Pourquoi avons-nous toujours besoin de connaitre quelqu’un ?
En Haïti, il existe une question que l’on pose presque machinalement lorsqu’une porte semble difficile à ouvrir: « ou pa gen on moun ou konnen la? »
Comme si avant de chercher la bonne compétence, le bon curriculum vitae ou la bonne procédure, il fallait trouver le bon nom à prononcer.
Nous avons fini par nous y habituer. Pour obtenir un rendez-vous, accélérer une démarche, trouver un emploi, avoir accès à une information ou simplement être orienté, connaître quelqu’un semble constituer un avantage aussi précieux qu’un diplôme. Et celui qui ne connait personne apprend rapidement qu’il lui faudra peut-être patienter davantage.
Je ne dis pas cela pour accuser, je le dis parce que cette réalité, devenue si familière, mérite que l’on s’y attarde.
Dans notre quotidien, le réseau de connaissances occupe une place considérable. « Je vais appeler quelqu’un pour toi ». « J’ai un ami qui travaille là-bas ». « Donne-moi ton numéro, je connais quelqu’un qui pourra t’aider ». Ces phrases font presque partie de notre vocabulaire social.
Et, à vrai dire, il serait injuste de considérer chaque intervention comme du favoritisme. Dans une société où les institutions peuvent paraître lointaines, où l’information circule parfois difficilement et où certaines démarches deviennent de véritables parcours de combattant, connaître une personne capable de nous orienter peut simplement être une manière de se débrouiller.
Mais entre être orienté et être privilégié, la frontière devient parfois étroite.
C’est là que la question devient intéressante: que se passe-t-il pour celui qui n’a personne à appeler?
La jeune diplômée qui envoie son curriculum vitæ sans connaître le responsable. Le jeune homme compétent qui se présente à un entretien : « sans recommandation ». La personne qui attend patiemment son tour pendant qu’une autre semble passer devant parce qu’elle connait quelqu’un.
À force de privilégier les relations personnelles, nous risquons de transmettre aux plus jeunes une idée préoccupante: le mérite ne suffirait plus toujours. Il faudrait aussi posséder un carnet d’adresses.
Et lorsqu’on est une jeune femme ou un jeune homme qui cherche simplement à construire son avenir, cette réalité interroge. On nous encourage à étudier, à travailler, à développer nos compétences, à croire en nous-mêmes. Mais dans le même temps, nous découvrons qu’il faut également savoir qui appeler, à qui parler et parfois même qui connait qui.
Je crois pourtant que nous pouvons faire mieux.
Les relations humaines restent toujours importantes. Elles créent des opportunités, facilitent les rencontres et permettent de nous entraider. Le problème n’est donc pas de connaître quelqu’un. Le problème commence lorsque connaître quelqu’un devient plus déterminant que ce que nous savons faire.
J’aimerais vivre dans une société où une recommandation peut ouvrir une conversation, mais où la compétence peut ouvrir une porte.
Une société où l’on pourrait encore demander: « Qu’est-ce que tu sais faire? » avant de demander: « Qui connais-tu? »
Parce qu’au fond, le véritable progrès ne serait-il pas de faire en sorte que, demain, même ceux qui ne connaissent personne puissent tout de même avoir une chance?
Le regard d’une jeune femme sur la société.
