Être mère, ce n'est pas seulement porter un enfant pendant neuf mois. C’est tout un « package » de responsabilités, un engagement de chaque instant qui commence bien avant la naissance et s'étend sur toute une vie. En ce jour de Fête des Mères, je tiens à saluer chaleureusement toutes les mamans courageuses d'Haïti, celles qui se battent au quotidien, souvent au prix de sacrifices immenses, pour offrir un avenir à leurs enfants. Vous êtes le poteau mitan de notre société. Mais célébrer la maternité, c'est aussi oser regarder la réalité en face et protéger celles qui donneront la vie demain.
Pour comprendre le sens de ma démarche, il faut situer mon parcours. Infirmière de profession et de formation, engagée dans un cursus en santé publique, mon objectif est d'apporter des réponses structurelles aux maux qui rongent notre système de santé. Animée par le besoin profond d'écouter et de comprendre ces « voix sans voix » souvent étouffées par notre société, j'élargis mes compétences par une formation en psychologie.
Mais mon action pour mon pays dépasse le cadre clinique : artisane passionnée par la valorisation de la culture haïtienne à travers des œuvres engagées et photographe attachée à poser un regard authentique sur nos réalités, je cherche à capter la vérité du terrain sous toutes ses formes.
Cette approche pluridisciplinaire se traduit également par mon rôle de responsable du FORUM des infirmières, une structure dédiée à l'accompagnement des futures diplômées pour l'obtention de leur licence et leur orientation vers des spécialisations porteuses. Activiste déterminée dans la lutte contre toutes les formes de violences faites aux femmes, c'est la convergence de ces engagements — clinique, psychologique, artistique, éducatif et social — qui m'impose aujourd'hui de rompre le silence. Ce combat pour la planification familiale n'est pas une simple affaire de pilules ou d’injections ; c’est un appel urgent à la responsabilité collective.
En tant que professionnelle de la santé, je refuse de fermer les yeux face au sort de trop de femmes dans notre pays. La parentalité est encore trop souvent vécue comme une fatalité ou une obligation sociale, plutôt que comme un choix réfléchi. Mettre un enfant au monde, c'est s'engager à lui offrir une éducation, une alimentation saine, des soins de santé et une stabilité émotionnelle. Faire des enfants n’est pas le problème en soi ; la vraie question qu'il faut se poser est celle-ci : avons-nous réellement les moyens de prendre soin d’eux ?
Aujourd’hui, en Haïti, particulièrement dans les quartiers vulnérables et les ghettos, nous assistons à des naissances incontrôlées. Voir des familles s’agrandir dans la précarité absolue est un déchirement. La pauvreté ne doit pas être une excuse pour l'irresponsabilité. Il est infiniment plus digne pour une femme de choisir d’avoir un enfant qu’elle pourra préparer, éduquer et encadrer, plutôt que d'enchaîner des grossesses non planifiées et de condamner sa progéniture à la misère. Faire un enfant ne doit plus être un accident, cela doit être un choix conscient, car une famille qui planifie est une famille qui protège son économie, garantit la scolarité de ses enfants et construit sa propre stabilité financière.
Ce manque d’accès à l'information et à la contraception a un coût humain dramatique que je constate chaque jour sur le terrain. Dans nos communautés, l’avortement provoqué, pratiqué dans des conditions clandestines et insalubres, est en train de tuer en silence une quantité alarmante de nos jeunes filles — celles-là mêmes qui devraient être les futures mères de demain. Ces vies se brisent à cause du désespoir, de la violence systémique et de l'absence d'alternatives. Parallèlement, nos institutions recensent un taux inacceptable de mortalité néonatale. Les mamans sont soit trop jeunes, avec des corps d'adolescentes qui ne sont pas prêts, soit trop âgées, ou épuisées par des grossesses trop rapprochées. Le corps des femmes s’use, et ce sont les nouveau-nés qui en payent le prix fort.
Pour inverser cette tendance et récolter les bienfaits d'une société saine, la planification familiale doit être abordée dans son intégralité, sans tabou ni fausse pudeur. Cela commence impérativement par la revalorisation de l'abstinence auprès de la jeunesse. L'abstinence n'est pas un sujet tabou ou démodé, c'est une option puissante, sûre à 100 % contre les grossesses précoces et les infections, qui enseigne le contrôle de soi, la maturité émotionnelle et le respect de son propre corps avant de s'engager.
Pour les couples sexuellement actifs, la science offre un large éventail de choix qu'il faut apprendre à maîtriser, à commencer par les méthodes naturelles basées sur la rigueur et la connaissance approfondie de son cycle menstruel. Viennent ensuite les méthodes barrières, notamment le préservatif, qui demeure l'unique rempart à la fois contre les grossesses non désirées et les infections sexuellement transmissibles (IST). Enfin, pour une tranquillité d'esprit à plus long terme, les méthodes modernes telles que les pilules, les injections, les implants ou les stérilets hormonaux et non hormonaux offrent des solutions hautement efficaces qui nécessitent toutefois un accompagnement médical strict.
Cependant, l'accès à ces options ne suffit pas si l'on ne suivi pas des règles d'or essentielles. Mon premier conseil en tant qu'infimyère est de rappeler que la planification se fait obligatoirement à deux ; l'homme doit cesser de fuir et s'impliquer activement dans la gestion de la fertilité du couple, car la responsabilité du foyer ne doit pas peser uniquement sur les épaules de la femme. Ensuite, il est vital de ne jamais subir la pression sociale de l'entourage qui pousse à la procréation irréfléchie : votre corps et votre portefeuille vous appartiennent. Enfin, j'exhorte la population à écouter activement son organisme et à consulter un professionnel de santé qualifié au lieu de se laisser guider par les rumeurs, les préjugés et les fausses croyances du voisinage qui diabolisent souvent la contraception.
Face à cette crise silencieuse qui ronge nos familles, l'État ne peut plus rester spectateur. Le Ministère de la Santé Publique et de la Population (MSPP) doit impérativement assumer ses responsabilités régaliennes. Il est urgent de déployer des campagnes de sensibilisation agressives, permanentes et de proximité. L’accès à l'information sur la santé sexuelle et reproductive ne doit plus être un luxe ou un sujet de honte, mais une priorité nationale de santé publique.
Un message à notre jeunesse : Reprenez le contrôle
À vous, les jeunes d'Haïti, l'avenir de cette nation repose entre vos mains. Ne laissez personne décider de votre vie à votre place, et ne confondez pas fatalité et responsabilité. Choisir la planification familiale, que ce soit en embrassant l'abstinence pour protéger votre parcours ou en adoptant un comportement sexuel responsable, ce n'est pas réduire votre liberté : c'est au contraire vous donner le pouvoir de réussir. Protégez votre corps, préservez votre santé, terminez vos études et construisez votre indépendance avant de donner la vie. Vous avez le droit de choisir votre moment.
Un appel à mes collègues professionnels de santé : Devenons les acteurs du changement
À mes chers collègues, professionnels de la santé, médecins, sages-femmes et infirmières, notre mission dépasse largement le cadre des soins cliniques. Nous sommes les gardiens de la communauté, les éducateurs et les remparts contre l'ignorance. Face aux tabous et aux fausses croyances qui détruisent des vies, notre voix doit porter plus fort. Redoublons d’empathie, brisons le silence dans nos consultations, et offrons un encadrement digne, scientifique et sans jugement à chaque personne qui pousse notre porte. C’est par notre engagement quotidien et notre rigueur sur le terrain que nous ferons reculer la mortalité et que nous offrirons à notre pays un système de santé plus juste et plus humain.
Le réveil des consciences : Relever le défi ensemble
Nous sommes à la croisée des chemins. Regarder nos ghettos s'enfoncer dans la précarité par manque d'éducation n'est plus une option. La planification familiale n’est pas une restriction de la liberté, c’est au contraire l’arme absolue pour conquérir sa propre indépendance et se protéger des choix subis. C'est le pouvoir de dire : "Je décide de mon avenir, je protège ma santé, et je garantis la dignité de mes enfants."
Chaque vie humaine sauvée des griffes d'un avortement clandestin, chaque jeune fille qui termine ses études, chaque foyer qui réussit à s'épanouir financièrement est une victoire pour Haïti. Mon engagement reste inébranlable, mais le véritable changement viendra de vous. Brisons les tabous, levons la voix, et choisissons la responsabilité pour terrasser la fatalité. C’est à cette seule condition que nous construirons une génération forte, consciente, autonome et prête à transformer notre nation.
Sandresse Jean Gilles, Infirmière
