Avec une très large audience, atteignant jusqu’à 5 milliards de personnes en 2022, soit près de 63% de la population mondiale estimée à l’époque à 7.99 milliards d’habitants, la Coupe du Monde de la FIFA est incontestablement la plus grande compétition sportive du monde. La 23ème édition, qui se déroulera du 11 juin au 19 juillet 2026 pour la première fois dans trois pays (États-Unis, Canada et Mexique) et avec 48 équipes, risque de faire exploser davantage les chiffres.
Toutefois, ce grand événement sportif, ayant généré plus de 5,7 milliards de dollars en 2022, ne saurait échapper à l’incontestable et grandissante influence de l’analyse des données sur l’économie mondiale. En effet, les données sont devenues « l’or noir » du XXIe siècle, en référence au pétrole qui était qualifié d’« or noir » au XXe siècle. La digitalisation accélérée des activités économiques à travers le monde explique, sans équivoque, pourquoi les données deviennent la pierre angulaire de l’économie mondiale moderne. Ce qui implique que le rôle des analystes de données sera à la fois précieux et vital pour le succès de la Coupe du Monde FIFA 2026.
Pour mieux comprendre son niveau d’influence dans cette grande compétition, analysons son apport, à la fois efficient et multidimensionnel, à toutes les parties prenantes formant l’écosystème de cet événement.
1. Pour les organisateurs
L’analyse prédictive du flux des participants au Mondial permet d’optimiser la gestion de la logistique, des transports, de la sécurité, de l’hébergement, etc. Il s’agit de transformer plusieurs millions de données historiques, collectées lors de compétitions antérieures de la FIFA, en scénarios prévisionnels afin d’assurer une meilleure organisation de la compétition.
Au niveau des stades, l’automatisation, en temps réel, de la collecte, du traitement, de la modélisation et de l’analyse des données relatives au public, aux faits se produisant à l’intérieur et à l’extérieur de ces infrastructures permet de renforcer la sécurité dans l’enceinte des stades en anticipant d’éventuels risques d’incidents. Ceci est rendu possible grâce aux multiples caméras installées, aux images captées en direct sur les réseaux sociaux, aux capteurs de charge permettant de détecter des vibrations anormales ou une fatigue des matériaux des stades, ainsi qu’aux capteurs de signaux téléphoniques permettant d’identifier les zones à forte densité afin d’anticiper tout risque de bousculade, etc.
2. Pour les équipes
Désormais, contrairement aux décennies passées, les clubs et sélections évoluant dans le haut niveau disposent d’une équipe d’analystes de données, les aidant à mieux étudier leurs adversaires et à renforcer la performance des joueurs et de l’équipe. En ce sens, elles bénéficient d’un rapport très détaillé, en temps réel, sur les forces et faiblesses de leurs adversaires, assurent un suivi biométrique actualisé de chaque joueur afin d’adapter les entraînements tout en évitant le surentraînement, et analysent les performances individuelles instantanément (technique de frappe, vitesse de course, distance parcourue, signes de fatigue, etc.).
L’analyse des données peut même aider les entraîneurs dans la sélection des joueurs les plus complémentaires ou les plus aptes physiquement, dans le remplacement jugé le plus optimal, ou dans l’identification de la vulnérabilité d’un joueur ou d’une équipe selon des données récentes. Ils peuvent mieux effectuer des ajustements tactiques au moment opportun grâce à un tableau de bord disponible sur leurs tablettes pendant le match. Des alertes automatiques peuvent signaler, par exemple, une augmentation du pressing adverse à 70 % ou une baisse à 30 % des duels gagnés par ses défenseurs.
3. Pour les arbitres
Parmi les autres bénéficiaires de cette technologie figurent également les arbitres. À ce niveau, le premier aspect qui vient à l’esprit est la VAR (Video Assistant Referee) ou Arbitre assistant vidéo. Elle génère et analyse un nombre élevé de données en temps réel, permettant aux arbitres de mieux évaluer des comportements hors de leur portée ou des fautes graves dont l’évidence est discutable pour les humains. Il y a aussi l’utilisation d'avatars 3D personnalisés pour chaque joueur, permettant d’exploiter des données biométriques pré-enregistrées afin de déduire la position du joueur pour une détection semi-automatique des hors-jeu, avec une marge d'erreur quasi nulle.
Avec la « technologie sur la ligne de but », les arbitres savent instantanément si le ballon a entièrement franchi la ligne de but ou non, grâce à l’analyse de données optiques obtenues par 14 caméras haute vitesse (7 par but). Dans ce cas, les décisions arbitrales sont généralement plus rapides et plus justes.
Après chaque match, la FIFA analyse l’ensemble de ces données afin d’évaluer la performance des arbitres et de s’en inspirer pour d’éventuelles mises à jour des lois régissant le football.
4. Pour les fans
Désormais, les fans ont accès, en temps réel, à des statistiques de performance des joueurs, c’est-à-dire des métriques détaillées et des tendances sur les joueurs, permettant d’identifier leurs forces et faiblesses. Ils ont donc accès à des données qui étaient autrefois réservées aux professionnels, leur permettant ainsi d’alimenter des débats beaucoup plus éclairés. Soulignons aussi les modèles d’apprentissage automatique qui analysent les données historiques et les statistiques des équipes pour générer des pronostics sur les résultats des matchs, ce qui influence fortement les supporters à s’engager sur des plateformes de paris sportifs.
Notons également les écrans géants dans les stades qui, en plus d’afficher le score des matchs et les ralentis, transmettent des informations uniques et des analyses basées sur les données en temps réel (graphiques montrant la hauteur d’un bloc défensif, les zones d’activité de joueurs clés, la distance parcourue par des joueurs, les avatars 3D des joueurs en situation de hors-jeu, etc.).
Tout ceci dans le but de créer davantage d’émotions chez les plusieurs dizaines de milliers de fans présents dans un stade, de les inciter à venir aux stades en les aidant à mieux comprendre l’aspect tactique des matchs et de faire preuve de transparence dans les décisions arbitrales.
5. Pour les annonceurs
L’exploitation de données massives (Big Data) transforme, de nos jours, la publicité en une expérience ultra-personnalisée. Les promoteurs d’anciennes ou de nouvelles marques internationales peuvent cibler spécifiquement des fans en fonction d’un ensemble de données : historique de navigation, localisation, affinités sportives, etc.
Par ailleurs, l’analyse des données permet également de délivrer des messages ultra-ciblés aux supporters en temps réel, s’adaptant instantanément aux résultats de leur équipe. Cette approche contextuelle et personnalisée est déterminante pour capter leur adhésion émotionnelle dans le but de les convertir en clients fidèles à l’avenir.
6. Pour les bénéficiaires directs et indirects
Selon le secteur d’activités (restauration, hébergement, transport, mode, tourisme, divertissement, technologie, santé, etc.), l’analyse prédictive des données permet d’anticiper le niveau de la demande afin d’optimiser sa rentabilité. Par exemple, dans une ville devant accueillir des fans colombiens et allemands, l’analyse des données de consommation lors des récentes compétitions de la FIFA pourrait montrer qu’à partir de 2018, les Colombiens privilégient les produits à base de maïs et les fritures, contrairement aux Allemands qui préfèrent traditionnellement la bière et la charcuterie. L’ensemble des restaurants de cette ville saura donc comment adapter ses stocks et ses menus.
7. Pour les médias
Les commentateurs auront accès à des données statistiques et tactiques générées en temps réel, leur permettant de mieux décrypter chaque phase de jeu. Ce qui renforce l’autorité du média, augmente son audience tout en lui permettant de décrocher davantage de contrats publicitaires. Par exemple, l’analyse des données du match indique qu’à la 50e minute, un joueur du milieu a réalisé 70 % de mauvaises passes. Le commentateur peut alors expliquer tactiquement pourquoi le sélectionneur doit effectuer un changement concernant le joueur en question.
Nous pouvons aisément conclure que cette Coupe du Monde sera le plus grand Mondial data-driven, c’est-à-dire qu’elle sera basée sur une infrastructure massive de collecte et d’analyse de données en temps réel pour optimiser chaque aspect de l’événement. Ce ne sera pas seulement une compétition entre 48 équipes venues des cinq continents, mais également une compétition acharnée entre groupes d’experts en analyse de données. L’équipe manipulant le mieux les données les plus stratégiques sur ses joueurs et ses adversaires se donnera donc un atout supplémentaire dans la conquête du trophée. Il s’agit de rendre le jeu plus prévisible scientifiquement afin de se montrer imprévisible tactiquement.
Toutefois, on peut se demander si cette course aux données n’est pas en train de creuser un fossé énorme entre les nations riches et pauvres. N’a-t-on pas une longueur d’avance sur son adversaire quand on dispose d’un nombre très élevé de données stratégiques sur ses forces et faiblesses, contrairement à ce qu’il sait de nous ?
En dépit de tout, il faut admettre qu’il s’agit d’un outil puissant, se trouvant au cœur du succès du Mondial 2026. Il servira, à coup sûr, à parfaire l’organisation des prochaines grandes compétitions sportives de la FIFA pour les années à venir.
Wilfrid Louis
PDG de BIZ NOU
