En Haïti, des dizaines de détenus meurent chaque année en prison de maladies évitables, dans des conditions de détention dégradantes. La pétition qui demande le transfert hospitalier d'Emmanuel Toto Constant a raison sur un point : soigner un détenu est un devoir. Elle a tort si elle fait de ce nom tristement célèbre une exception.
Le cas Constant doit devenir le miroir de nos prisons, pas un passe-droit. Le transfert hospitalier de l'ancien chef du FRAPH ne doit pas être un privilège. Il doit ouvrir la porte des soins à tous les détenus oubliés.
Emmanuel Toto Constant, 70 ans, n'est pas un détenu ordinaire dans notre mémoire collective. Fondateur du FRAPH, il a dirigé l'appareil paramilitaire qui a terrorisé les partisans d'Aristide après le coup d'État de 1991, et il a été condamné en 2001 à la réclusion à perpétuité pour le massacre de Raboteau. Aujourd'hui, selon la pétition du 17 avril, il est à Gonaïves depuis 22 ans, sous cathéter, avec des saignements persistants, dans une cellule de près de 80 personnes.
Sa souffrance est réelle. Elle est aussi banale.
Daniel Rouzier écrit sur sa page Facebook en évoquant la clémence pour le prisonnier Emmanuel Constant « que dirait Nelson Mandela? », « Que dira le Bon Dieu ? » il touche juste. Mandela, qui a passé 27 ans derrière les barreaux, a fait des Règles qui portent son nom la référence mondiale pour la dignité carcérale.
Encore faut-il les appliquer à tous.
Fin septembre 2025, Haïti comptait plus de 7 200 personnes incarcérées. Quatre-vingt-deux pour cent n'avaient pas été jugées. Elles attendent, innocentes au regard de la loi, parfois pour le vol d’une paire de chaussures. Cinquante-deux détenus sont morts en trois mois seulement, « de maladies qui ne devraient pas tuer », faute de soins, d'eau, de nourriture. L'expert de l'ONU parle de conditions « sous-humaines, incroyablement surpeuplées et chaudes, avec très peu d'accès aux soins ».
Voilà la règle que le cas Constant révèle. Pas l'exception.
La justice haïtienne a un principe simple : elle ne condamne pas à mort. Constant n'a pas été condamné à mort, et je ne le demande pas. Cependant évitons un traitement humanitaire à la carte, réservé à ceux qui ont un réseau, une notoriété ou un passé politique.
Si nous invoquons l'humanité, invoquons-la entièrement :
Tout détenu malade doit être transféré, pas seulement celui dont le nom fait la une. Cela suppose un protocole médical indépendant dans chaque prison, pas une pétition au cas par cas.
Avec 82 % de prévenus, qui n’ont jamais vu leur juge naturel, nos prisons ne sont pas des lieux de peine mais des entrepôts d'attente, des couloirs de la mort. Le rapport de l'ONU le dit : les tribunaux ne fonctionnent pas, la police arrête en masse, et les gens pourrissent. Il faut des audiences foraines, des juges de la liberté, et un délai maximal opposable. En juin 2025, on enregistrait 5 874 personnes accusées dans nos prisons attendant une décision de justice.
L'image quotidienne que nous renvoie la presse et les médias sociaux, celle de paysans squelettiques, sans avocat, sans visite, doit peser autant que celle d'un ancien chef paramilitaire. Sinon, notre conscience collective choisit ses malades, et ce choix s'appelle privilège.
Je ne plaide pas pour l'indifférence envers Constant. Je plaide pour que son état critique serve de projecteur. Utilisons l'émotion légitime qu'il suscite pour obtenir du ministère de la Justice ce que l'ONU nous réclame depuis plusieurs décennies.
Nelson Mandela disait qu'on juge une société à ses prisons. Haïti sera jugée non pas sur le sort d'un homme de 70 ans, mais sur le sort des 7 000 anonymes qui partagent sa cellule, sa chaleur, sa soif et son absence d’assistance médicale.
Faire une exception pour Constant, c’est prendre le risque d’ignorer tous ceux qui sont dans sa situation ou pire, dans un état encore plus précaire, sans dossier médiatisé, sans appui, sans même avoir comparu devant un juge.
La dignité ne peut pas dépendre d’un nom de famille. Le soin doit être un droit, non une faveur. La détention préventive prolongée doit cesser d’être la norme. La dignité doit s’appliquer à tous, sans distinction.
Car le véritable scandale n’est pas qu’un homme souffre en prison. C’est que cela soit devenu normal pour des milliers d’autres.
Alors oui, soignons Constant, mais ce n’est pas juste un geste de compassion que nous devons poser.
C’est un acte de justice.
Aly Acacia
