Est-on vraiment dans une révolution sexuelle ?

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Regard historique et culturel

Qu’est-ce qu’un comportement sexuel normal ?

Certes, chacun a son opinion sur le sujet. Reste que la signification d’un geste (de nature sexuelle ou non) ne se comprend bien souvent qu’à la lumière ou du contexte culturel et historique dans lequel il s’inscrit. Il existe une telle diversité culturelle parmi les peuples de la terre que l’idée même de ce qui constitue un stimulus sexuel varie énormément d’un lieu à l’autre. Par exemple la vue des seins excite les Occidentaux. Ne semble pas émouvoir les hommes de la Nouvelle-Guinée. Plus encore, la signification et l’importance de l’activité sexuelle varient  énormément d’une culture à l’autre. Par exemple les habitants de l’ile Mangaia, en Polynésie, tiennent la sexualité pour une vertu, tandis que ceux de l’Ile Manus, en Papouasie Nouvelle-Guinée, la considèrent comme une nécessite indésirable et honteuse. Néanmoins, la diversité de l’expérience sexuelle dans le monde ne doit pas faire perdre de vue un fait important : « Chaque société façonne, structure et limite le développement et l’expérience de la sexualité chez la totalité de ses membres » ( Beach, 1978, p.116). Toutes les sociétés, bien que ce soit au moyen de règles  variant de l’une à l’autre, ont balisé l’exercice de la sexualité.

Quand Dieu était une femme

Il est à peu près impossible d’avoir une connaissance exacte de la sexualité et des rôles sexuels chez les peuples anciens. L’information disponible est rare et sujette à l’interprétation qu’en font des historiens, eux-mêmes influencés par leur propre culture. Les lignes qui suivent résument la thèse controversée de l’historienne de l’art Merlin Stone, parue en 1978 sous le titre quand Dieu était une femme.

Au cours de la préhistoire et au début de la période historique (environ  7000 av. J.-C à 599 apr. J.-C, des cultes étaient rendus à des déesses nourricières. Dans la quasi-totalité des régions du monde, on reconnaissait aux déesses des pouvoirs de guérisons. Certaines d’entre elles étaient des guerrières puissantes et courageuses sachant conduire leur peuple à la bataille. Au Moyen-Orient, ou furent découvertes certaines des anciennes traces de techniques agricoles, la déesse Ninlil était vénérée pour avoir donné à son peuple la science des semailles et des moissons. Lorsque fut compris le rôle de l’homme dans la reproduction, on reconnut la suprématie de la lignée mâle. Les adorateurs des déesses furent alors persécutés et les anciennes religions supplantées par celles qui vénéraient des dieux males. Avec la généralisation des religions masculines, on en vint a considérer les femmes comme des créatures inférieures dont le destin, ainsi que les dieux l’avaient décrété, était de donner naissance à des enfants et de procurer du plaisir aux hommes. De déesses, les femmes passèrent au rang des créatures passives et obéissantes.

Les traditions juives et chrétiennes

Une idée inhérente à la culture occidentale veut que la finalité de l’activité sexuelle soit la procréation. Cette idée a sa source dans les traditions juive et chrétienne. La procréation était extrêmement importante pour les anciens Hébreux. C’est en procréant que leur peuple échapperait a son histoire faite d’esclave et de persécution. «  Soyez féconds et prolifiques, remplissez la terre et dominez-la » (Genèse 1.28), telle était la volonté divine. Mais les anciens Hébreux approuvaient également la sexualité pour le plaisir et l’épanouissement qu’elle procurait : elle ne pouvait que consolider l’union entre deux êtres et renforcer les liens familiaux. À cette époque, les rôles sexuels étaient déjà hautement spécialisés. Le livre des Proverbes dresse la liste des tâches d’une bonne épouse : elle doit donner les ordres aux servantes, prendre soin de la famille, tenir les comptes du ménage, obéir à son époux et surtout lui donner des descendants, de sexe masculin de préférence.

Puis, parallèlement au déclin de l’Empire romain, à une période de grande instabilité ou furent importés de Grèce,  de Perse et d’autres parties de l’Empire des cultes exotiques dont le but était de procurer distraction et divertissement sexuel, est apparue l’Église chrétienne. À l’époque de Jules César, qui avait la réputation d’être bisexuel, la sexualité était multiforme. Un autre empereur, Caligula, organisait des orgies incluant sadisme et bestialité ; excès étaient toutefois réservés aux classes dominantes. Chez les Romains, le seul type de contact sexuel qui faisait l’objet d’une réprobation était la relation anale entre les hommes, car on considérait qu’elle constituait une menace pour les épouses et la famille. Les premiers chrétiens se dissocièrent totalement de cette vision ludique de la sexualité  et l’associèrent au péché.

Nous ne connaissons que très peu de choses sur les opinions professées par Jésus en matière de sexualité. Mais on sait que Paul de tarse exerça une influence cruciale sur la jeune Eglise (Il mourut en l’an 66 et une partie importante de ses écrits fut incorporée au Nouveau Testament). Se dissociant des pratiques d’adultères et de la promiscuité qui avaient alors cours, Saint Paul mit l’accent sur l’importance de vaincre le « désir de la chair » : pour atteindre le royaume de Dieu, il fallait donc non seulement renoncer à la colère, a l’égoïsme et à la haine, mais aussi à la sexualité en dehors des liens du mariage. Associant spiritualité et chasteté, il fit du célibat un état supérieur au mariage. Plus tard, les Peres de l’Église renforcèrent encore le lien entre sexualité et le péché. Saint Augustin (354-430) déclara que la luxure était le péché originel  d’Adam et Ève ; ses écrits entérinèrent l’idée que les relations sexuelles ne pouvaient avoir lieu qu’à l’intérieur des liens du mariage et dans un but de procréation. Saint Augustin affirma aussi l’infériorité native de la femme : seule était « naturelle » la position consistant pour l’homme à s’étendre sur la femme (Wiesner-hanks, 20000). Ainsi, le Christianisme n’a fait que réaffirmer les rôles sexuels ; la création de l’homme avant celle de la femme et la désobéissance d’Ève sont devenues les arguments clés pour justifier la soumission de la femme.

Le péché de la chair

La croyance que la sexualité était un péché perdurera durant tout le Moyen Âge (la période s’étendant de la chute de l’Empire romain, l’an 476, a la découverte de l’Amérique, 1492).Thomas d’Aquin (1225-1274) affina cette idée dans une courte section de Summa Theologiae. Il y soutenait que les organes sexuels de l’être humain avaient été conçus pour la procréation et que toute autre pratique (relations homosexuelles, relations bucco-génitales, relations anales, zoophilie) était un acte contraire à la volonté de Dieu, une hérésie, un « crime contre nature ». Au moment de la confession, les prêtres s’en remettaient à des pénitentiels, des recueils où étaient consignés chaque péché et la pénitence correspondante. L’interruption du coït dans le but d’éviter la grossesse était considérée comme le péché le plus grave et pouvait entrainer comme pénitence un jeûne de plusieurs années au pain sec et à l’eau. Des « actes contre nature » tels que les relations bucco-génitales ou anales étaient aussi considérés comme extrêmement graves et appelaient des pénitences plus importantes que celles infligées pour meurtre

( Fox, 1995). Les relations homosexuelles, empêchant toute possibilité de reproduction, représentaient à elle seules la somme de plusieurs actes contre nature. Après saint Thomas d’Aquin, les homosexuels, n’allait plus rencontrer de tolérance ni retrouver refuge dans aucun pays occidental ( Boswell, 1980). Durant le Moyen Âge, deux images contradictoires de la femme évoluèrent de façon parallèle : Celle de Marie, la Vierge, et celle d’Ève, la tentatrice.

Le culte de la Vierge fut rapporté en Occident par les croisés revenant de Constantinople. Auparavant considérée par l’Eglise de l’Occident comme une figure de second plan, Marie se vit transformée en une protectrice pleine de grâce et de compassion, et devint l’objet d’une dévotion religieuse exaltée. La pratique de l’amour courtois, qui apparut à peu près à cette époque, reprit cette image de la femme pure à la conduite  irréprochable. L’idéal de tout jeune chevalier était de tomber amoureux d’une femme de souche plus noble que lui, mais mariée. Après une cour assidue, il gagnait ses faveurs, mais leur amour demeurait platonique parce que les vœux de mariage de la dame ne pouvaient être rompus. Ce paradigme s’empara des esprits et les troubadours composèrent, sur  ce thème de l'amour courtois, des ballades qu’ils jouaient dans toutes les cours de l’Europe.

PS : La suite du Regard historique et culturel (Y a-t-il une révolution sexuelle ?), c’est pour le prochain numéro.

‘’Oser la création d’une vie à deux !’

Jonas ALCE

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