Je me souviens encore de cette scène.
C’était dans une rue de Port-au-Prince, sous une chaleur lourde qui pesait sur l’air. Deux hommes se faisaient face. Leurs voix montaient progressivement, leurs mots devenaient plus tranchants, et leurs visions du monde s’opposaient avec intensité. Au départ, ce n’était qu’une simple discussion. Puis la discussion s’est transformée en débat. Et le débat, peu à peu, a glissé vers un affrontement.
Les mots ont changé de nature.
Ils ne cherchaient plus à comprendre…
Ils cherchaient à blesser.
Et à un moment précis… j’ai vu quelque chose.
Dans leurs yeux, il n’y avait plus d’idées. Il n’y avait plus de projet. Il n’y avait plus de nation. Il n’y avait que de la haine.
Et ce jour-là… j’ai eu peur.
Pas pour eux.
Pour nous.
Je précise ici, avec clarté et sincérité : ce texte n’est dirigé contre personne. Il ne vise ni individus, ni groupes, ni institutions. Il est une invitation à la réflexion collective, dans le respect, la paix et l’amour du pays.
Le 18 avril 2026, lors de la première édition de la Journée du Livre au Séminaire de Théologie Évangélique de Port-au-Prince, je suis venu parler d’écriture. Parce que servir est une conviction pour moi. Parce que servir les autres… c’est faire exister les autres.
Ce jour-là, je n’étais pas seul. À mes côtés, il y avait aussi Stella D. Barbara ODIAS, dont l’intervention sur la lecture a profondément enrichi cette rencontre. Et je tiens à le dire avec sincérité : ce que j’ai compris aujourd’hui… a été aussi rendu possible par ce qu’elle a su transmettre avec justesse et profondeur.
Mais ce jour-là… en écoutant, en parlant, en réfléchissant…j’ai compris quelque chose qui m’a bouleversé.
Pas sur les livres.
Pas sur l’écriture.
Mais sur nous.
Voici la vérité que je veux graver dans nos consciences : Nous ne sommes pas en crise de dirigeants… nous sommes en crise de conscience.
Alors dis-moi…
Combien de relations avons-nous détruites… simplement parce que quelqu’un ne pensait pas comme nous ?
Combien de gouvernements avons-nous renversés… non pas parce qu’ils avaient tort… mais parce qu’ils n’étaient pas les nôtres ?
Combien de coups d’État avons-nous justifiés… sans même savoir où nous voulions réellement aller ?
Ces questions ne sont pas des accusations. Ce sont des miroirs. Des invitations à regarder en nous-mêmes, avec lucidité, mais sans condamnation.
Si ces questions te dérangent…
Alors reste avec moi.
Nous avons désappris à écouter.
Lire, ce n’est pas seulement voir des mots.
Lire, c’est accepter une pensée qui n’est pas la nôtre.
Et cela demande une maturité profonde : accepter que quelqu’un pense autrement…sans se sentir attaqué.
Mais soyons honnêtes…Nous ne savons plus faire cela. Et ce constat ne vise pas “les autres”. Il nous inclut tous, moi y compris.
Je vais être vrai avec vous.
Il y a un moment dans ma vie où j’ai rejeté quelqu’un…pas parce qu’il avait tort…mais parce qu’il ne pensait pas comme moi.
Je n’ai même pas pris le temps d’écouter jusqu’au bout. Je l’ai classé. Jugé. Écarté.
Et plus tard… beaucoup plus tard…j’ai compris qu’il avait vu quelque chose que moi, je n’avais pas encore vu.
Ce jour-là, je ne me suis pas senti fort. Je me suis senti limité.
Un peuple qui n’écoute pas… ne progresse pas. Parce que refuser d’écouter, ce n’est pas défendre la vérité…c’est refuser d’évoluer.
Nous avons transformé la différence en menace. L’opposition en ennemi. Le débat en guerre.
Alors que la vérité est simple :
- Un gouvernement est un groupe de citoyens avec un projet de société.
- Une opposition est un autre groupe de citoyens avec un projet de société.
Deux projets de société différents… mais orientés vers un même objectif : le bien du peuple.
Mais nous…Nous préférons parfois détruire plutôt que comprendre cela. Et le reconnaître n’est pas une condamnation, mais un premier pas vers le changement.
Aujourd’hui, si nous voulons changer Haïti…
Alors commençons ici :
- Apprenons à écouter quelqu’un avec qui nous ne sommes pas d’accord… sans vouloir le corriger immédiatement.
- Apprenons à dire : “Nous ne sommes pas d’accord avec ce projet de société… mais nous ne comptons pas saboter les élections. Nous voulons comprendre cette fois.”
Parce que tant que nous ne ferons pas cela…nous continuerons à parler… sans jamais construire.
Mais écouter… ne suffit pas. Parce qu’il y a quelque chose de plus difficile encore.
Le courage que nous fuyons.
Lire demande du courage. Pas le courage de commencer…le courage de rester.
Rester dans une pensée qui nous dérange.
Rester dans une idée qui nous bouscule.
Rester… sans fuir.
Et c’est précisément ce que l’intervention de Stella nous a rappelé avec force : lire, c’est accepter de faire un chemin avec l’auteur, même lorsque ce chemin ne commence pas là où nous sommes à l’aise.
Combien de fois avons-nous fermé un livre trop tôt ? Combien de fois avons-nous quitté une conversation…dès que cela devenait inconfortable ?
Mais pire encore…
Combien de fois avons-nous rejeté une personne… sans jamais l’avoir vraiment écouté ?
Nous avons peur.
Pas des autres.
Mais de ce que leurs idées pourraient changer en nous. Une nation ne se construit pas avec des gens qui fuient.
Elle se construit avec des hommes et des femmes capables de dire : “Je ne suis pas d’accord… mais je vais rester. Je vais écouter. Je vais comprendre.”
Perdre une élection ne veut pas dire perdre sa valeur. Être dans l’opposition ne veut pas dire être inutile.
Si la finalité est le service du bien commun…alors même ceux qui ont perdu doivent continuer à servir.
Pas pour le pouvoir.
Pour le peuple.
Cette vision n’est pas naïve. Elle est exigeante. Elle demande de la maturité, de la discipline et un profond sens du bien commun.
Alors aujourd’hui, je te lance un défi concret :
Pense à une personne avec qui tu es profondément en désaccord.
Aujourd’hui.
Pas demain.
Vas à sa rencontre. Écoute-la. Vraiment.
Sans préparer ta réponse.
Sans chercher à gagner.
Juste pour comprendre. Et tu verras…quelque chose en toi va changer.
Et c’est là que tout se joue.
Le vrai problème… c’est nous.
Nous disons que le problème est politique. Mais si nous sommes honnêtes…le problème est intérieur.
Nous voulons changer les dirigeants…sans changer les mentalités. Et ce constat ne vise pas à accuser, mais à responsabiliser chacun de nous.
On change les visages au pouvoir.
On change de discours.
On change les promesses.
Mais au fond…rien ne change.
Parce que les mêmes comportements reviennent. Les mêmes divisions. Les mêmes violences.
Comme un cercle qui ne finit jamais.
Comme l’a dit Monsieur Thomas Sankara : La dignité est une exigence politique.
Et comme l’a dit Monsieur Leslie François Manigat : Nous avons besoin d’une sincérité politique.
Et aujourd’hui, je le dis avec conviction : Nous avons besoin d’une politique intègre.
Une politique intègre est une sincérité fondée sur :
L’honnêteté : dire la vérité, même quand elle dérange.
L’éthique : agir avec responsabilité pour le bien commun.
L’authenticité : rester vrai, même quand personne ne regarde.
Parce qu’une politique sans intégrité… n’est qu’une illusion organisée.
Alors arrêtons de poser la mauvaise question.
Ce n’est pas : “Qui va nous sauver ?”
Mais : “Sommes-nous prêts à devenir des hommes et des femmes dignes ?”
Parce que la politique…n’est que le reflet de ce que nous sommes.
Tout cela nous mène ici :
Nous avons désappris à écouter
Nous manquons de courage pour comprendre. Et notre véritable crise est une crise de conscience
Revenons à cette rue. Ces deux hommes.
Ces cris. Cette tension.
Imaginez un instant…qu'au lieu de s’affronter… ils s’écoutent.
Qu’au lieu de s’insulter…ils cherchent à comprendre.
Ce jour-là…ce ne serait pas juste une discussion qui change. Ce serait un pays qui commence à guérir.
Alors je vous laisse avec ceci…Et ne fuis pas cette question : Et si le changement que nous attendons du pays… commençait par une seule décision en nous ?
Pas demain. Pas quand tout ira mieux.
Aujourd’hui.
Parce qu’au fond…
Haïti ne manque pas d’intelligence…
Haïti manque d’hommes et de femmes capables d’écouter, de comprendre… et de rester dignes.
Ralf Dieudonné JN MARY dit Lysius Félicité Salomon Jeune
