«La diaspora haïtienne n’est pas extérieure à la nation. Elle en est le prolongement, la partie qui fonctionne encore», selon Marnatha I. Ternier, écrivaine et ex-ministre des Haïtiens Vivant à l’Étranger.
«Avec plusieurs millions de personnes à travers le monde, la diaspora haïtienne constitue une force stratégique majeure, encore largement sous-exploitée.»
Au-delà des chiffres, la diaspora représente quelque chose de plus essentiel: une capacité unique à connecter Haïti aux dynamiques économiques, technologiques et intellectuelles du monde, souligne Mme Ternier.
«Aujourd’hui, la compétition entre nations ne se joue plus uniquement sur les ressources ou le territoire. Elle est aussi économique, technologique et cognitive.»
Une évidence s’impose: ne pas mobiliser sa diaspora, c’est accepter que d’autres pensent et décident à votre place, soutient l’écrivaine.
Collaboration avec la diaspora au Canada
Notons que Mme Ternier a eu l’opportunité de collaborer avec plusieurs regroupements d’organisations de la diaspora, notamment le Front Uni de la Diaspora Haïtienne, une plateforme fédératrice regroupant diverses organisations établies au Canada, aux États-Unis, en France, au Chili et en République dominicaine.
Elle contribue à des réunions de travail avec l’entrepreneur social haïtiano-canadien Jean-David Prophète, fondateur des Journées internationales de la diaspora haïtienne du Canada, dont la 7e édition est prévue du 17 au 19 avril à Montréal, auxquelles elle a été invitée à y prendre part.
Elle a collaboré en 2014 avec le groupe STAT (en appui à la réforme judicaire et à la sécurité) de l’ambassade du Canada en Haïti en qualité d’assistante, tout en exerçant en tant que membre du cabinet du ministère de la Justice.
Mme Ternier a également participé à une formation à Vancouver organisée par l’International Society for the Reform of Criminal Law, alors qu’elle occupait les fonctions de cheffe de cabinet du directeur général de l’Unité centrale de renseignements financiers (UCREF).
Une puissance en attente d’organisation
«Il faut d’abord briser une illusion: la diaspora n’est pas un portefeuille. C’est une puissance en attente d’organisation», précise Marnatha I. Ternier.
L’exemple du Ghana est particulièrement éclairant. En 2019, l’initiative Year of Return n’a pas seulement ravivé un sentiment d’appartenance: elle a généré près de 2 milliards $ de retombées économiques, créant ainsi un nouveau paradigme du tourisme mondial, explique-t-elle.
Résultat: le Ghana est devenu une destination phare à l’échelle internationale. D’autant plus par sa stratégie durable Beyond the Return.
Portée par une amélioration continue du climat des affaires (score B-Ready de 56.3 en 2024 et 56.9 en 2025), la stratégie du Ghana rappelle une vérité simple: la confiance ne se décrète pas, elle se construit, affirme Mme Ternier.
Être un amplificateur de puissance
Si la diaspora veut passer du statut de témoin à celui d’acteur, elle doit exiger un cadre clair: sécurité juridique, vision économique, intégration dans les décisions, tout en visant les trois objectifs suivants:
- Intégrer la diaspora au cœur de l’État.
- Stimuler l’investissement à partir des transferts, par exemple à l’image du programme mexicain Tres por Uno.
- Transformer les compétences en puissance stratégique.
Sans cela, rien ne changera. Absolument rien, réitère Mme Ternier.
«La diaspora ne remplacera jamais l’État. Mais elle peut devenir ce que l’État n’arrive plus à être: un amplificateur de puissance. Il est temps de rompre avec la nostalgie. Le sentiment d’appartenance ne suffit plus, il doit devenir une stratégie.»
Devenir les auteurs du changement: produire une vision
Car Haïti ne s’effondre pas seulement sous le poids de ses crises. Elle s’effondre, Mme Ternier, parce qu’elle ne produit plus de vision.
«Et l’histoire est sans pitié: un pays qui ne se projette plus devient un territoire que d’autres projettent à sa place.»
«Alors la vraie question n’est plus de savoir si Haïti va changer. La vraie question est: serons-nous les auteurs de ce changement… ou les spectateurs de notre propre disparition?»
À propos de Marnatha I. Ternier
Après 15 années au sein de l’administration publique haïtienne, Marnatha I. Ternier se dédie à donner des services conseils, surtout en matière de gouvernance publique.
Aujourd’hui, elle évolue entre plusieurs espaces: elle représente une entreprise internationale en Haïti, intervient sur des dossiers stratégiques liés aux marchés publics auprès d’environnements institutionnels complexes, et elle écrit: «Car ce serait suicidaire de laisser ma plume s’assécher.»
Les oeuvres littéraires de Marnatha I. Ternier incluent le roman La Transe des Masques, ainsi que plusieurs contributions publiées dans Le Nouvelliste: Explorer l’amour: un voyage du visible vers l’invisible, Dieu est Mort, Haïti saigne encore, Le sang des Tainos dans le vin de l’Eucharistie et le poème Mon Atlas du Vent.
Réflexion géopolitique, anthropologique, sociale
Son travail s’étend également à des publications à caractère géopolitique, anthropologique et social, à travers lesquelles elle interroge les dynamiques de pouvoir, les héritages historiques et les mutations contemporaines des sociétés, dans une démarche où l’artiste et le poète se font l’écho sonore de leur temps.
«L’écriture m’offre une liberté que la politique restreint souvent: celle de nommer le chaos, de révéler des vérités parfois dites avec rudesse, et de faire émerger la lumière là où beaucoup préfèrent le silence.»
«Mais, au fond, mon engagement demeure inchangé: comprendre les mécanismes qui maintiennent mon pays dans une boucle d’échec.»
Entre Haïti et les États-Unis
Mme Ternier vit entre Haïti et les États-Unis depuis cinq ans: «Mais ce n’était pas un choix, c’était une rupture.»
Sa maison en Haïti, construite sur près de 27 années de travail, a été pillée, occupée, puis détruite. «Avec elle, ce ne sont pas seulement des murs qui ont disparu, mais une part de mon histoire familiale.»
Aux États-Unis, elle a dû se reconstruire. En 2022, elle fonde l’entreprise de gestion Tainos H Management Inc. transformant l’épreuve en action.
Plus récemment, ses séjours au Ghana ont ouvert un nouveau chapitre: «Cette immersion sur le continent africain, nourrie par les rencontres et les expériences, a renforcé mon attachement à Haïti, tout en amorçant un processus profond de reconnexion avec mes origines.»
Cet article est le premier de deux portant sur le rôle de la diaspora haïtienne, réalisés en collaboration à distance avec Marnatha I. Ternier (1er article) et Rudolf Dérose (2e article à venir).
Chroniqueuse et journaliste à l-express.ca depuis 2008. Publications sur Haïti depuis 2012. 20 ans d’expérience dans l’humanitaire à l’international. Formation de juriste. Trilingue.
