La crise qui frappe l’enseignement supérieur en Haïti touche gravement les étudiants comme les enseignants. Beaucoup d’étudiants n’arrivent plus à couvrir leurs besoins essentiels, notamment l’alimentation et le transport, ce qui nuit directement à leurs apprentissages et à leur réussite.
Il est aussi essentiel de protéger la liberté académique et de soutenir les universités, publiques comme privées, face aux attaques injustifiées et aux difficultés actuelles. Ces institutions jouent un rôle fondamental dans la formation, la recherche et le développement du pays.
Dans ce contexte, l’État doit assumer ses responsabilités en garantissant la sécurité des espaces universitaires et en assurant un financement plus juste. Les universités publiques souffrent d’un manque de moyens, tandis que plusieurs universités privées risquent de disparaître sans appui. Un soutien équitable à l’ensemble de l’enseignement supérieur est donc indispensable.
Accusations injustes portées contre l’université Quisqueya
Concernant certaines accusations portées contre l’Université Quisqueya, je rappelle toutefois qu’il n’y a rien d’anormal à ce qu’une institution privée d’enseignement supérieur, qui a fait ses preuves dans la formation de plusieurs générations de jeunes Haïtiens, reçoive des subventions publiques.
La CORPUHA, d’après certaines informations disponibles, aurait reçu une subvention de 400 millions de gourdes de l’État haïtien. Je n’y décèle rien d’anormal. Nous souhaitons toutefois que ces fonds soient utilisés conformément aux motifs ayant justifié leur décaissement.
Selon les informations communiquées par l’Université Quisqueya, fondatrice de la CORPUHA, elle se serait tenue à l’écart de cette opération et n’aurait reçu aucune contribution dans ce cadre.
Pour les citoyens qui s’interrogent sur le financement des universités à partir des fonds de l’État ainsi que sur l’utilisation de ces ressources, la démarche n’a en elle-même rien de mauvais, car le public a le droit d’être informé. Critiquer l’État dans sa gestion relève d’une démarche citoyenne et de la liberté d’expression.
L’Université Quisqueya, dont le nom a été cité dans les médias comme bénéficiaire de fonds publics, est une institution à but non lucratif reconnue d’utilité publique, qui œuvre dans l’enseignement supérieur en Haïti. C’est une institution dont la valeur et la qualité de l’enseignement sont reconnues et appréciées. Fondée par l’agronome Jacques Édouard Alexis, elle est aujourd’hui dirigée par le recteur Jacky Lumarque, figure remarquable de l’intelligentsia haïtienne, reconnu pour sa compétence et sa rigueur morale.
Je n’enseigne pas à l’Université Quisqueya, non par refus, mais parce que le droit constitutionnel, cette branche du droit que j’aime particulièrement, y est déjà solidement représenté par une chaire ayant réuni de grands spécialistes de la discipline en Haïti. Il n’y a donc pas de manque à combler.
Le cumul de postes dans différentes universités peut constituer une bonne pratique pour un professionnel, car il permet d’enseigner dans des contextes variés, de s’adapter à différents publics et d’affiner sa méthode pédagogique. Aujourd’hui, tout est aussi une question de réseaux. Le droit lui-même n’échappe pas à cette logique de réseautage, avec parfois l’émergence d’un droit souple, parfois dérangeant, qui s’ajoute au cadre légal national ou l’érode.
Par contre, je suis intellectuellement très proche de plusieurs de ses autorités académiques, ce qui me permet d’avoir certaines informations sur son fonctionnement. L’Université Quisqueya est composée d’un corps professoral parmi les mieux qualifiés du pays. C’est un bel effort haïtien, comme il en existe d’autres.
L’Université Quisqueya ne possède ni actionnaires ni propriétaires susceptibles de bénéficier des subventions reçues sous forme de dividendes ou d’autres revenus assimilés. Contrairement au cas d’une entreprise privée à vocation lucrative, la subvention y est entièrement absorbée par les activités académiques.
Je pense que l’État haïtien, pour éviter toute confusion dans les subventions accordées au secteur privé, doit toujours distinguer son apport selon le caractère lucratif ou non de l’institution, afin de s’assurer que la subvention profite aux usagers et non aux actionnaires ou aux propriétaires. Cette distinction est importante.
Selon ma compréhension, le modèle de gestion économique choisi par Quisqueya ne lui permet pas de vivre uniquement des frais de scolarité, qui sont inférieurs à 1 500 dollars américains par an pour une licence de niveau international. C’est la raison pour laquelle, afin d’assurer sa pérennité, elle recherche en permanence d’autres ressources provenant de projets de recherche, de subventions privées nationales ou étrangères. Ces informations sont peu connues du public. En ce sens, dans un pays politiquement polarisé où la trivialité fait rage, il est important que l’Université communique davantage avec le public et publie annuellement le détail de ses opérations.
Nous sommes tous conscients que, depuis plus de quatre ans, sous l’effet de l’insécurité, l’Université Quisqueya fonctionne avec à peine un quart de ses effectifs réguliers, ce qui a mis en danger son fonctionnement. Elle a eu recours, successivement, à des financements provenant d’une fondation américaine et de plusieurs entreprises du secteur privé haïtien, qui ont compris la nécessité d’aider une telle institution afin d’éviter la cessation de ses activités.
Pour une diversité de financement
Face à cette situation, qui menace l’existence de cette institution de référence, n’est-ce pas d’abord le rôle de l’État de venir à sa rescousse ?
Au Canada et dans plusieurs pays d’Amérique du Nord, d’Amérique latine et de la Caraïbe, les universités fonctionnent grâce à un financement diversifié, provenant largement du secteur privé avec l’appui de l’État. Haïti doit s’inspirer de ce modèle en soutenant les universités privées et en augmentant le budget des universités publiques si elle veut rester compétitive.
Il faut éviter les critiques hâtives qui risquent de détruire la réputation du monde universitaire haïtien. Les citoyens ont le droit de demander des comptes sur l’usage des fonds publics, mais cela doit se faire avec sérieux, objectivité et sens des responsabilités, sans nourrir une logique d’autodestruction.
L’Université Quisqueya apporte une contribution importante à l’État et à la société. Parmi ses réalisations figurent plus de dix ans d’animation, sans subvention, d’une chaire d’étude sur la Constitution, l’octroi annuel de bourses à des étudiants défavorisés et à des fonctionnaires, ainsi que plusieurs services rendus à l’État sans contrepartie, notamment dans l’éducation, la formation et la production de textes. À cela s’ajoute un vaste travail de recherche sur les collectivités territoriales, représentant plus de 8 000 pages de données et de rapports.
La situation financière des universités haïtiennes reste très préoccupante. Les universités publiques dépendent presque entièrement de l’État, tandis que les universités privées, malgré leur apport considérable, ne reçoivent pas toujours l’appui nécessaire. Pourtant, leur développement contribue fortement à la démocratisation du savoir en Haïti.
Dans le cadre du financement public nécessaire aux universités privées, je plaide pour qu’une attention particulière soit accordée à l’École des infirmières de l’hôpital Wesleyen de La Gonâve. Cet établissement de province s’est distingué par la qualité de la formation qu’il offre. Une prise en charge de ses coûts pédagogiques permettrait à cette institution d’accueillir davantage d’étudiants et de mieux répondre aux besoins de santé publique des communautés gonaviennes.
Il y aura malgré tout des frustrations, d’ailleurs légitimes, compte tenu de la faiblesse des ressources dont dispose l’État pour répondre aux nombreuses demandes qui lui sont adressées. Le financement est important, mais nous devons aussi rétablir l’ordre et la sécurité dans le pays.
Comment résoudre, par exemple, la question du faible salaire des professeurs ? À titre illustratif, je reçois environ 11 500 gourdes comme professeur de droit constitutionnel à la Faculté de droit et des sciences économiques de l’Université d’État d’Haïti, et un montant avoisinant les 10 000 gourdes à l’UNIFA. La situation n’est guère meilleure dans les autres universités. Être enseignant en Haïti exige aujourd’hui beaucoup de sacrifice.
La diversification des sources de financement constitue donc un levier essentiel pour permettre aux universités de répondre à leurs besoins. Nous devons encourager l’État à investir dans la formation universitaire de la jeunesse haïtienne. Il ne faut pas céder à la démagogie. Ce financement doit reposer sur une approche fondée à la fois sur la performance, la mission des institutions, les secteurs prioritaires, ainsi que sur des études scientifiquement conduites en fonction des besoins de la société et du développement national.
Sachons d’abord respecter les institutions et les femmes et les hommes qui s’investissent dans l’avenir de notre République, structurent la vie académique et sociale, et contribuent à répondre aux besoins du marché. Le financement des universités est un investissement judicieux pour le développement national à long terme. Soutenons-les aujourd’hui, si nous voulons encore pouvoir compter demain sur une Haïti compétente, digne et debout.
Sonet Saint-Louis av
Professeur de droit constitutionnel et de méthodologie avancée de la recherche juridique à la faculté de droit et des sciences économiques de l'université d'État d'Haïti
Professeur de philosophie
Université du Québec à Montréal
Montréal, 7 mars 2026
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