haïti. Consulté le 25 avril 2026, sur https://www.lenational.com
Le Progrès. (2015, 24 septembre). La mission des ambassadeurs du livre : faire aimer la lecture à vos enfants. https://www.leprogres.fr
Radio France. (2024, 6 mai). Bernard Pivot, l’homme qui faisait lire les Français. https://www.radiofrance.fr
Ricot, M. S. (s.d.). Publications Facebook. Facebook. Consulté le 25 avril 2026,
Service Civique. Mission : Ambassadeur du livre : crée et anime des projets autour du livre dans les écoles. https://www.service-civique.gouv.fr
Vant Bèf Info. (2026, avril). Ariana Milagro Lafond désignée ambassadrice du livre à l’issue d’une visite au MUPANAH. https://www.vantbefinfo.com
Vie publique. (2021, juillet). Évaluation de la contribution des associations soutenues par le ministère de l’éducation nationale et le ministère de la culture au développement du goût de la lecture. https://www.vie-publique.fr
