Si vous découvrez cet article et choisissez de le lire, ne vous attendez pas à y trouver des photographies soigneusement organisées, à l’image des albums personnels ou familiaux. Bien au contraire. Rédigé dans un registre satirique, ce texte vise à porter une réflexion critique destinée à panser les plaies des politiciens de la classe politique haïtienne profondément marquée par l’utilisation abusive des photos sur les réseaux sociaux.
L’usage intensif et souvent abusif d’images par des responsables politiques haïtiens constitue désormais un problème éthique et démocratique majeur. Ce phénomène se traduit notamment par une mise en scène excessive de soi, la diffusion de contenus susceptibles d’induire, dans bien des cas, en erreur.
En 2009, dans un contexte de dénonciation de la gestion gouvernementale, notamment celle d’un Premier ministre en fonction à l’époque, des parlementaires en particulier des sénateurs, qualifièrent un document officiel de la Primature d’« album photo ». Ces derniers mettaient en cause Madame Michèle Pierre-Louis pour la gestion jugée déficiente des 197 millions de dollars issus du fonds d’urgence post-cyclonique. Lors de leurs interventions sur les ondes de plusieurs stations de radio de la capitale, ces sénateurs de l’organisation socio-politique Lespwa décrivaient ainsi le rapport financier présenté par la cheffe du gouvernement du feu président René Préval, assimilant son contenu à une simple compilation d’images dénuée de rigueur analytique.
Dix-sept ans plus tard, à l’ère du développement accéléré des technologies numériques et des réseaux sociaux, la situation semble avoir évolué vers de nouveaux enjeux. Ironie de l'histoire, à titre d’exemple, ceux qui dénonçaient le rapport financier du cheffe de la Primature comme étant une juxtaposition d’éléments visuels que par une véritable analyse structurée, sont devenus l'incarnation de ces mêmes abus. Ce qui illustre une forme de trahison de leurs accusations d’album photos.
Qu’il soit en déplacement à l’étranger ou dans ses bureaux à Port-au-Prince, le responsable politique qui rencontre un interlocuteur dans le cadre d’un projet manifeste souvent un empressement à immortaliser cette interaction par des photographies. À chaque prise de vue, il ou elle affiche un sourire destiné à enrichir un album d’images publiques. Or, ce sourire n’est pas toujours le reflet d’une sincérité relationnelle. Derrière ces clichés pris avec des partenaires étrangers se dissimule fréquemment une certaine artificialité des rapports, où le sourire devient un instrument de mise en scène et de dissimulation.
Plus fondamentalement, cette pratique soulève la question de la manipulation de l’image par les dirigeants politiques ou les membres d’un gouvernement quelconque à l’égard de leur population. En quête de reconnaissance au sein d’une équipe gouvernementale, ou dans le but de justifier un déplacement à l’étranger, ces derniers publient des photographies sur les réseaux sociaux sans nécessairement fournir d’explications substantielles. À vouloir démontrer leurs efforts ou valoriser leurs actions afin qu’elles soient visibles et reconnues de tous, ils tendent parfois à l’excès. Or, cet excès peut être perçu négativement, car, comme le rappelle un principe bien connu, toute démesure finit par nuire: même ce qui est bénéfique peut devenir superflu, voire nuisible, lorsqu’il est produit en quantité excessive.
Prof Esau Jean-Baptiste
