Par Dr. Max François MILLIEN
Haïti, l’une des Grandes Antilles au sein de la Caraïbe, est confrontée depuis des décennies à des défis politiques, socio-économiques et environnementaux complexes, ce qui la fait considérer comme un pays qui se trouve en première ligne des impacts du changement climatique. Selon les données et projections des institutions internationales compétentes en la matière, la température annuelle moyenne a déjà augmenté, avec une hausse projetée de 0,5 °C à 0,7 °C d’ici 2030, et de 0,9 °C à 1,4 °C d’ici 2050. Les précipitations devraient diminuer de 3 % d’ici 2030, puis de 6 à 9 % d’ici 2050, avec une variabilité accrue, des pluies plus intenses et des sécheresses plus fréquentes. Depuis 1960, il a été établi que les pluies ont diminué d’environ 5 mm par mois par décennie et que la température a augmenté d’environ 0,45 °C. Mais, le niveau de la mer pourrait s’élever entre 0,13 m et 0,56 m d’ici 2090, augmentant les risques sur les zones côtières.
S’il est établi que les ouragans, inondations et sécheresses causent des dégâts considérables au niveau des récoltes des principales cultures vivrières et de rente dans le pays, on ne semble pas avoir suffisamment conscience de l’impact négatif des changements climatiques sur les paramètres de production, de reproduction et de la santé des animaux. En Haïti, la production et la santé animale représentent un pilier important de la sécurité alimentaire et de l'économie rurale et sont également mises à rude épreuve par la hausse des températures, la raréfaction de l'eau et la propagation de nouvelles maladies. Le moment est donc venu pour rappeler l’importance de cette menace pour l'avenir du pays, laquelle entraine la fragilisation de la sécurité alimentaire, la flambée de maladies réémergentes et l’apparition de maladies animales et zoonotiques émergentes.
Une Sécurité Alimentaire Fragilisée
Dans la majorité des zones rurales haïtiennes, l'élevage est non seulement une activité économique d’importance mais encore un mode de vie. Le bétail (bovins, caprins, porcins, volailles) représente une source essentielle de revenus, de protéines et parfois de traction agricole. Cependant, les changements climatiques viennent perturber cet équilibre précaire. Les périodes de sécheresse, plus longues et plus intenses, déciment les pâturages et réduisent l'accès à l'eau potable. Les animaux, affaiblis par la malnutrition et la déshydratation, deviennent plus vulnérables aux maladies. La reproduction est impactée et la productivité (lait, viande, œufs) chute drastiquement, par voie de conséquence.
Les changements climatiques nuisent à la production et à la santé animales par le biais du stress thermique, qui entraîne une baisse de la fertilité et de la production de lait ou de viande, et de la propagation accrue des maladies dues aux parasites, aux virus et aux bactéries favorisés par des températures plus élevées et des modifications des précipitations. Les événements climatiques extrêmes tels que les sécheresses affectent également la disponibilité et la qualité des fourrages avec des conséquences directes sur l'alimentation et le bien-être des animaux.
Les agriculteurs, qui dépendent souvent de ces animaux pour survivre, se retrouvent impuissants et sont en voie de décapitalisation. La perte de leur bétail équivaut à la perte de leur capital et de leur subsistance. Cet impact direct sur les revenus ruraux aggrave la pauvreté et encourage l'exode vers les villes, créant un cercle vicieux de vulnérabilité car celles-ci ne leur offrent aucune structure d’accueil.
L'Émergence de Nouvelles Menaces Sanitaires
La hausse des températures crée un environnement propice à la prolifération de parasites et de vecteurs de maladies. Les tiques, les moustiques et les mouches, porteurs de pathogènes, se répandent dans des zones où ils étaient autrefois rares. Des maladies comme la peste porcine classique, la peste porcine africaine ou la maladie de Teschen exercent de plus en plus leur pression sur le cheptel porcin haïtien.
Le dérèglement climatique a favorisé durant les dernières années la forte survenue de maladies à transmission vectorielle (paludisme, dengue, chikungunya, Zika, etc.) chez les humains, en perturbant les cycles de l’eau. En outre, les inondations et les pluies torrentielles créent des conditions favorables au développement des maladies hydriques comme les salmonelloses et les colibacilloses, avec des conséquences sanitaires majeures.
De plus, les inondations et les ouragans contaminent les sources d'eau et les pâturages, favorisant la propagation de maladies hydriques et de parasites gastro-intestinaux. Les services vétérinaires haïtiens, déjà limités en ressources matérielles, financières et humaines, éprouvent toutes les difficultés du monde à faire face à cette nouvelle réalité sanitaire. Le manque de surveillance épidémiologique et de plans d'urgence adéquats expose de plus en plus le pays déjà vulnérable à des épidémies dévastatrices.
L’adoption en urgence de stratégies robustes d’adaptation
Face à ce constat alarmant, il n'y a pas de temps à perdre. Le gouvernement haïtien, à travers ses deux ministères les plus concernés, le Ministère de l’Agriculture, des Ressources Naturelles et du Développement Rural (MARNDR) et le Ministère de l’Environnement (ME), les ONG et la communauté internationale doivent agir de concert pour mettre en place des stratégies d'adaptation robustes. Parmi les solutions urgentes et durables, citons:
i) Le renforcement des infrastructures d'eau
Cette activité s’entend de la construction de citernes, de puits et de barrages pour garantir l'accès à l'eau pour le bétail, même en période de sécheresse. L'utilisation de technologies de récupération d'eau de pluie est également essentielle. Dans les années 70-80, la construction de citernes a été rendue très populaire grâce à l’action du MARNDR, du Projet de Madian/Salagnac et de plusieurs ONG, ce qui avait facilité l’abreuvement de bon nombre d’animaux et l’approvisionnement en eau de ménages ruraux pour leurs besoins domestiques.
ii) L'amélioration des pratiques d'élevage
Il convient d’encourager l'utilisation de races animales mieux adaptées aux conditions climatiques extrêmes et de cultures fourragères plus adaptées à la sécheresse. La promotion de l'agroforesterie et de l'agriculture intelligente face au climat sont à considérer pour améliorer la résilience des exploitations.
- Le renforcement des services vétérinaires
Il faut recommencer à faire des Investissements dans la formation des médecins, vétérinaires et d’agents vétérinaires, rouvrir l’Ecole Moyenne de Production et de Santé animale pour la formation de techniciens vétérinaires pour doter le pays d’un bon maillage en matière de professionnels de la santé animale. Il importe d’améliorer la surveillance épidémiologique et de mettre en place des systèmes d'alerte précoce pour prévenir la survenue d’épizooties et épidémies.
- L'éducation et la sensibilisation
L’éducation et la sensibilisation des éleveurs et de la population sont la clé du succès de tout programme de santé animale. En effet, il est important d’informer les éleveurs sur les risques et les mesures d'adaptation aux changements climatiques. L'accès à l'information sur les prévisions météorologiques et les pratiques de gestion des risques peut les aider à protéger leur cheptel. L’expérience cubaine en la matière peut être utilisée à titre d’exemple.
L’Université Quisqueya et les mesures d’adaptation et de réduction des impacts environnementaux
L’Université Quisqueya s’impose comme une institution pionnière dans la lutte contre les changements climatiques en Haïti. Elle est un acteur-clé face aux défis climatiques en Haïti. À travers son engagement académique, scientifique et communautaire, elle contribue activement à la mise en œuvre de mesures d’adaptation et de réduction des impacts environnementaux. Elle organise régulièrement des colloques internationaux sur l’éducation climatique, mobilise des chercheurs via l’Équipe de Recherche sur les Changements Climatiques (ERC2), et milite pour l’instauration d’une Journée nationale d’éducation aux changements climatiques. En parallèle, elle développe des projets de recherche transdisciplinaires sur la durabilité et collabore avec des partenaires nationaux et internationaux pour renforcer les capacités locales. Par son approche intégrée, l’Université Quisqueya joue un rôle stratégique dans la construction d’une société haïtienne plus résiliente et consciente des enjeux climatiques. A travers ses laboratoires de recherche dont l’ERC2 et le Laboratoire de Zoonoses et Intoxications Alimentaires (LAREZIA) et son Ecole doctorale Société et Environnement, elle intervient de manière résolue dans la lutte contre les changements climatiques.
Le LAREZIA n’est pas seulement un laboratoire de santé : c’est un acteur stratégique de la transition écologique en Haïti. En intégrant les dimensions sanitaires, alimentaires et environnementales, il contribue à bâtir une réponse scientifique cohérente et durable face aux changements climatiques.
La recommandation d'une Journée Nationale d'Éducation
L'impact des changements climatiques en Haïti ne se limite pas aux seuls experts. C'est une question de survie pour chaque citoyen. Pour cette raison, et en vue de sensibiliser l'ensemble de la population haïtienne à l'urgence de la situation, le 1er septembre devra être officiellement proclamé la Journée nationale haïtienne d'éducation aux changements climatiques.
Cette date symbolique marquerait le début d'un mois de sensibilisation et d'action. Le 1er septembre permettrait d'organiser des campagnes de communication, des ateliers dans les écoles et des débats publics pour informer les Haïtiens, des plus jeunes aux plus âgés, sur les enjeux du changement climatique et les gestes concrets à adopter. De la gestion de l'eau à la résilience agricole, en passant par la protection de la biodiversité, cette journée serait un catalyseur pour une prise de conscience collective et une mobilisation générale.
Face à la vulnérabilité extrême d’Haïti aux effets des changements climatiques, cyclones, inondations, sécheresses, insécurité alimentaire, il est urgent de mobiliser la population autour d’une conscience écologique collective. L’instauration d’une Journée nationale d’éducation aux changements climatiques permettrait de créer un espace annuel de sensibilisation, d’apprentissage et d’action citoyenne. Elle favoriserait l’intégration de l’éducation environnementale dans les écoles, encouragerait les initiatives locales de résilience et renforcerait la coordination entre les institutions publiques, les universités, les ONG et les communautés. En choisissant une date symbolique comme le 1er septembre, veille de la rentrée scolaire, Haïti affirmerait son engagement à préparer les générations futures à relever les défis climatiques avec responsabilité et solidarité
Il est impératif que l'État haïtien prenne ses responsabilités et fasse de cette question une priorité nationale. En protégeant sa production et sa santé animale, Haïti protège son peuple. En éduquant ses citoyens, elle se donne les moyens de construire un avenir plus résilient et durable.
Conclusion
Dans un pays aussi vulnérable qu’Haïti, face aux effets des changements climatiques, l’éducation représente un outil fondamental pour construire la résilience collective. L’instauration officielle d’une Journée nationale d’éducation aux changements climatiques, le 1er septembre, serait un signal fort de l’engagement du pays à préparer ses citoyens aux défis environnementaux. Elle permettrait de mobiliser les institutions éducatives, les chercheurs, les acteurs communautaires et les décideurs autour d’un même objectif : éveiller les consciences, encourager les comportements durables et renforcer les capacités locales. Au-delà des initiatives ponctuelles, cette journée deviendrait un repère annuel pour inscrire l’écologie dans la culture nationale, et faire de l’éducation climatique un pilier du développement durable en Haïti.
Dr. Max François MILLIEN
Directeur du Laboratoire de Recherche sur les Zoonoses
et Intoxications Alimentaires (LAREZIA)
Université Quisqueya (UniQ)
