Sommes-nous en train, petit à petit, de sortir inexorablement du chemin de l’histoire pour emprunter une voie de non-retour ? Une voie dans laquelle Haïti est déjà, sur bien des aspects, un État vassalisé, vampirisé, un corps politique qui saigne en silence, vendant les principales artères de sa souveraineté comme on brade un lopin de terre hérité des ancêtres, sans mesurer ce que l’on perd, sans entendre ce que l’on trahit.
L’accord entre Erik Prince et l’État haïtien — qu’il soit réel, en instance d’être signé, ou qu’il ne soit jamais formalisé — importe finalement peu dans sa matérialité juridique. Ce qui importe, ce qui devrait faire trembler chaque conscience haïtienne, c’est l’idée elle-même : qu’un pays puisse concevoir, envisager, accepter comme pensable le fait de confier à une société privée la gestion de sa sécurité et le pouvoir de prélever des taxes sur une portion de son territoire.
C’est là quelque chose d’inédit dans l’histoire humaine. Jamais, depuis que les nations existent comme constructions politiques souveraines, un État n’avait ainsi mis en vitrine les clés de sa propre maison pour les remettre à un entrepreneur de violence.
La logique est implacable, et c’est précisément ce qui la rend terrifiante. Un État vassalisé n’a plus de colonne vertébrale à défendre. Il devient malléable comme de l’argile entre les mains du plus offrant. Il s’attend, et finit par accepter, d’être encore davantage façonné, modelé, amputé.
L’État brade sa souveraineté
Haïti en est arrivée au point où elle envisage de céder à des sociétés privées nord-américaines les paramètres mêmes de ce qui faisait d’elle une nation : sa sécurité, sa fiscalité, son monopole de la force légitime. Ces trois piliers, sans lesquels un État n’est qu’une fiction administrative, on les marchande aujourd’hui comme des concessions minières.
Erik Prince n’est pas un partenaire. C’est un prestataire de guerre. Blackwater, qu’il a fondée et dont il demeure l’âme, est un groupe de mercenaires américains travaillant main dans la main avec le Pentagone : une lame dans la gaine de l’empire, que l’on dégaine là où la politique étrangère officielle préfère ne pas laisser d’empreintes.
Traiter avec lui, ce n’est pas traiter avec un État, ni même avec une institution. C’est signer avec une entreprise dont le produit est la force brute, et dont l’actionnaire principal est l’intérêt géostratégique américain.
Mais lorsque ces choses arrivent dans un pays, lorsqu’un État brade sa souveraineté à des entrepreneurs de violence, lorsqu’il tend la main à des mercenaires là où il devrait tendre la main à des pairs, ce n’est pas un accident de l’histoire. Ce n’est pas une tempête qui s’abat sur des innocents. C’est le symptôme d’une élite déjà mûre pour l’esclavage moderne.
Une élite qui, à force de se nourrir aux miettes de la dépendance, a fini par confondre la servitude avec le confort, et la dignité avec une naïveté qu’on se permet de ne plus avoir.
L’esclavage moderne ne ressemble pas à celui d’avant 1804. Il ne vient pas avec des chaînes visibles ni des navires négriers. Il arrive en costume, avec des termes de référence, des mémorandums d’accord, des cadres de gouvernance. Il parle le langage des bailleurs, des partenaires techniques, des facilitateurs.
Et il trouve toujours, dans chaque pays qu’il digère, une classe dirigeante prête à lui ouvrir la porte, non par ignorance, mais par calcul, par lâcheté, ou par cette indifférence souveraine de ceux qui savent que leur propre fortune est déjà à l’abri ailleurs.
La politique des États-Unis envers Haïti n’a jamais varié dans son essence profonde, quelles que soient les administrations qui se succèdent à Washington. Elle a toujours poursuivi le même objectif : vider Haïti de sa spécificité de peuple. Effacer ce que cette nation représente de dangereux pour l’ordre mondial : cette idée insupportable qu’un peuple réduit en esclavage peut se lever, vaincre les armées de Napoléon, et fonder une République.
Cette idée-là est une bombe à fragmentation idéologique. Depuis deux siècles, il s’agit de la désamorcer, de l’asphyxier, de la noyer sous la dette, la dépendance et le désordre entretenu.
Haïti a perdu — et c’est là la blessure la plus profonde — sa capacité à établir des relations d’État à État. Elle s’est réfugiée dans les recoins les plus sombres de la dépendance, dans les formes les plus indignes de la sujétion. Il n’y a plus de diplomatie, plus de réciprocité, plus de fierté dans la négociation.
Il y a une nation qui tend la main non plus à des pairs, mais à des prestataires, comme un propriétaire ruiné qui loue sa propre demeure à ceux qui l’ont appauvri.
Signer un accord avec un groupe privé de mercenaires, c’est dire explicitement, sans métaphore et sans détour : j’ai renoncé à mon statut d’État pour prendre celui d’un État mercenaire. Ce n’est plus la République d’Haïti qui gouverne. C’est une franchise, une sous-traitance du pouvoir, un État-coquille dans lequel d’autres décident qui vit, qui paie, et qui meurt.
L’élection comme symptôme d’un État vidé de lui-même
Vider un peuple de sa spécificité, c’est le priver de mémoire, de projet collectif, d’institutions dignes de ce nom. Et c’est ici que le Conseil Électoral Provisoire entre en scène, non comme une institution, mais comme une caricature d’institution, une misère intellectuelle organisée, une farce budgétaire habillée en démocratie.
Réclamer 250 millions de dollars pour organiser une élection, c’est une phrase qui devrait provoquer un éclat de rire universel si elle ne révélait pas quelque chose de profondément sinistre. Aucun pays sérieux sur cette planète ne dépense une telle somme pour des joutes électorales.
Le Costa Rica organise des élections propres, disputées, légitimes, pour une fraction de ce chiffre. Le Rwanda reconstruit sa démocratie sur des cendres encore chaudes pour moins que cela. Le Sénégal, le Ghana, la Bolivie — des nations aux ressources modestes — prouvent qu’une élection peut coûter raisonnablement et valoir cher en légitimité.
250 millions de dollars. La somme elle-même est un aveu. Elle dit : nous ne cherchons pas à organiser une élection, nous cherchons à organiser une prédation. Elle dit : l’élection est le prétexte, le budget est le butin.
C’est le CEP comme machine à recycler la dépendance, à transformer l’aide internationale en rente électorale, à faire de chaque scrutin non pas un moment de souveraineté populaire, mais une nouvelle saignée dans les veines d’un État déjà exsangue.
Et ce qui révolte par-dessus tout, c’est que même l’histoire immédiate ne sert à rien. Comme si la mémoire collective avait été chirurgicalement retirée. Les erreurs d’hier refont surface avec allégresse, non pas honteusement, timidement, comme des récidivistes qui savent qu’ils rechutent, mais avec une désinvolture triomphante, une impudeur presque festive.
Les mêmes acteurs, les mêmes mécanismes, les mêmes prétextes recyclés, les mêmes promesses évaporées. On rejoue la même pièce avec le même texte, en espérant que le public ne se souvienne pas qu’il a déjà payé sa place pour ce spectacle.
Sortir de l’amnésie politique
Un peuple qui n’apprend pas de son histoire immédiate n’est pas simplement condamné à la répéter. Il est condamné à la subir avec le sourire de celui qui croit vivre une nouveauté. C’est là la forme la plus cruelle de l’amnésie politique : non pas oublier le passé lointain, mais effacer ce qu’on a vécu la semaine dernière, l’année dernière, il y a dix ans. Recommencer à zéro, non par renaissance, mais par capitulation intellectuelle.
Et l’on ne peut s’empêcher de penser à cette ironie tragique, presque insupportable : Haïti, première nation noire à s’être arrachée à l’esclavage par les armes, première à avoir démontré que la liberté ne se donne pas mais s’arrache, cette même Haïti envisage aujourd’hui de confier ses armes à des mercenaires blancs financés par Washington.
L’histoire, si elle ne pleure pas, ricane sûrement.
Haïti n’a pas seulement besoin d’élections. Elle a besoin d’une élite qui ait honte. Une élite capable de rougir devant un chiffre de 250 millions. Une élite qui comprenne que la souveraineté ne se sous-traite pas, que la mémoire n’est pas optionnelle, et que le chemin de la dignité — aussi étroit, aussi escarpé soit-il — reste le seul chemin qui mérite d’être emprunté.
La question n’est plus seulement politique. Elle est civilisationnelle.
Soit nous retrouvons le chemin que Dessalines, Pétion et Christophe ont tracé dans le sang et la dignité, soit nous continuons cette descente et nous entrons dans les livres d’histoire non comme le peuple qui a brisé ses chaînes, mais comme celui qui les a revendues, volontairement, à crédit.
Maguet Delva
