Entre solidarité internationale, impératifs économiques et tensions géopolitiques, le modèle médical cubain traverse une phase critique. Sa fragilisation dépasse largement les frontières de l’île et menace l’accès aux soins dans des pays déjà vulnérables, à l’instar d’Haïti.
Par-delà les difficultés économiques persistantes auxquelles elle est confrontée, Cuba continue d’occuper une place singulière dans le paysage sanitaire mondial. Depuis 1959, l’île a fait le choix de considérer la santé comme un droit fondamental et non comme une marchandise. Cette orientation a permis la mise en place d’un système de soins universel, fondé sur la prévention et la proximité, avec un maillage dense de médecins présents jusque dans les zones les plus reculées. En dépit de ressources limitées, les indicateurs sanitaires du pays demeurent comparables à ceux de nombreuses nations développées.
Toutefois, l’originalité du modèle cubain ne se limite pas à son territoire. Depuis plusieurs décennies, La Havane a fait de la formation médicale et de l’exportation de services de santé un axe stratégique. Des milliers d’étudiants étrangers y ont été formés gratuitement, tandis que des brigades médicales sont déployées à travers le monde, en particulier dans des régions où les systèmes de santé sont défaillants.
Cette « diplomatie de la blouse blanche » repose sur une réalité ambivalente. Le médecin cubain incarne à la fois une figure emblématique de l’engagement social et l’un des principaux vecteurs de devises pour l’économie nationale. Cette dualité engendre une tension manifeste. Si les missions à l’étranger offrent des conditions matérielles nettement supérieures à celles prévalant sur l’île, elles s’inscrivent néanmoins dans un dispositif où une part substantielle des revenus est captée par l’État. Dans un contexte d’inflation et de pénuries, nombre de praticiens se trouvent ainsi pris entre vocation, nécessité économique et contraintes structurelles.
L’action internationale de Cuba s’est illustrée à plusieurs reprises, notamment lors de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, mais aussi durant la pandémie de Covid-19. Des brigades cubaines ont alors été déployées en Europe, en particulier en Italie, ainsi que dans plusieurs territoires français d’outre-mer, notamment en Martinique, afin de soutenir des systèmes hospitaliers sous forte pression. Par ailleurs, l’« opération Milagro » a permis à des centaines de milliers de patients en Amérique latine et dans les Caraïbes de bénéficier d’interventions ophtalmologiques gratuites.
Au-delà de sa dimension solidaire, cette politique répond désormais à des impératifs économiques devenus centraux. Les missions médicales constituent aujourd’hui l’une des principales sources de devises pour Cuba, aux côtés du tourisme et des transferts de la diaspora. Dans un contexte de crise durable et d’accès restreint aux financements internationaux, cette dépendance a progressivement transformé un instrument de coopération volontaire en une nécessité d’exportation. Ce glissement n’est pas sans conséquence : en mobilisant une part importante de ses effectifs à l’étranger, Cuba fragilise ses propres structures de soins, déjà éprouvées par les pénuries. Ce qui relevait d’un levier de rayonnement — un « soft power » sanitaire — tend ainsi à être contraint par une logique économique plus dure, au risque d’en altérer la portée.
Haïti occupe, dans ce dispositif, une place particulière. Depuis plusieurs décennies, les médecins cubains y assurent bien davantage qu’un simple appui ponctuel. Dans de nombreuses zones rurales, ils remplissent une fonction quasi structurelle. Leur action ne se limite pas aux soins : ils participent à la surveillance épidémiologique, à la prévention et à la prise en charge des maladies infectieuses. Dans un pays où l’État peine à garantir une couverture sanitaire minimale, ils constituent bien souvent le dernier filet de sécurité.
À la suite du séisme de 2010, cette présence s’est révélée déterminante. Alors que la mobilisation internationale était encore forte, les brigades cubaines figuraient déjà parmi les rares structures capables d’intervenir de manière rapide et durable. Avec le retrait progressif des acteurs internationaux, elles sont demeurées sur le terrain. Aujourd’hui, leur éventuel désengagement ne signifierait pas seulement une réduction de l’offre de soins, mais un affaiblissement direct de la capacité du pays à prévenir et contenir les crises sanitaires.
Dans le même temps, ces programmes sont devenus un enjeu géopolitique. Les États-Unis accusent Cuba d’exploiter ses professionnels de santé et exercent des pressions sur plusieurs pays afin qu’ils mettent un terme à leur coopération. Certains États ont déjà suspendu, réduit ou renégocié leurs accords, notamment le Honduras, la Jamaïque et le Guyana ; d’autres, comme les Bahamas ou Antigua-et-Barbuda, ont engagé une révision de leurs modalités de partenariat.
En Europe, la région de Calabre, en Italie, a été amenée en 2026 à réexaminer sa coopération avec Cuba sous l’effet de pressions extérieures, tout en continuant à recourir à plusieurs centaines de médecins cubains pour faire face au manque de personnel. La France, pour sa part, avait accepté leur concours durant la crise sanitaire, notamment en Martinique, révélant un paradoxe occidental : solliciter cette expertise en période d’urgence, tout en demeurant en retrait lorsque ces missions deviennent un enjeu politique.
Ce mouvement marque un tournant. La médecine, longtemps utilisée par Cuba comme un instrument de rayonnement et de contournement de son isolement diplomatique, voit son efficacité s’éroder. La santé elle-même n’échappe plus aux logiques d’alignement géopolitique.
À l’intérieur de l’île, la situation demeure préoccupante. La crise économique et énergétique se traduit par des pénuries de médicaments, des équipements vétustes et des coupures d’électricité affectant directement le fonctionnement des hôpitaux. Toutefois, la fragilisation la plus significative est d’ordre humain. Un nombre croissant de médecins quitte Cuba, soit en émigrant, soit en ne regagnant pas le pays à l’issue de missions à l’étranger. Cette fuite touche également des praticiens expérimentés — spécialistes, formateurs, enseignants — dont le départ fragilise la transmission des savoirs et compromet, à terme, la formation des nouvelles générations, tant cubaines qu’étrangères.
Cuba se trouve ainsi confrontée à une équation complexe. Ce qui constituait un instrument de solidarité et de prestige international est devenu une nécessité économique, mais également un facteur de vulnérabilité.
Dans ce contexte, des pays comme Haïti demeurent en première ligne. Car lorsque les équilibres internationaux se durcissent, ce sont toujours les systèmes les plus fragiles qui en subissent les conséquences. La santé, pourtant érigée en droit universel, redevient alors ce qu’elle n’a jamais cessé d’être : un enjeu profondément politique, soumis aux rapports de force.
Dr. David B. Gardon, h.c. en relations internationales
Université royale d’Haïti
