Le 23 avril dernier, devant des étudiants, l’ancien président de la République n’a pas seulement raconté son parcours difficile. En les invitant à ne pas se décourager, il a transformé sa propre vie — marquée par l’adversité, le courage et les études — en un puissant outil de communication.
Le plus souvent, dans les labyrinthes des performances communicatives en période préélectorale, ce ne sont pas les messages imaginés et fabriqués par des gourous parfois mal endimanchés qui parviennent à capter la ferveur d’une opinion volatile, rarement acquise durablement à un projet politique. Il faut une patience infinie, celle du vieux paysan qui sait que la terre ne ment jamais, mais qu’elle exige le respect du calendrier, pour comprendre un homme qui cultive ses relations publiques comme on plante un champ de maïs : sillon après sillon, graine après graine, sans bruit, sans fanfare, sans le tambour assourdissant des démagogues pressés. Car le maïs ne pousse pas pour ceux qui crient ; il pousse pour ceux qui reviennent.
J’ignore pourquoi le président Jocelerme Privert, habitué des tréteaux politiques haïtiens, a choisi de livrer une telle déclaration biographique dans un cadre propice non seulement à l’écoute, mais aussi à la transformation de ses propos en récit de vie. Raconter son parcours, le décliner tel qu’il a été vécu, n’est pas chose banale pour un homme qui a occupé presque toutes les fonctions en Haïti, sauf la primature, dans un décor politique saturé d’hypocrisies.
En se jetant à l’eau avec une telle sincérité, l’ancien président a produit une communication appelée à faire son effet, précisément parce qu’elle sonne vrai. Dans les théories de la communication les plus en vogue, aujourd’hui amplifiées par les réseaux sociaux, ce que l’on a vécu et ce que l’on est réellement demeurent les points névralgiques d’une communication réussie.
Le technocrate, cet homme formé dans les arcanes froides de l’administration, dans les couloirs silencieux des ministères où les dossiers pèsent plus lourd que les slogans, s’est ainsi lancé de manière innovante, surprenante, presque subversive, dans une mare politique rendue groggy par les réseaux sociaux. La classe politique haïtienne, sonnée et déséquilibrée, tangue comme un boxeur touché au foie, incapable de comprendre que le ring a changé, que le public a changé, que les règles du combat ont changé.
Le technocrate devenu conteur
Pendant qu’elle cherche encore ses repères, Privert, lui, a déjà changé de vêtements : il a troqué le costume du technocrate contre la chemise ouverte du conteur, la langue formelle contre le créole vivant, la tribune officielle contre l’écran du téléphone portable.
Dans cette communication faite en créole, non pas en prose formelle, mais diffusée dans le circuit de distribution le plus large de l’information — les réseaux sociaux —, Jocelerme Privert vient de démontrer qu’il maîtrise les codes de la communication moderne. Le choix du créole n’est pas anodin : il court-circuite la distance que la langue française installe naturellement entre le locuteur politique et le peuple haïtien. En créole, on ne performe pas, on est.
Ces deux choix conjugués — la langue du peuple sur le médium du peuple — constituent précisément ce que les théoriciens de la communication appellent la cohérence sémiotique : le fond, la forme et le canal racontent la même histoire. C’est rare. C’est redoutablement efficace. Et c’est, en définitive, tout Privert.
Ainsi, chez lui, plusieurs conditions d’une communication efficace étaient réunies. L’auditoire était naturellement concerné par l’objet même de son récit. Ses paroles établissaient une passerelle positive entre celui qui communique et ceux qui reçoivent le message. Dans un pays où la précarité est la règle, entendre un ancien président affirmer qu’il a connu pire encore, et le raconter sans rien édulcorer, relève d’une véritable rupture communicative.
La communication, contrairement à ce que l’on pense souvent en Haïti, ne vise jamais indistinctement la foultitude : elle vise d’abord les concernés. Privert était donc à son aise, car l’essentiel était réuni : un auditoire attentif, impliqué, disponible. Parler de pauvreté dans un pays pauvre demeure l’une des formes les plus adéquates de communication, surtout en temps de disette sociale élargie à tous les secteurs de la société.
Pourtant, une tension demeure entre le vécu qu’il raconte et l’être politique qu’il incarne. Le parcours décrit par Jocelerme Privert aurait pu le désigner comme un grand révolutionnaire haïtien, couteau entre les dents, surgissant de l’histoire comme une lame nue, du feu plein les poches. Avec un tel passé, il aurait pu endosser le manteau de l’apôtre des changements sociaux et brandir l’étendard des ruptures fracassantes.
Or, Jocelerme Privert est tout autre chose. Je suis profondément ému par cette communication, mais l’homme reste un homme de gauche très tiède, une braise sous la cendre plutôt qu’un brasier. Il n’a jamais véritablement incarné la rupture radicale. Il est plutôt un homme de consensus, une main tendue permanente, un port ouvert à tous les vents, accueillant chaque visiteur, qu’il vienne du nord ou du sud de l’échiquier politique, avec la même bienveillance et la même chaleur.
L’homme qui ne court pas
Est-ce chez lui un penchant naturel qui, en communication, constitue aussi une forme de sincérité : celle de ne jamais tenir un discours qui divise ? En quoi la psychosociologie de l’ancien président a-t-elle fait de lui, comme on dit en Haïti, l’homme de tout le monde ? N’est-ce pas là une communication réussie que d’être perçu comme celui qui reste accessible à tous ?
Il est de ces rares hommes qui portent le pays en eux comme une carte gravée dans la chair, qui connaissent le tréfonds d’Haïti, ses veines cachées, ses douleurs enfouies, ses espoirs muets. Il suffit de le rencontrer une seule fois pour s’en convaincre : on repart avec le sentiment d’avoir touché quelque chose de vrai.
L’ancien président est ainsi engagé dans une communication de proximité avec de futurs électeurs potentiels. Une communication qui ressemble moins à un discours de tribune qu’à une conversation de lakou, intime, débarrassée des oripeaux du protocole. Et pendant que l’on croit le voir simplement parler, il scie méthodiquement, patiemment, presque chirurgicalement, les pattes de ses futurs concurrents à une présidentielle haïtienne encore sans date, sans visage, suspendue dans le brouillard de l’incertitude politique.
Ce n’est pas le coup de machette du combattant pressé. C’est la lime silencieuse du stratège qui travaille la nuit, quand les autres dorment. Car voilà ce que l’on ne voit pas au premier regard : Privert ne court pas, il marche. Et en Haïti, dans une course politique où tout le monde sprinte vers nulle part, celui qui marche finit souvent par arriver le premier, parce qu’il sait où il va.
Il est entré dans la modernité communicative par la porte la plus étroite : celle de la vérité. Et c’est précisément pourquoi personne ne l’attendait là.
Maguet Delva
Paris, France
