En Mémoire de Ma grand-mère Erulia Verly DUPERVAL ( décédée)
Il est des livres qui ne se contentent pas de raconter une histoire ; ils forcent le lecteur à se tenir debout face à son propre silence. ACAAU, QUE TA MORT NE TUE PAS TA VIE, le dernier roman historique de Michel Soukar, est de ceux-là. En politologue habitué à ausculter les soubassements du pouvoir en Haïti, je me suis plongé dans ces pages avec l’exigence de celui qui cherche moins un divertissement qu’une clé. Et j’ai trouvé bien plus qu’une clé : j’ai trouvé un miroir tendu à une génération qui, trop souvent, ignore les racines profondes de ses propres révoltes.
Soukar, dont on connaît la rigueur d’historien et la plume de romancier, ne livre pas ici une simple biographie romancée de Jean Acaau, ce chef rebelle du Sud qui, au XIXe siècle, fit trembler l’oligarchie foncière et l’État centralisé. Il réalise un travail d’archéologie politique. Avec une précision chirurgicale, il exhume la figure d’Acaau, le « général de la Grande-Anse » non pas comme un pion pittoresque des guerres civiles haïtiennes, mais comme l’incarnation d’une pensée politique organique venue des profondeurs de la paysannerie. En cela, l’auteur opère une véritable révolution épistémologique : il déplace le regard du pouvoir savant vers le pouvoir vécu, celui des piquets qui ne demandaient qu’à exister sur leur terre, libres de l’arbitraire des villes et des propriétaires terriens.
Pour un politologue, le geste est d’une portée considérable. L’historiographie officielle a longtemps réduit ACAAU à un « bandit », un « insurgé de pacotille » ou un pion dans les luttes entre élites. Soukar, lui, en fait le théoricien silencieux d’une démocratie par le bas. Il montre comment l’insurrection acaauiste de 1846-1847 fut bien plus qu’un épisode de chaos : ce fut le premier mouvement populaire organisé qui posa, avec une lucidité brutale, la question de la réforme agraire, de la déconcentration du pouvoir et de la souveraineté alimentaire, des débats que nous croyons modernes mais qui hantent le pays depuis deux siècles.
Ce que j’ai percé en lisant cet ouvrage, c’est que Soukar, par la puissance de la fiction, redonne à ACAAU son épaisseur politique. Il ne le sacralise pas ; il le rend pensable pour nous. Chaque page est un défi lancé à la mémoire officielle qui, par omission, maintient les Haïtiens dans un rapport infantilisé à leur propre histoire. Le personnage principal du roman n’est pas seulement un chef de guerre, c’est un organisateur : il structure des communautés, met en place des règles, invente une justice parallèle là où l’État était absent ou prédateur. En cela, ACAAU, que ta mort ne tue pas ta vie est un véritable manuel de contre-pouvoir.
Mais pourquoi insister sur l’urgence de mettre ce livre entre les mains des jeunes Haïtiens ? Parce que la jeunesse d’aujourd’hui, abandonnée à un système éducatif en ruine et à un discours politique vide, a besoin de comprendre que la colère qui l’anime a une généalogie. Les manifestations qui secouent Port-au-Prince ne sont pas les soubresauts imprévisibles d’une « société sans qualité » ; elles sont les héritières d’une tradition de résistance dont ACAAU est l’un des pères oubliés. Lire Soukar, c’est apprendre que le refus de l’injustice n’est pas une nouveauté importée, mais une pulsion vitale qui a toujours couvé dans nos campagnes et nos quartiers populaires. C’est cesser de subir l’histoire pour se réapproprier la force de ses aînés.
Politiquement, l’ouvrage agit comme un puissant révélateur. Il montre, à travers le destin tragique d’Acaau, acculé au suicide forcé dans une grotte, dans les montagnes d'Anse à Veau, que le pouvoir central haïtien s’est construit dans la terreur de l’autonomie paysanne. La mort du chef rebelle, que Soukar transforme en question adressée au présent (« que ta mort ne tue pas ta vie »), est une allégorie de l’éternelle tentative d’étouffement des forces vives de la nation. Mais le livre démontre aussi que ces forces, précisément parce qu’elles sont enracinées dans le réel de la terre et du travail, finissent toujours par renaître.
En tant que politologue, j’affirme ici avec force : Michel Soukar ne fait pas œuvre de nostalgie. Il fait œuvre de combat. En ressuscitant Acaau, il nous donne les armes conceptuelles pour déchiffrer le présent. La faillite de l’État néocolonial, l’impuissance des élites prédatrices, la répression systématique des mouvements populaires , tout cela était déjà au cœur de la révolte acaauiste. Le génie de Soukar est de nous faire toucher du doigt la continuité souterraine de ces luttes, sans jamais tomber dans un déterminisme historique simpliste. Il nous montre que si l’oppression se répète, la résistance aussi se réinvente, et que la lecture de notre histoire est un acte éminemment politique.
Je termine en m’adressant directement à la jeunesse haïtienne : lisez ce livre. Non pas comme un roman d’évasion, mais comme un acte de souveraineté intellectuelle. ACAAU, QUE TA MORT NE TUE PAS TA VIE est un bréviaire de dignité. Il vous apprendra que votre combat n’est pas une errance solitaire, mais l’ultime maillon d’une chaîne de rébellions qui, depuis deux cents ans, refuse de céder. En portant ce texte à la lumière, Soukar nous offre une cartographie de nos possibles. Il nous dit que tant que nous saurons lire, penser et nous souvenir, la mort d’Acaau ne sera jamais un point final ; elle sera une semence.
Voilà pourquoi ce livre est, aujourd’hui, un événement politique majeur. Non pas parce qu’il s’inscrit dans une polémique du moment, mais parce qu’il redonne à notre peuple les mots pour nommer sa propre histoire. Et dans un pays où l’on a systématiquement volé la mémoire pour mieux dominer les corps, un tel geste relève de la subversion la plus nécessaire. Merci, Michel Soukar, d’avoir mis ta plume au service de cette résurrection. Les jeunes Haïtiens sauront, je l’espère, y puiser la rage lucide et la volonté d’organisation qui feront d’eux, demain, les Acaau de notre liberté retrouvée.
Jackson AMILCAR
Politologue, chercheur, Relationniste , Diplomate, consultant en rédaction de texte et traitement des documents
Formé à l'université de (Koursk) en Russie et
Spécialiste en Relations internationales
Port-au-Prince, Avril 2026
