On tend souvent à confondre ces trois figures qui manient le langage pour convaincre : le journaliste, le communicant et l’influenceur. Pourtant, une différence essentielle les sépare : leur rapport à l’information, tant dans la manière de la rechercher que dans l’art de la transmettre.
Dans toutes les professions humaines, la chose la plus déterminante à observer n’est pas le titre que l’on porte, ni le diplôme que l’on exhibe, mais bien le comportement : autrement dit, l’acte fondateur par lequel on révèle, concrètement et quotidiennement, la conception que l’on a de son métier.
C’est à cet acte nu, dépouillé de tout vernis, que se juge la valeur d’un professionnel de l’information. Or, dans le vaste et tumultueux écosystème de l’information contemporaine, trois figures cohabitent, se côtoient, parfois se confondent et cette confusion est dangereuse. Il s’agit du journaliste, du communicant et de cet être nouveau que les temps modernes ont engendré : l’influenceur. Ces trois figures ne sont pas interchangeables. Elles ne jouent pas dans la même cour, ne répondent pas aux mêmes règles, et n’engagent pas les mêmes responsabilités vis-à-vis de la société.
Ainsi, un homme derrière un micro qui déverse, dans un flot ininterrompu, les paroles unilatérales d’un seul interlocuteur ne fait pas du journalisme pas même de la communication. Il glisse, sans s’en rendre compte ou peut-être en le sachant très bien, vers la posture de l’influenceur : cette figure sans foi ni loi, sans obligation de vérité, sans garde-fou déontologique d’aucune sorte.
Le principe du contradictoire en journalisme
Le journaliste professionnel est, en théorie, le seul à être soumis à une déontologie formelle, fondée notamment sur le Serment de Munich. Celui-ci lui impose de ne publier que des informations vérifiées, de ne pas se faire avocat ou lobbyiste, et surtout de respecter le principe du contradictoire, en donnant la parole aux deux parties avant toute publication ou diffusion.
Ce principe, avec l’exigence des faits et des enquêtes sérieuses, constitue l’un des fondements du journalisme crédible. Le journaliste ne doit pas relayer une version unique, mais vérifier, confronter et douter, à la manière d’un juge d’instruction. S’il renonce à cette exigence, il cesse d’être un arbitre de l’information pour devenir l’instrument d’un camp.
La faute est particulièrement grave lorsqu’un journaliste se laisse utiliser comme porte-voix d’intérêts cachés. Le danger est encore plus grand à la radio ou à la télévision, où une accusation lancée sans contradictoire marque durablement les esprits et constitue à la fois une faute éthique et une faute civique.
La règle d’or du métier consiste donc à s’interroger sur l’intention des sources : pourquoi cette information est-elle donnée, à ce moment précis, et à ce journaliste plutôt qu’à un autre ? Car derrière chaque fuite ou révélation se cache souvent une stratégie.
Mais cette prudence ne doit pas conduire au silence. Le journaliste a aussi le devoir de dire la vérité, même lorsqu’elle dérange. C’est là toute la noblesse, mais aussi tout le risque, de sa profession.
Affirmer, par exemple, que l’ancien Premier ministre haïtien Laurent Lamothe n’a jamais entretenu la moindre relation avec les gangs en Haïti, ce serait prendre le contre-pied de certaines communications officielles qui relèveraient, selon des enquêtes disponibles, du mensonge d’État. Une telle affirmation, si elle est solidement étayée par des faits vérifiés et des enquêtes sérieuses, illustre précisément ce que le journalisme doit être : non pas la caisse de résonance du pouvoir, mais son contradicteur éclairé.
Différence avec le communicant et l’influenceur
Le communicant, lui, ne prétend pas à la neutralité et c’est là, paradoxalement, sa forme d’honnêteté. Il représente un intérêt : celui d’une entreprise, d’un élu, d’une institution, d’une marque.
Son rôle est de convaincre, séduire, protéger, valoriser. Il choisit les informations qu’il diffuse avec la même méticulosité qu’un avocat sélectionne ses pièces à conviction. Rien dans cette démarche n’est neutre, et c’est assumé. Le danger ne vient pas du communicant en tant que tel son rôle est légitime dans une société démocratique. Le danger surgit lorsque la frontière entre communication et journalisme se brouille.
Quand le communicant habille ses messages en articles de presse, ou quand le journaliste relaie des éléments de langage préfabriqués sans les questionner, la démocratie perd un de ses garde-fous essentiels.
Le communicant est un architecte d’image il construit des façades soigneusement peintes. Le journaliste, lui, doit être l’inspecteur des bâtiments qui soulève les planches pour voir ce qu’il y a derrière. Le problème, c’est que trop souvent, ces deux rôles finissent par tenir le même crayon.
Vient enfin l’influenceur cette figure incontournable et pourtant si peu régulée des temps contemporains. L’influenceur diffuse, partage, commente, recommande. Il a souvent une audience massive, une intimité simulée avec ses abonnés, et une crédibilité qui repose non sur une formation déontologique, mais sur une confiance affective que lui accorde son public. C’est précisément ce qui le rend potentiellement si dangereux. Il n’a pas prêté serment. Il n’a pas d’obligation de vérité, pas de rédacteur en chef pour le recadrer, pas de conseil de presse pour le sanctionner. Il est, dans les faits, sans foi ni loi au sens professionnel du terme. Il peut, en un post ou une story, diffuser une rumeur, enfoncer une personnalité publique, propager une information non vérifiée et ce, avec l’innocence apparente de celui qui partage juste ce qu’il pense. Si le journaliste est un juge d’instruction et le communicant un avocat, l’influenceur ressemble alors à un passant dans la rue qui crie ce qu’il a entendu au coin d’un café. Son pouvoir de nuisance est réel non parce qu’il ment nécessairement, mais parce qu’il parle sans filet de sécurité déontologique.
La santé démocratique d’une société se mesure, en partie, à la capacité de ses citoyens à distinguer ces trois figures. Confondre un communicant avec un journaliste, c’est prendre un avocat pour un arbitre. Confondre un influenceur avec un journaliste, c’est prendre le bruit d’une foule pour le verdict d’un tribunal.
Il faut savoir distinguer ces trois figures !
Le journalisme a une noblesse particulière, mais aussi une responsabilité particulière. Celui qui porte la plume ou le micro avec le titre de journaliste doit en assumer le poids entier. Un papier à charge rédigé sans avoir entendu l’autre partie n’est pas du journalisme : c’est de la propagande habillée en information. Et la propagande, quelle que soit la cause qu’elle sert, affaiblit toujours la démocratie.
Le monde numérique exerce aujourd’hui une forte tentation sur tous ceux qui prennent la parole : celle de sacrifier la rigueur à la viralité. Dans l’univers des écrans et des algorithmes, la vitesse, l’émotion et les certitudes tranchées sont davantage récompensées que la vérification, le contradictoire et le doute. Dans ce contexte, le journaliste fidèle à sa déontologie apparaît presque comme une figure rare et décalée.
La frontière entre journaliste et influenceur tend ainsi à s’estomper, non parce que leurs missions seraient identiques, mais parce qu’ils utilisent désormais les mêmes outils, les mêmes plateformes et les mêmes formats, face au même public happé par l’économie de l’attention. Aux yeux du grand public, les différences éthiques demeurent réelles, mais deviennent moins visibles.
Pour autant, il ne faut pas désespérer. Ni les algorithmes ni les intelligences artificielles ne peuvent remplacer ce qui fait la singularité du vrai journaliste : le regard humain, la présence sur le terrain, la vérification patiente, la résistance aux pressions et le refus de publier sans avoir entendu toutes les parties. Tant que ce journaliste existera, l’information pourra encore échapper au simple spectacle.
Au fond, la différence entre le journaliste, le communicant et l’influenceur ne tient pas à leurs outils, mais à leur intention fondamentale : servir la vérité plutôt qu’un intérêt, informer plutôt que manipuler, éclairer plutôt qu’aveugler. La déontologie est discrète, mais c’est précisément ce qui fait sa valeur.
Maguet Delva
Paris (France)
