Maman chérie,
Nan peyi isit la, j’ai très vite appris que chaque mère est une putain réductionniste du système que l’État viole à répétition en volant sa culotte. Malheureusement, c’est à cela que le système réduit les mères paysannes, les mères madan sara, les mères qui ont rêvé d’une vie urbaine à Port-au-Prince, puis finissent dans les casernes des camps de déplacés internes, dépourvues de tout, même le droit de survivre, malgré elles.
Je t’écris avec des mots lourds comme des pierres de la rivière grise, avec des yeux plein de sable et une encre mêlée de larmes, de sympathie et de colère. Je t’écris parce qu’aujourd’hui encore, le monde célèbre les mères tandis que toi, ma mère, tu dors sous une bâche usée comme des bétails amener à l'abattoir à la Croix-des-bossales dans un camp de déplacés, ainsi que d’autres qui sont des centaines de milliers, loin des maisons qu’elles ont bâties au prix de vingt-cinq années de sacrifices au marché de Bel-Air à la rue Madan Kolo, sous les coups de privations et d’espérances perdus.
Vingt-cinq ans à trimer, sans répit. Vingt-cinq ans à porter sur tes épaules une famille entière, dans ses faiblesses. Vingt-cinq ans à transformer chaque gourde serrée en un morceau de carton, de bois, de mur ou de poussières, chaque nuit blanche en une victoire contre la misère imposée, le mépris de surloyer. Tu as élevé six enfants avec la patience des fesses de Sainte Thérèse et la force des héroïnes comme Sanite Belair. Tu as affronté les cyclones de l'appauvrissement en cajolant la fauve délicatesse de femme du pays en-dehors, essoufflée les sécheresses du désespoir dans les mains de l’humanité des ONG et les tempêtes de l’incertitude de la première fonction de Léviathan. Pourtant, aucun de ces malheurs n’a réussi à te faire plier l’échine.
Mais un jour, des hommes et des femmes armés que tu appelles « pitit fi mwen, pitit gason mwen yo » manman nou pa gen lòt kote pou l ale non, ak 6 ti kochon nan bra li. Ces bouwo nous rappellent la troisième catégorie de chen-mechan de l’époque de Duvalier, plus cruels que les makout eux-mêmes. Ils y sont arrivés.
Ils n’ont pas seulement envahi notre communauté où chaque maison joue le puant rôle de petits ruisseaux de sang. Ils ont envahi les rêves de voir tes enfants grandir dans cette maison avec des livres et des leçons décoloniales dans leurs têtes. Ils ont volé notre peau noire masque blanc. Ils n’ont pas seulement pris la maison mais ils ont enlevé la virginité de ton courage, la délicatesse de voir tout changer un jour pour que tes enfants puissent grandir enfin dans une pièce malgré l’assassinst prématuré de leur père. Ils ont volé ta culotte, tes soutiens-gorges. Une vie entière. Sous les menaces de viol. Sous les menaces d’assassinat, tu as été contrainte de quitter ce foyer de rêve paisible qui portait l’empreinte de tes mains fatiguées et sans soutiens. Chaque pierre raconte ton courage singulier, la digression des assurances administratives. Chaque mur témoigne de tes renoncements à la mendicité, à la tout voum se do. Chaque porte garde le souvenir de tes combats silencieux, des paniers de djanis sous ta tête, sans assurance-vie ni maternité ni maladie ni santé, sans emploi, jusque-là.
Depuis 2023, maman, tu vis dans un camp de déplacés à Bourdon, au foyer de l’Office de la protection du citoyen. Depuis 2023, tu apprends chaque matin à survivre là où un être humain ne devrait simplement que passer déposer des plaintes. Un endroit qui s’est vite devenu le voum de la putréfaction, la jungle des laissés pour compte, irréfutable adresse des ordures et de l'odeur puante de toutes sortes d'infections.
Tu accueilles toute la douleur du pays dans ton regard fatigué, là-dans. Tu reçois le mépris comme d’autres reçoivent le soleil à ventre affamé à Port-au-Prince. Tu supportes l’humiliation réservée à une masse défavorisée à laquelle l’État semble avoir oublié jusqu’à ton existence.
Étant mère, l’État t’a abandonné maman. Comme nous tous. Comme nous toutes.
Pire encore, il a craché sur ton visage, plissé, meurtri, à une petite cinquantaine. Il a battu le tambour de l’indifférence dans les décombres de tes fesses et de la dignité de tes mamelles qui ont su allaiter 6 enfants sur des lits de punaises à l’arène des danses des rats. Il a enlevé ta mounité, maman comme nous tous, comme nous toutes. Il a laissé assassiner ton caractère, déraciner ton honneur et piétiner tout ce que tu possédais encore de précieux à la lisière de ta clitoris : ta condition de mère, de citoyenne et de madan sara engagée et responsable de l’instruction ou de l’éducation de ses enfants.
Je me demande parfois, maman, que reste-t-il réellement à une mère lorsque son vagin est vendu aux enchères à des enfants Viv-An-San? Et qu’en est-il de son doux regard qui devait alimenter le visage et le sourire de ses enfants, volés, enlevés ou disparus ? Avec des larmes aux yeux, et ceci, intarissables, que réserve-t-il d’une maman quand ses enfants sont réduits à la mendicité, à la criminalité, de simples parieurs de borlette, sous ses yeux de courage et de fougue, mais impuissants parce qu'elle a été contrainte de quitter son toit?
Que reste-t-il d’une femme lorsque l’État cesse de la protéger ou dit « m pa fout kapab ankò » ou du moins chak koukouy klere pou je w face à l’adversité ?
Je me questionne sans répit maman, que reste-t-il à des jeunes de l’âge actif, deux bras ballants où la seule offre qui s’ouvre devant eux, c’est le hasard, la borlette, la criminalité ou la mendicité, et dont lorsque les mères deviennent des réfugiées dans leur propre patrie ?
Leta krache nan pwèl ou manman. Li bat tanbou nan de po mouda w. Li asasinen karaktè w. Li derasinen tout sa w gen kòm dignité. Manman cheri, ki lavni lòt ti manman yo k ap donnen toupatou? Nan simetyè. Sou twotwa yo. Sou plas piblik yo.
Mwen aprann ti sè m lan gwòs nan kan ankò, li pa konn papa pitit la, paske ankann chèf ou belijeran deplase nan kan yo pa vle pran pitit la. M aprann tou lekòl fini pou li…, se konsa l ap fini... Pa gen fèt pou ou, tout sa k fèt se fòt a Leta... Pa gen lavi isit la Man De, yo di m menm andeyò w pa ka ale ankò, diri pèdi eskanp figi l Latibonit, paske mesye Leta bloke tout wout, tout pasay tèt nèg...
Je pense à toi, maman. Je pense à tes nuits sans sommeil surveillant les rats qui lèchent nos bols de soupe-fèy, de nos extraits de maïs, toi qui surveille sans arrêt les ravèt qui dansent dans les commissures de nos lèvres endormies, et les punaises qui courent dans nos savanes désolées pour récupérer leur part de la fête des anges maudits de l’inégalité. Je pense à tes prières murmurées dans l’obscurité « Ô Dieu de mes entrailles, Bondye de nos ancêtres, pwoteje ti brebi m m yo pou mwen, louvri wout pou yo, pa kite yo tonbe nan pyèj pèsonn… ». Je pense à tes silences qui contiennent davantage de souffrance que mille discours quand les ventres de tes enfants ap mande sa m pral manje la bondye…? Quand les écoles ont renvoyé tes enfants, faute de frais de scolarité, en même temps. Quand tu prennes tes laye d’épices pour battre le pavé sous le soleil de plomb durant toute la journée… et que les sirènes des voitures blindées te bousculent sur le trottoir.
Et je pense aussi à ma petite sœur dont les notes d’excellence ont rocaillé ses carnets de leçons.
Cette enfant qui brillait comme une étoile au sommet de sa classe chez les sœurs et mon p’tit-génie qui a tant rêvé de la grande Amérique. Cette élève exemplaire qui portait dans ses cahiers l’espoir de toute une famille larguée, méconnue. Aujourd’hui, j’apprends qu’elle est enceinte pour l’État dans un camp où ses seins sont gonfflés de l’injustice, ses hanches sont courronnées des gouyad de Viv-Ansanm, son ventre rond comme les testicules de Nègre-Marron et ses fesses en pedale cottoient la violence sexuelle une autre forme de violence dans les camps. Elle ignore même qui est réellement le père de son enfant, si c’est le Ministère de la condition féminine et des droits des femmes, si c’est le Ministère des Affaires sociales et du travail, si c’est la Primature ou si c’est l’IBESR, entre autres… Ceux qui exploitent la vulnérabilité des déplacés refusent désormais toute responsabilité à la même longueur que l’État ou les ONG, ai-je appris cela, j’ai osé. Ou kwè koze Maman. Ils disparaissent comme disparaitre les promesses des puissants.
Maman, voilà donc ce qu’est devenue l’excellence des enfants de la masse défavorisée dans notre pays : les écoles, les murs abandonnés; les élèves, des réfugiés des camps; des mendiants ou des putains à la cathédrale de Sainte-Thérèse…
Voilà comment se termine l’histoire d’une jeune fille qui rêvait d’université, de réussite et d’avenir Maman, comme des centaines de milliers dans le pays… Son ventre porte désormais le poids d’une merde collective que l’État portait sur son dos.
Et son histoire n’est pas unique. Elle est celle de milliers de jeunes filles dont l’enfance a été engloutie par la violence, l’exil interne et l’abandon de leurs leçons. Elles respirent l’odeur de désolation et de fausses promesses d’une vie de paix dans les camps, 5 ans, 10 ans, 15 ans, ad vitam eternam comme celles du séisme du 12 janvier …
Alors qu’aujourd’hui certains distribuent des fleurs, organisent des cérémonies et publient des messages de circonstance, moi je refuse cette part d’hypocrisies. Il n’y a pas de fête pour toi, maman. Tu es réduite à une chose au camp. Quel sens prend un tel geste lorsque tu croupis dans un camp de fortune avec six enfants dont deux mères-enfants dans tes bras, alors que tu es dépourvue de tout espoir de retourner vivre sur ton toit, avec la dignité d’une femme ?
Ou du moins, comment célébrer une mère qui respire la merde incarnée de l’État, la souffrance des balles, de la criminalité et qui n’a plus de maison pour se réposer ? Comment lui offrir des roses quand elle réclame la sécurité, la dignité, sa moindre part de mounité ?
Comment lui souhaiter le bonheur quand elle cherche simplement à survivre dans merde des déplacés ou règne toutes derrisions et privasions?
Les discours officiels ne remplacent pas le droit d’avoir des droits volés Messieurs-dames. Les slogans ne remplacent pas la justice qui se cache sous les talons chers, ni sous la capot des blindés des gouvernants. L’information bullshéifiée, contrôlée et bien orientée ne veut pas dire que tout va bien. Les hommages et les plats de l’aide humanitaire ne remplacent pas la protection ni la dignité de la personne.
Tout ce qui t’arrive Maman porte la marque de l’échec de l’État. Un État incapable de défendre ses citoyens et citoyennes, incapable de rouvrir les routes, incapable de garantir la libre circulation, incapable de protéger les femmes, incapable de préserver l’avenir de ses enfants.
On me dit même de ne plus revenir maman. Comment l’accepter ? On me dit que les chemins sont fermés, n’est-ce pas? On me dit que les routes appartiennent désormais à la peur, à la criminalité, à toutes sortes de trafics… En tout cas…
On me dit que les passages sont bloqués, que les territoires se cogitent, que le pays se rétrécit chaque jour davantage sous l’emprise des armes de nos propres enfants. Et moi, de loin, je porte cette douleur comme une blessure cicatrisée mais toujours ouverte de l’intérieur.
Maman chérie, malgré tout, je veux te dire une chose. Ils ont pris ta maison, saccagé la matrice de ta virginité, ciselé les grandes et petites lèvres de ton parfum mortel, mais ils n’ont pas pris la chaleur de l’amour pour tes enfants malgré qu’ils affaiblissent ton courage comme l’objectif de liberté à laquelle portait Dessalines.
Ils ont détruit les murails de ta fleur de jeunesse, mais ils n’ont pas détruit ton âme assoiffée de la justice sociale dessalinniste. Ils ont tenté d’effacer ta dignité, mais ils n’ont pas réussi à éteindre la lumière que tu portes depuis toujours pour la réalisation de l’équité.
Tu demeures cette femme debout au milieu des ruines de l’indifférence des soi-disant autorités. Tu demeures cette mère qui continue d’aimer quand tout invite à la haine. Tu es cette colonne vertébrale invisible des invertébrés, qui soutient encore une famille entière.
Et si l’histoire doit un jour rendre des comptes, elle se souviendra moins des hommes armés que des mères qui leur ont survécu malgré elles sous les yeux innocents-coupables de l’État ou de la politique humanitaire de l’ONU. Elle se souviendra de toi.
Parce qu’au cœur de cette nuit nationale de fête et de mépris de la vie ou de la banalisation de la vie de celles qui donnent vie aux âmes délaissées, tu incarnes encore ce que ce pays possède de plus noble : la résistance silencieuse des mères en Ayiti.
À toi, maman, non pas une fête, mais un hommage. Non pas des fleurs, mais une promesse : celle de continuer à témoigner, à dénoncer et à espérer jusqu’au retour de la justice sociale dessalinienne.
J’ai très vite appris, ici, que chaque mère est une putain rédutionniste du système que l’État viole à répétition en volant sa culotte
Ton enfant qui ne t’oublie jamais,
Elmano Endara JOSEPH
elmano.endara_joseph@student.ueh.edu.ht
Masterant en Fondements philosophiques et sociolinguistiques de l’Éducation/Cesun Universidad, California, Mexico, Juriste et Communicateur social
