Dans un pays où les crises semblent se succéder sans fin, certains bâtisseurs œuvrent dans le silence des salles de classe. Le Dr Vézel Philistin, Directeur à la Recherche du Séminaire de Théologie Évangélique de Port‑au‑Prince (STEP), incarne cette conviction : Haïti ne se reconstruira pas seulement avec des routes et des bâtiments, mais avec des intelligences formées à chercher, comprendre et inventer. Son parcours et son engagement rappellent qu’avant de rebâtir les institutions, il faut rebâtir la manière de penser.
Les bâtisseurs silencieux de la République commencent souvent dans une salle de classe
Il y a des bureaux où l’on entre pour poser des questions. Et puis il y a des bureaux où l’on entre avec des questions et dont on ressort avec une vision.
Lorsque j’ai franchi la porte du bureau du Dr Vézel Philistin, Directeur à la Recherche du Séminaire de Théologie Évangélique de Port‑au‑Prince (STEP), le vendredi 3 juillet 2026, je pensais réaliser une simple entrevue académique. Dans le cadre de ma recherche portant sur « Mémoire, mission et avenir : étude historique et analytique des pratiques institutionnelles du STEP dans le contexte de la formation théologique en Haïti », je venais recueillir des informations nécessaires à mon travail.
Mais certaines rencontres dépassent toujours le cadre prévu.
Ce jour-là, au milieu des livres, des travaux d’étudiants et des réflexions sur l’avenir de la recherche, j’ai découvert une conviction qui mérite d’être entendue bien au-delà des murs du STEP : un pays ne se reconstruit jamais uniquement avec du béton, des infrastructures ou des discours ; il se reconstruit d’abord avec des intelligences capables de chercher, de comprendre et d’inventer.
Voilà pourquoi parler du Dr Vézel Philistin n’est pas seulement raconter l’histoire d’un professeur.
C’est parler d’une urgence nationale.
Car derrière l’homme se cache une question essentielle :
Comment une nation peut-elle espérer résoudre ses problèmes si elle ne forme pas suffisamment de femmes et d’hommes capables d’étudier profondément ces problèmes ?
La réponse conduit vers une réalité trop souvent oubliée : Haïti a besoin de bâtisseurs silencieux.
Elle a besoin de chercheurs.
Elle a besoin de professeurs qui apprennent non seulement à leurs étudiants quoi penser, mais surtout comment penser.
Et c’est précisément cette mission que porte depuis plusieurs années le Dr Vézel Philistin.
Un parcours construit autour d’une seule passion : servir par la connaissance
Le parcours du Dr Vézel Philistin ressemble à celui d’un homme qui a toujours refusé de limiter son intelligence à un seul domaine.
Ingénieur civil diplômé de l’Institut Supérieur Technique d’Haïti en 1990, diplômé en Communication à l’Institut de Communication et des Relations Publiques en 1991, licencié en Théologie du Séminaire de Théologie Évangélique de Port-au-Prince en 2001, titulaire d’une maîtrise en Éducation de Laurel University en 2012 et d’un doctorat en ministère obtenu au Gordon-Conwell Theological Seminary en 2016, il représente cette catégorie rare d’intellectuels capables de faire dialoguer plusieurs disciplines.
Mais son parcours académique ne constitue pas l’essentiel de son héritage.
Les diplômes témoignent d’un chemin parcouru.
Ils ne racontent pas toujours une vocation.
La vocation du Dr Philistin se trouve ailleurs : dans son engagement à former des chercheurs capables de comprendre leur époque.
Avant de devenir Directeur à la Recherche du STEP en septembre 2013, il a servi pendant neuf années comme Directeur de la Bibliothèque et registraire de l’institution. Depuis, il enseigne notamment la méthodologie de la recherche, la sociologie et la philosophie du ministère.
Mais ceux qui ont suivi ses cours savent qu’il ne considère pas la recherche comme une simple technique académique.
Pour lui, chercher est une responsabilité.
Chercher, c’est refuser l’ignorance.
Chercher, c’est refuser les réponses faciles.
Chercher, c’est accepter l’effort intellectuel nécessaire pour découvrir ce qui peut améliorer la condition humaine.
Quand la recherche devient une culture
Dans beaucoup de sociétés, la recherche reste souvent enfermée dans les universités, les laboratoires ou les bibliothèques.
Elle semble parfois éloignée des préoccupations quotidiennes.
Le Dr Vézel Philistin propose une autre vision.
Au STEP, explique-t-il, la recherche occupe une place importante parce qu’elle fait partie intégrante de la formation des étudiants, notamment à travers les cours de méthodologie qui les préparent à réaliser des travaux scientifiques et des mémoires de fin d’études.
Mais sa conception dépasse largement les exigences académiques.
Pour lui, la recherche est une quête de vérité.
Une vérité qui concerne Dieu, l’être humain, la société et l’environnement. Une vérité qui n’a de valeur que lorsqu’elle contribue à améliorer la vie.
Cette vision est profondément importante pour Haïti.
Car notre pays souffre souvent moins d’un manque d’idées que d’un manque de méthodes.
Nous avons des opinions.
Nous avons des commentaires.
Nous avons des réactions.
Mais une société ne se transforme pas seulement avec des opinions.
Elle avance avec des connaissances vérifiées, des analyses sérieuses et des décisions éclairées.
C’est pourquoi la culture de recherche défendue par le Dr Philistin dépasse le cadre du STEP.
Elle devient une proposition pour toute la société haïtienne.
Chercher pour comprendre Haïti
L’une des grandes forces du travail du Dr Vézel Philistin est d’avoir compris que la recherche théologique ne doit jamais être coupée de la réalité humaine.
Une institution de formation peut produire des spécialistes brillants. Mais si ces spécialistes ne savent pas lire leur société, leur formation demeure incomplète.
C’est pourquoi il insiste aujourd’hui sur une recherche davantage orientée vers la théologie pratique, une recherche capable de faire dialoguer la réflexion théologique avec les réalités sociales.
Cette orientation est fondamentale.
Car Haïti n’a pas seulement besoin de personnes capables d’expliquer les problèmes.
Elle a besoin de personnes capables de les étudier pour contribuer à les résoudre.
C’est dans cette perspective que les travaux de recherche-action prennent toute leur importance. Le chercheur devient alors à la fois observateur et acteur, capable d’identifier un problème concret dans son milieu et de participer à la recherche de solutions.
Voilà une approche dont notre pays a profondément besoin.
Nous parlons souvent de reconstruire les routes.
Nous oublions parfois de reconstruire les intelligences.
Pourtant, aucune route n’a jamais été dessinée sans une idée.
Aucune institution solide n’a jamais été créée sans une vision.
Aucune nation ne s’est relevée sans hommes et femmes capables de réfléchir avant d’agir.
Former des chercheurs, c’est préparer une nation
Le véritable impact d’un professeur ne se mesure pas uniquement au nombre de cours qu’il donne. Il se mesure aux générations qu’il influence.
Le travail du Dr Philistin au STEP appartient précisément à cette catégorie d’œuvres dont les résultats apparaissent lentement mais profondément.
Sous son leadership, la recherche continue de prendre une place importante dans la vie académique de l’institution. Les mémoires des étudiants, particulièrement au niveau de la licence et de la maîtrise, témoignent d’une évolution vers des travaux davantage orientés vers les réalités pratiques.
La revue théologique institutionnelle Scriptura participe également à cette dynamique de production intellectuelle.
Mais au-delà des publications et des documents, il y a surtout une génération d’étudiants formés à une discipline fondamentale : la rigueur.
Dans une société où l’improvisation est souvent récompensée, enseigner la rigueur devient presque un acte de résistance.
La rigueur apprend à vérifier.
La rigueur apprend à respecter.
La rigueur apprend à construire.
Le défi haïtien : passer de la parole à la connaissance
Haïti est un pays riche en discours.
Nous avons beaucoup parlé de nos crises.
Nous avons beaucoup décrit nos difficultés.
Mais un pays ne sort pas de ses problèmes uniquement en les décrivant.
Il faut les étudier.
Il faut comprendre leurs causes.
Il faut imaginer des réponses.
C’est là que le rôle des institutions académiques devient essentiel.
Le Dr Philistin rappelle d’ailleurs que plusieurs obstacles ralentissent encore le développement de la recherche en Haïti, notamment l’accès aux ressources documentaires, les contraintes économiques et le besoin de davantage de professeurs qualifiés.
Mais il refuse le fatalisme.
Il croit aux partenariats, aux ressources numériques, aux collaborations académiques et à la formation continue des chercheurs.
Cette attitude est peut-être l’une des grandes leçons qu’il nous transmet.
Reconstruire Haïti demandera certes des ressources financières.
Mais avant tout, cela demandera une culture.
Une culture où l’on valorise la connaissance.
Une culture où les bibliothèques comptent autant que les bâtiments administratifs.
Une culture où un chercheur est considéré comme un acteur majeur du développement national.
La recherche comme exercice de responsabilité
Au terme de notre entretien, une phrase du Dr Vézel Philistin continue de résonner.
Elle résume probablement mieux que toutes les autres son approche : « La recherche est plus qu’une affaire académique, c’est un exercice spirituel. »
Cette phrase pourrait surprendre certains. Pourtant, elle contient une profonde sagesse.
Car rechercher, dans son sens le plus noble, signifie chercher ce qui est vrai. Cela signifie avoir l’humilité d’accepter que nous ne savons pas tout. Cela signifie avoir le courage d’aller plus loin. Et cela concerne toute l’humanité.
Qu’on soit croyant ou non, cette idée demeure universelle : aucune société ne progresse sans une génération de femmes et d’hommes qui prennent au sérieux la vérité, la connaissance et la responsabilité.
Les architectes invisibles de demain
Le Dr Vézel Philistin ne construit pas des bâtiments. Il construit des bâtisseurs. Il ne trace pas des routes. Il forme ceux qui pourront imaginer les chemins de demain. Son œuvre est discrète. Elle ne fait pas toujours la une des journaux.
Mais les grandes transformations commencent souvent dans le silence d’une salle de classe, dans la patience d’un professeur et dans la curiosité d’un étudiant qui apprend à chercher.
Haïti a besoin de nombreuses choses.
Elle a besoin de stabilité.
Elle a besoin de justice.
Elle a besoin de développement.
Mais elle a aussi besoin d’hommes et de femmes capables de penser avec profondeur.
Car avant de reconstruire un pays, il faut reconstruire la manière dont ce pays réfléchit.
Et c’est peut-être là le plus grand héritage du Dr Vézel Philistin : rappeler à une nation entière que son avenir ne sera pas seulement écrit par ceux qui parlent le plus fort, mais par ceux qui auront appris à chercher avec soin, à comprendre avec sagesse et à agir avec vérité.
Ralf Dieudonné Jn Mary dit Lysius Félicité Salomon Jeune.
Auteur, conférencier, mentor et enseignant haïtien. Professeur d’Universités.
