Trois figures politiques misent sur une arme pacifique et décisive : l’éducation. Le Dr Jean-Bertrand Aristide, à travers son université, Jerry Tardieu avec le parti EN AVANT, et Dr. Claude Joseph avec EDE investissent dans la formation de la jeunesse pour préparer une nouvelle génération de cadres et de citoyens. Une initiative forte, porteuse d’espoir, et digne d’être saluée.
Si, pour les âmes bien nées, la valeur n’attend point le nombre des années, pour d’autres, elle met parfois plus de temps à se révéler et à faire ses preuves dans la société. Or, pour éviter qu’une politique de promotion de la jeunesse ne produise une mauvaise récolte, il est indispensable de définir des critères minimaux de moralité, de mérite et de compétence. Ce sont ces exigences qui permettront de combler le vide laissé par l’inefficience observée dans de nombreuses institutions publiques et privées. D’où cette vérité bien connue : « Tant vaut l’école, tant vaut la nation. »
Dans un pays comme Haïti, marqué par l’effondrement de l’État, les universités privées — parmi lesquelles l’Université de la Fondation Aristide — ainsi que les initiatives de formation de la jeunesse portées par certains partis politiques contribuent à pallier de graves insuffisances en matière d’éducation. À ce titre, leurs promoteurs méritent d’être salués.
Toutefois, peut-on réellement mettre sur le même plan le travail de l’Université de la Fondation Aristide, qui rassemble plusieurs disciplines scientifiques et forme depuis des années des jeunes appelés à servir le pays, et les programmes de formation proposés par des partis politiques ? La réponse est non. Le cursus universitaire va bien au-delà d’une formation conjoncturelle ou ponctuelle : il s’inscrit dans un cadre formel, structuré et pluridisciplinaire, ouvrant à une véritable carrière professionnelle sanctionnée par des diplômes.
« Des diplômes à la place des armes »
Dans cette même perspective, une remarque importante s’impose au sujet des trois leaders. L’Université Aristide ne se limite pas directement à la politique, dans la mesure où elle s’inscrit, par sa portée, dans une perspective beaucoup plus large. Elle va, en effet, plus loin que les deux autres programmes de formation, qui sont réservés principalement aux membres de leurs partis respectifs. Alors que ces derniers ont bénéficié de programmes de formation ciblés ainsi que de bourses de
Partant de cette différence — et, en même temps, de leur point commun en raison de leur importance —, le 1er mars courant, j’ai suivi, à travers une vidéo, pour la deuxième fois, la cérémonie de graduation de la promotion sortante. Ce fut un beau moment solennel, dont il a toutefois profité pour glisser quelques allusions politiques liées à la conjoncture : « Cartons rouges pour les gangs à cravates, pour les méchants qui entretiennent la misère, le chômage et la faim, ainsi que pour ceux qui refusent l’ouverture de l’aéroport et des grands axes routiers. » Il n’a pas non plus manqué l’occasion de lancer, en créole, quelques paroles d’avertissement : « Tout jwèt se jwèt, kwòchèt pa ladann, men jwèt mètdam ki kontinye ap bloke avni jenès la pa dwe ladann » (« Tous les jeux sont permis, sauf les jeux dangereux ; les manœuvres sournoises qui continuent d’hypothéquer l’avenir de la jeunesse ne devraient pas avoir leur place. »)
Fanmi Lavalas, malgré sa force politique à une certaine époque, n’organisait que rarement des séminaires de formation. Mais avec l’Université de la Fondation Aristide, la plaie de l’éducation a été prise à bras-le-corps, grâce à l’importance de ce temple du savoir situé à Tabarre. Elle donne des balises à la jeunesse, devient une réponse au désespoir de la jeunesse estudiantine et dépasse les attentes des familles défavorisées. Car il suffit de regarder, à l’occasion de cette cérémonie émouvante, cette phalange de jeunes diplômés sur l’estrade, brandissant leurs parchemins en criant : « Ce ne sont pas des armes, mais des diplômes ! »
À mon avis, non seulement grâce à ces formations universitaires, la politique haïtienne peut se réinventer plus rapidement qu’on ne le pense, mais ces cris suscitent aussi, dans le concert des symphonies interprétées avec art, un signe d’espoir contre l’insécurité et une victoire de la culture sur la déliquescence, en ces moments critiques de notre histoire.
EDE veut aider
Les formations proposées par les partis politiques restent plus limitées que l’enseignement universitaire, mais elles poursuivent une finalité tout aussi utile : éveiller, former et affermir la conscience des jeunes. Qu’elles soient sanctionnées ou non par un diplôme, ces initiatives contribuent, chacune à leur manière, à enrichir les connaissances et à préparer la refondation de la nation.
Des partis politiques, comme Les Engagés pour le Développement (EDE), semblent ainsi vouloir laisser une empreinte durable. Par des politiques de formation de qualité, ils s’efforcent de contrecarrer, de manière positive, les effets de quarante années de turbulences, qui ont empêché, malgré des efforts considérables, les meilleures semences de produire des fruits à la hauteur des attentes.
Je constate avec satisfaction que mon appel patriotique, lancé comme un S.O.S. en faveur d’un renouveau issu des structures politiques, ne tombe pas dans des oreilles sourdes. En effet, malgré des conditions difficiles pour les uns et catastrophiques pour les autres, au point d’avoir fragilisé le régime démocratique institué par la Constitution de 1987, certains reprennent peu à peu, avec des moyens modestes et sous le regard parfois malveillant de l’État, leur bâton de pèlerin. Ils le font avec une conviction démocratique réelle, afin que la promotion et l’intégration d’une jeunesse exemplaire, distinguée par la qualité de sa formation et de ses compétences, deviennent enfin une réalité au sein de la gouvernance des institutions.
Pour l’heure, j’adhère à toutes ces initiatives de formation destinées aux jeunes, notamment à ceux qui n’ont pas pu poursuivre normalement leurs études, mais qui acquièrent ainsi de véritables compétences. Il serait souhaitable que ces acquis soient validés par des certificats de participation, à condition que des évaluations rigoureuses soient organisées sous la supervision d’instances indépendantes, extérieures aux partis concernés.
Il s’agit là d’engagements publics d’une nature particulière, comme le soulignent, chacun à sa manière, les responsables stratégiques d’EDE lorsqu’ils déclarent : « Ainsi avançons-nous, sans complaisance, avec rigueur, détermination, conviction et courage… Le livre seul est libérateur. Si je pouvais aider à transformer la fougue, la fièvre et l’élan incandescent de la jeunesse en une véritable demeure vivante au cœur des livres… Je crois que c’est grâce au livre que la politique peut se réinventer : non plus dans l’oubli des erreurs passées, mais sur le socle des leçons apprises, guidée par la connaissance, la mémoire et la sagesse accumulée des générations. »
Dans le prolongement de cette déclaration, l’ancien Premier ministre a organisé, dans son local, les samedi 21 et dimanche 22 février 2026, de 8 heures à 19 heures, quatre séances de lecture collective et d’analyse critique consacrées à des textes de référence de la pensée politique haïtienne. Cette démarche semble désormais s’inscrire dans les habitudes du parti.
Parallèlement, dans le département du Sud-Est, EDE a dépêché une mission conduite par des membres de sa coordination nationale afin d’assurer son implantation effective, à la suite de la mise en place des structures départementale et communales.
Dans la même dynamique, le samedi 28 février 2026, des ateliers très animés ont été consacrés à l’ouvrage du Dr Ely Thélot, L’hégémonie du provisoire en Haïti : aux origines de nos turbulences. Le jeu en valait la chandelle : la manière dont ces jeunes ont analysé, avec éloquence et intelligence, la philosophie du « provisoire » en Haïti m’a révélé une chose essentielle : tout n’est pas perdu pour la jeunesse estudiantine, malgré des relations toxiques et les pièges d’une conjoncture économique aggravée par des crises successives.
J’ai également vu un extrait de l’intervention d’une jeune femme, Roselande Bélony, autour d’un ouvrage de Michel-Rolph Trouillot, présenté lors de la séance du dimanche 1er mars 2026, consacrée à l’étude des textes Les racines historiques de l’État duvaliérien et Les racines du sous-développement en Haïti. Sa brillante prestation montre, incontestablement, qu’elle a « une tête bien faite ».
Le dimanche 1er mars, à l’occasion de son premier congrès, le parti a fait salle comble à l’hôtel Ritz Kinam et y a présenté son ambition : intégrer davantage la jeunesse dans la vie politique haïtienne. L’assemblée était impressionnante, notamment par la forte présence de jeunes. J’ignore s’ils venaient uniquement du département de l’Ouest, mais, à l’instar de Claude Joseph, certains responsables semblent toucher la majorité des départements à travers leurs programmes de formation.
Tardieu va aussi de l’avant
Si la jeunesse occupe une place importante au sein d’EDE — avec l’ancien député Tardieu —, le parti En Avant du député Tardieu n’est pas en reste.
On constate avec joie que l’émergence d’une concurrence démocratique fondée sur des réponses politiques classiques, sans violence verbale ni physique, et centrée sur la formation. Si ce principe est adopté par les autres partis, le CEP aura déjà remporté une manche importante en vue des élections, où les jeunes pourront s’impliquer et s’affirmer aux côtés des aînés.
J’ai aussi noté que ce premier congrès constitue un succès pour le parti En Avant : le jeune Frantz Azémard, du Cap-Haïtien, a été nommé nouveau coordonnateur, et le député Tardieu est devenu président stratégique du parti. Dans son discours, il a encouragé les jeunes à s’engager en rappelant qu’ils ne doivent pas se laisser piéger en s’éloignant de la politique, car, sinon, elle se fera sans eux et contre eux.
Tous ces acteurs œuvrent contre les dérives politiques et sociales, dans une lutte visant tout ce qui compromet l’avenir de la jeunesse montante. Les cursus de l’Université de la Fondation Aristide, ainsi que les programmes et séminaires de formation portés par les leaders d’EDE et d’EN AVANT, envoient un message clair : les barricades ne sont plus l’avenir des jeunes ni des militants politiques. La transition politique doit céder la place à une « nouvelle Haïti », fondée sur la protection d’une jeunesse saine, afin de l’empêcher d’être happée par les organisations de gangs.
Enfin, il importe de rappeler au public, et surtout à la jeunesse, que l’OPL (Organisation du Peuple en Lutte) a longtemps fait figure d’exception parmi les partis politiques, notamment par la présence de cadres formés et par l’organisation régulière d’activités intellectuelles.
Au-delà de tous les apports positifs de cette université, il convient également de souligner que les deux partis politiques se distinguent, dans le contexte d’un État effondré, par leur volonté de contribuer à la formation et à l’encadrement de la jeunesse. D’autres institutions leur emboîtent d’ailleurs le pas. Ils ne sont donc pas seuls dans la lutte contre la faillite de l’État : d’autres acteurs tentent eux aussi d’apporter des réponses similaires, et nous y reviendrons.
Dr. Emmanuel Charles
Juriste, politologue et sociologue
