Quelle trivialité abyssale, quelle démesure obscène que celle des hommes au pouvoir à Washington, ces seigneurs du Nouveau Monde qui franchissent toutes les bornes de la décence pour s’élever, tel Icare aux ailes de cire, vers le sublime putride de la démagogie.
Car il faut le dire sans détour : ils se comportent en colons d’un autre siècle. Ils viennent inspecter Haïti comme l’intendant visitait jadis la plantation, sourire aux lèvres, œil satisfait du propriétaire vérifiant que ses terres sont bien tenues, peu importe le sang qui les irrigue.
Et ce qui est nouveau, décidément, ce qui est triste à pleurer, c’est que la diplomatie haïtienne — cette diplomatie qui fut jadis grande parmi les grandes, celle qui inspira Simón Bolívar, celle qui rayonna comme un phare sur tout un continent en lutte — se trouve aujourd’hui réduite à des selfies sirupeux, à des poignées de mains molles, à l’accueil empressé d’émissaires de basse intensité diplomatique, voire d’intensité nulle.
Comment un homme prétendant diriger une nation, fût-elle exsangue, fût-elle à genoux, peut-il s’abandonner à un tel spectacle de communication servile ? Ce n’est pas une simple erreur de protocole, ni une maladresse diplomatique que l’on pardonnerait à un débutant : c’est une capitulation en costume, une reddition souriante devant des hommes qui vous méprisent et ne prennent même plus la peine de le cacher.
La mise en scène de la sujétion
Quand un Premier ministre reçoit en grande pompe un obscur secrétaire d’État aux Affaires de l’Hémisphère occidental — fonction ronflante pour dire peu de chose — il ne pose pas un acte de souveraineté. Il ne pose pas un acte de grandeur. Il signe, de sa propre main, l’acte de décadence d’une nation, comme le capitaine d’un navire qui s’incline devant un mousse en lui cédant la barre.
Notre cher Premier ministre a donc choisi le spectacle. Il a choisi les selfies, les poignées de mains photographiées, les sourires de façade : comme l’enfant qui veut plaire à l’adulte qui le dédaigne, comme le serviteur qui rit aux blagues du maître pour ne pas être renvoyé.
Ce faisant, il n’a pas seulement humilié sa fonction. Il s’est humilié lui-même devant son peuple, devant l’histoire, devant les fantômes de Dessalines, qui doivent se retourner dans leurs tombes avec la régularité d’une horloge brisée.
Ce n’est pas de la diplomatie. C’est de la sujétion habillée en protocole, de la servitude maquillée en courtoisie.
Monsieur Christopher Landau, sous-ministre de peu de rang mais de grande arrogance, a donc daigné poser le pied en Haïti. Il est venu faire des selfies, comme le touriste photographie un décor pittoresque, comme le chasseur pose fièrement à côté du gibier abattu.
Et, avec l’aplomb du perroquet bien dressé, il a proclamé que tout allait bien, que tout allait très bien, Madame la Marquise, pendant que la maison brûle et que les cadavres refroidissent sous le soleil des Caraïbes.
Ce fils spirituel de Donald Trump vient débiter dans notre pays des carabistouilles, des mensonges aussi honteux que désopilants. Il appartient à un gouvernement de mensonge, d’abêtissement moral, de falsification permanente du réel.
Il a eu le toupet monumental, l’audace presque admirable dans son impudence, de déclarer que tout va bien en Haïti. Tout va bien ? Pendant que les gangs contrôlent une grande partie de Port-au-Prince ? Pendant que les hôpitaux ferment faute de médecins et de médicaments ? Pendant que des familles entières fuient leurs quartiers incendiés avec pour seuls bagages la peur au ventre et les enfants dans les bras ?
Tout va bien, dit monsieur Landau, comme Néron pouvait trouver Rome belle pendant qu’elle brûlait. C’est toujours le même aveuglement de classe, la même surdité de l’empire face à la souffrance de ceux qu’il écrase.
L’arrogance impériale
Il faut le dire clairement, sans circonlocutions ni euphémismes diplomatiques : les hommes aujourd’hui au pouvoir à Washington n’ont aucune morale. Pas même le simulacre de morale que l’on exigerait d’un comptable ou d’un gardien de nuit.
Ils mentent à tout bout de champ. Ils tordent la réalité comme un forgeron tord le métal chauffé à blanc : avec méthode, avec plaisir, avec la satisfaction de l’artisan qui maîtrise son outil.
Et leur outil, c’est le mensonge. Le mensonge industriel, le mensonge en série, le mensonge gros comme ces serpents monstrueux qui avalent tout entier ce qu’ils saisissent, qui étouffent leur proie avant même qu’elle ait compris ce qui lui arrive.
Tels sont les mensonges de Washington : colossaux, visqueux, imparables, proférés avec le sourire tranquille de celui qui sait que personne ne viendra le contredire.
Monsieur Landau incarne cette arrogance impériale dans toute sa splendeur grotesque. Il pense le monde depuis Washington comme on contemple une carte depuis un bureau capitonné. Haïti n’est pas, pour lui, une nation à respecter. C’est un problème à gérer, une arrière-cour à administrer, une anomalie historique à contenir.
L’ignorance de l’histoire haïtienne
Monsieur Landau ne connaît pas l’histoire d’Haïti. Ou plutôt, il fait mine de ne pas la connaître. Ce qui revient au même, et peut-être au pire.
Il ignore — ou feint d’ignorer — que ce pays n’est pas né d’un décret de chancellerie, mais d’une insurrection d’esclaves. Il oublie que nos ancêtres ont infligé à l’Occident esclavagiste cette grande claque révolutionnaire dont il ne s’est jamais tout à fait remis. Il oublie 1804. Il oublie Vertières. Il oublie Dessalines, Toussaint, Capois-la-Mort, et tous ceux qui moururent pour que ce peuple pût se tenir debout.
Mais l’Occident, lui, n’a jamais vraiment oublié. Il n’a jamais pardonné à Haïti d’avoir osé être libre avant l’heure. Depuis deux siècles, il se venge avec la constance froide d’une vendetta de dynastie.
Voilà le péché originel dans la pensée de ces néoconservateurs : nos ancêtres auraient eu tort. Tort de s’être rebellés. Tort d’avoir vaincu. Tort d’avoir brisé leurs fers au lieu de demander poliment l’autorisation de respirer.
Une occupation qui ne dit pas son nom
Il faut donc comprendre ce que dit la communication de ces messieurs. Là où se trouve Haïti aujourd’hui, dans cet enfer quotidien, dans cette spirale de sang et de chaos, ce n’est pas seulement le fruit du hasard. C’est aussi la conséquence directe d’une politique étrangère qui traite Haïti comme une arrière-cour : utile quand on en a besoin, abandonnée quand elle encombre, punie quand elle résiste.
Fini le temps où Haïti imposait sa révolution au monde, où Port-au-Prince était une boussole pour les peuples opprimés, où le nom même de ce pays faisait trembler les colonisateurs dans leurs bottes cirées.
Aujourd’hui, monsieur Landau vient en visite, et on lui déroule le tapis rouge comme si deux siècles de lutte n’avaient servi à rien, comme si Vertières n’avait été qu’un mauvais rêve dont Washington attendait patiemment le réveil.
Voilà pourquoi notre Premier ministre ne pouvait pas, ne devait pas, offrir à ces hommes la légitimité d’une réception digne. Voilà pourquoi chaque selfie pris avec Christopher Landau devient une trahison photographiée, une preuve supplémentaire que ceux qui gouvernent Haïti aujourd’hui ont choisi leur camp — et que ce camp n’est pas celui du peuple haïtien.
Une insulte à la mémoire des ancêtres
La présence de Christopher Landau sur notre sol n’est pas un honneur. C’est une insulte à notre histoire, une gifle portée non seulement à un gouvernement, mais à Toussaint, à Dessalines, à Capois-la-Mort, à tous ceux qui moururent pour qu’Haïti soit libre et digne.
Car monsieur Landau est fondamentalement incompatible avec les idéaux fondateurs de ce pays. Il est incompatible avec ce que Haïti représente dans la mémoire longue de l’humanité : la rupture des chaînes, la dignité noire, la victoire des humiliés sur les empires.
Son sourire est une insulte. Ses selfies sont une profanation. Sa présence même, dans ce contexte, est une provocation.
Alors, au nom de mes ancêtres, de ceux qui ont vaincu Napoléon, de ceux qui ont prouvé que l’homme noir était libre avant que le monde daigne le reconnaître, je vous le dis, monsieur Christopher Landau : votre arrogance ne nous impressionne pas. Votre mépris ne nous intimide pas. Votre diplomatie de façade ne nous trompe pas.
À vous, à votre président, à ce néocolonialisme en costume, à ces factotums dociles qui colonisent Haïti par procuration, nous opposons la mémoire, la dignité et le refus.
L’histoire jugera. Elle juge toujours. Et elle est sans pitié pour les valets qui souriaient pendant que la maison brûlait. Haïti, malgré tout, se souvient.
Maguet Delva
