Les 15 et 22 mars 2026 auront lieu les élections municipales et communautaires, destinées à renouveler les conseils municipaux des communes, les représentants des intercommunalités, ainsi que les conseils d’arrondissement à Paris, Lyon et Marseille. Pour ce premier tour, plus de 900 000 candidats ont été enregistrés à l’échelle nationale. Dans cette vaste mobilisation démocratique, les Français d’origine haïtienne occupent, eux aussi, une place visible en Île de France.
Haïti fut, en 1804, la première nation noire à arracher sa liberté par les armes. Deux siècles plus tard, ses enfants de la diaspora mènent une autre bataille, plus silencieuse mais tout aussi historique : celle des urnes, des conseils municipaux, des mandats locaux, des mairies.
Partout en France, des femmes et des hommes d’origine haïtienne s’engagent dans la vie municipale. Ils ne sont plus des présences marginales dans la mécanique républicaine : ils en deviennent des acteurs à part entière. Héritiers d’une tradition de résistance et de dignité, porteurs d’une double appartenance qu’ils ne vivent plus comme un déchirement mais comme une force, ils ont décidé que leur place n’était plus seulement dans les rangs, mais aussi en tête.
Des élus enracinés dans la vie locale
Parmi eux figurent d’abord des personnalités déjà aguerries à l’exercice municipal, des femmes et des hommes que l’expérience a installés dans le paysage local.
Éric Sauray, maire adjoint sortant à Montmorency, est un homme aux multiples visages, et chacun d’eux force le respect. Journaliste, poète, chercheur à l’université, il incarne cette rare alliance de l’intellectuel et de l’homme de terrain, de la plume et du dossier municipal. Briguer un second mandat, c’est pour lui confirmer un ancrage : celui d’un élu qui n’a jamais cessé de conjuguer la rigueur de la pensée avec l’exigence du service public. À Montmorency, Éric Sauray n’est pas seulement un adjoint : il est une présence, une voix, la preuve que l’intelligence peut aussi gouverner.
À Chaville, Anne-Louise n’est pas une militante ordinaire. Ancienne diplomate, elle a représenté l’État haïtien en France au sein de l’ambassade d’Haïti. Par ailleurs responsable du dossier francophone au sein du parti Les Républicains, elle incarne un pont naturel entre la France hexagonale et les mondes francophones, dont la diaspora haïtienne est l’une des expressions les plus vivantes. Elle apporte à son engagement local une stature rare : celle d’une femme qui a navigué entre les continents avant de choisir d’ancrer son action dans le concret d’une commune de la petite couronne parisienne.
Mackendie Toutpuissant, à Aulnay-sous-Bois, ancien conseiller municipal à Pantin sous l’étiquette communiste, est de ceux que la politique n’a jamais quittés. Passé d’une ville à l’autre, il porte avec lui la mémoire des luttes sociales et la conviction que la mairie doit d’abord être un bouclier pour les plus fragiles.
À Garges-lès-Gonesse, Claude Marseille et Jean Smith illustrent à eux seuls la profondeur de l’ancrage ultramarin dans cette commune du Val-d’Oise populaire et vibrant. Il ne s’agit plus d’un nom isolé sur une liste, mais d’une présence multiple, coordonnée, déterminée. Quand une même ville compte deux compatriotes engagés, il ne s’agit plus seulement de participation, mais d’implantation.
Péguy Bazile, conseiller municipal à Valenton, est une figure bien connue de la communauté haïtienne de France. Entrepreneur, promoteur, homme de réseaux et d’action, il incarne ce profil rare de compatriote qui a réussi dans les affaires sans jamais tourner le dos à l’engagement civique. Dans les cercles de la diaspora, son nom circule depuis longtemps, non comme une promesse, mais comme une réalité accomplie. À Valenton, il ne découvre pas la politique municipale : il y est déjà chez lui.
Jean-Louis Jocelyn, à Bouffémont, informaticien et conseiller municipal dans ce Val-d’Oise verdoyant aux portes de la forêt de Montmorency, poursuit lui aussi cette longue marche ultramarine vers les centres de décision locaux : discret, déterminé, enraciné.
À Argenteuil, Ambroise Marlene Claire s’engage dans une arène électorale à la mesure de cette ville-fleuve, ville-monde, l’une des communes les plus peuplées du Val-d’Oise : grande, diverse, exigeante. À Argenteuil, on ne fait pas de la figuration : on se bat.
Aux Pavillons-sous-Bois, Pierre Robenson étonne et inspire tout à la fois. Écrivain reconnu, homme de lettres dont la plume a longtemps scruté la condition humaine, il franchit aujourd’hui le pas de l’engagement municipal avec la même exigence que celle qu’il porte à son écriture. Chez lui, la politique n’est pas une rupture avec la littérature : elle en est le prolongement naturel. La plume devient bulletin, la page blanche devient programme, et l’écrivain devient citoyen en actes.
Fleurimond Kerns, enfin, est de ceux que l’on ne voit pas partir et qui pourtant, un matin, sans crier gare, plient bagage. Vieux routier de la communauté haïtienne de France, socialiste de longue date, essayiste et écrivain à succès, il a choisi de poser ses valises en Normandie, cette terre historique aux ciels bas et aux horizons larges, loin des banlieues nord de Paris où il avait forgé sa réputation. Mais Kerns n’est pas homme à prendre sa retraite dans un fauteuil. Le voilà tête de liste dans une commune normande, portant avec lui ses convictions socialistes, sa plume acérée et sa connaissance intime des rouages de la République. De la Seine-Saint-Denis à la Normandie, il emporte un demi-siècle d’engagement et la preuve vivante qu’un militant de la diaspora ne raccroche jamais vraiment.
Têtes de liste, mairies à portée de main
Mais parmi ces compatriotes engagés, certains ne se contentent pas d’accompagner : ils mènent. Têtes de liste, ils sont désormais à une victoire électorale de devenir les premiers magistrats de leur commune. Et ce n’est pas un détail : c’est une révolution silencieuse, une reconquête symbolique qui s’accomplit bulletin après bulletin.
Dieunor Excellent, à Villetaneuse, en est l’illustration la plus éclatante. Maire sortant, il ne se représente pas en candidat fragile tentant sa chance ; il repart avec l’autorité de celui qui a déjà fait ses preuves, géré, arbitré, représenté. Un second mandat viendrait confirmer un ancrage et montrer que l’élection de 2020 n’était pas un accident de l’histoire, mais le début d’une normalité nouvelle. Dieunor Excellent, c’est la diaspora qui ne demande plus la parole : elle l’a déjà prise.
En Seine-Saint-Denis, ce département-monde, carrefour de toutes les origines et de toutes les énergies, un autre nom s’impose avec force : Bélizaire Ymose, à Saint-Denis. Dans ce territoire où la politique se vit à hauteur d’homme, au pied des tours comme sur les marchés, cette compatriote mène campagne avec une énergie communicative aux côtés du maire socialiste sortant, Pierre Hannotin. Sa présence sur le terrain se distingue par son modernisme. Elle a compris que la politique du XXIe siècle se gagne aussi sur les écrans, dans les fils d’actualité, les stories et les partages, sans jamais perdre de vue l’essentiel : le porte-à-porte, la poignée de main, le regard dans les yeux. Dans le 93, on ne triche pas : le terrain est le seul juge. Bélizaire Ymose incarne cette nouvelle école qui n’a pas oublié l’ancienne.
Kerline Morisseau, candidate à Villiers-le-Bel, dans le Val-d’Oise, est bien plus qu’une candidate : elle est une figure reconnue. Très connue au sein de la communauté haïtienne de France, militante associative de longue date, elle incarne ce type rare de femme qui n’a pas attendu qu’on lui offre une place pour la prendre. Professeure des écoles, elle appartient à celles qui, chaque matin, entrent dans une salle de classe pour transmettre, élever, donner à des enfants les outils dont ils auront besoin pour traverser le monde. L’école et la mairie relèvent, au fond, du même combat : faire de chaque citoyen un être capable de comprendre la société dans laquelle il vit et d’y prendre sa part. Kerline Morisseau ne change pas de vocation en entrant en politique ; elle l’élargit. De l’école à la commune, elle porte la même exigence, la même patience, la même conviction que rien de durable ne se construit sans les gens, avec les gens, pour les gens.
Une force collective, un horizon commun
Derrière ces parcours individuels existe une force collective qui œuvre dans l’ombre et dans la durée : l’Association des élus français d’origine haïtienne. Discrète mais déterminée, elle tisse depuis des années un lien précieux entre la France et Haïti, non pas le lien figé de la nostalgie ou de la commémoration, mais celui, vivant et concret, du rapprochement entre villes haïtiennes et communes françaises.
Cette association a compris une chose essentielle : la politique locale est l’un des meilleurs vecteurs de coopération internationale. Quand une mairie française s’associe à une ville haïtienne, ce ne sont pas seulement des drapeaux qui se rejoignent ; ce sont des écoles qui se construisent, des marchés qui s’ouvrent, des jeunes qui voyagent, des cultures qui se fécondent mutuellement. Le jumelage devient alors ce qu’il devrait toujours être : non pas un protocole diplomatique, mais une amitié entre les peuples.
En mobilisant les élus et les candidats d’origine haïtienne sur l’ensemble du territoire français, cette association transforme chaque victoire municipale en levier de solidarité transatlantique. Chaque compatriote élu devient ainsi un pont vivant entre la France et Haïti, un ambassadeur du quotidien, ancré dans son quartier mais tourné vers l’île-mère.
Ces dizaines de candidats dispersés sur la carte de France ne sont donc pas des électrons libres. Ils composent une présence, une dynamique, une promesse. Derrière eux, une association qui relie les villes de France à celles d’Haïti. Devant eux, des bulletins de vote, des conseils municipaux, des fauteuils de maire. Et autour d’eux, une communauté qui regarde, espère et comprend que chaque victoire locale est une victoire collective, une pierre de plus dans l’édifice d’une République qui apprend, lentement mais sûrement, à ressembler à tous ceux qui la composent.
Maguet Delva
