Dans cette série de portraits consacrée aux Haïtiens, femmes et hommes, qui ont marqué le destin de notre pays par leur engagement politique et leur rayonnement intellectuel, je m’arrête aujourd’hui sur une figure qui incarne pleinement ces deux dimensions : Mirlande Manigat.
L’écriture est un acte de courage qui permet de résister au mensonge et de faire émerger la vérité. En Haïti, nous avons trop souvent tendance à juger de manière extrême et injuste celles et ceux qui ont servi l’État, en particulier dans les périodes les plus troublées. Au lieu de rechercher la vérité avec nuance, nous les évaluons à l’aune d’opinions personnelles, au risque de les reléguer dans l’oubli et de les exposer à la médisance. Il est temps d’abandonner cette vision du « tout ou rien » et d’adopter, dans nos jugements, plus de mesure, d’équité et de lucidité. Trop souvent, la reconnaissance et le pardon ne viennent qu’après la mort. Le cas de Leslie Manigat en offre une illustration saisissante : aujourd’hui, ses vidéos circulent en boucle, alors que, de son vivant, il était sévèrement jugé, sans recul ni discernement.
C’est pourquoi, dans ma série de portraits, je ne choisis de traiter que des personnalités encore en vie. Or, on ne peut évoquer les figures marquantes de notre histoire récente sans parler de l’ancienne Première Dame et sénatrice Mirlande Manigat. Intellectuelle et femme politique, elle s’est imposée comme une personnalité majeure de la vie nationale.
Constitutionnaliste et professeure
Les résultats de l’élection présidentielle de 2010 face à Michel Martelly l’ont bien montré. Mirlande Manigat incarnait alors, dans l’imaginaire collectif, la candidature de toutes les femmes haïtiennes. Théoriquement, cela pouvait lui valoir un avantage de 52 % ; ramenons-le plus modestement à 30 %, puisque toutes n’étaient évidemment pas appelées à voter pour elle. Il ne s’agissait pas, bien entendu, d’une simple question de sexe dans le cadre d’une élection. Mais cette candidature offrait, sur le plan symbolique et pédagogique, l’occasion de voir une femme accéder au pouvoir et faire ses preuves.
Elle n’avait renoncé ni à sa responsabilité envers les femmes, dont elle défendait la place dans ses travaux juridiques et constitutionnels, ni à son engagement public. Sa participation au gouvernement Henry ne signifiait pas qu’elle les représentait exclusivement ; cependant, tous les regards restaient fixés sur elle. Beaucoup espéraient qu’elle laisserait une empreinte à la hauteur de sa réputation de constitutionnaliste et d’ancienne professeure de droit constitutionnel à l’Université Quisqueya.
En 2024, elle a fait une entrée discrète, presque sans écho, au sein du gouvernement du docteur Ariel Henry, à l’inverse de la percée « louverturienne » de son époux lors des élections du 29 novembre 1987, qui l’avaient conduit au pouvoir pour quatre mois et dix jours. Depuis qu’elle a laissé passer l’occasion de démissionner du premier gouvernement de facto pour signifier son refus de continuer à obtempérer sans limite, on a l’impression qu’une partie de l’opinion la renie, jusqu’à effacer de la mémoire collective tout ce qu’elle avait apporté de positif à la société haïtienne. Pourtant, la vie politique est faite de retournements soudains et de situations parfois difficiles à comprendre. Nul n’est donc entièrement bon ni entièrement mauvais. Juger une personne sans tenir compte de cette vérité profondément humaine relève souvent d’une méchanceté sans grandeur.
Les adversaires, comme les ennemis, pardonnent rarement les erreurs des grandes figures qui ont pourtant servi Haïti, même avec éclat. Ils s’en saisissent pour les traduire devant le tribunal de l’histoire et les condamner avant même leur disparition. Dans cette logique, la société haïtienne pardonne difficilement les erreurs commises indépendamment de la volonté d’une personnalité respectée, surtout lorsque cette dernière avait cristallisé de grandes attentes. Pourtant, “la critique est aisée, mais l’art est difficile”, car ceux qui condamnent ne se distinguent pas toujours, dans leur propre conduite, de ce qu’ils reprochent à autrui, notamment au professeur Mirlande Manigat.
Mon expérience de membre du RDNP
La petite histoire, qui se plaît parfois à se venger, a retenu certaines mesquineries au sujet de ses relations avec les soldats du Palais national chargés de sa sécurité. On lui a reproché un prétendu manque de réalisme politique, comme si un pouvoir nouvellement installé pouvait abolir, en un jour, des pratiques solidement enracinées. On a même affirmé qu’elle s’adressait à eux en français. Mais, si cela est avéré, la question de la langue ne semblait pas constituer un véritable obstacle, puisque la collaboration entre elle et ces soldats se poursuivait normalement. J’en parle en connaissance de cause, ayant connu le personnage et n’oubliant pas l’attitude qu’elle avait eue envers moi lorsque j’étais membre du RDNP.
Loin de moi l’idée d’accabler la professeure, ni d’ailleurs de la défendre. Je m’efforce seulement d’analyser les faits. Ce n’est pas parce que je suis un ancien membre du RDNP que je lui devrais une fidélité impossible. Mon désaccord avec elle procède d’un autre registre : celui de la sanction disciplinaire, à mes yeux injustifiée, qu’elle avait prise contre moi en m’excluant du parti, alors même que je lui annonçais simplement qu’en 1999 j’avais été choisi par l’opposition d’alors, notamment par Evans Paul, pour aller servir la nation haïtienne au sein du Conseil électoral provisoire. Il lui semblait que les membres du RDNP devaient attendre l’accession du parti au pouvoir avant de pouvoir servir dignement l’État. En ma qualité d’avocat, je rejetais catégoriquement cette conception, que je tenais pour irrationnelle.
Le professeur Leslie Manigat, pour sa part, ne partageait pas cette position. Lors de la réunion que j’avais eue avec eux, je leur avais fait valoir que nous ne pouvions rester indéfiniment dans l’opposition, à critiquer sans jamais consentir à mettre notre expérience, notre expertise, notre patriotisme et notre sens de l’État au service du pays. Malgré cela, la position de la professeure demeura inflexible, et je dus partir pour siéger au CEP au nom de la Convergence démocratique. Après avoir prêté serment, j’étais devenu le défenseur de tous les partis politiques, dans le seul souci de la bonne marche du processus électoral. Je crois l’avoir démontré par la cohérence de ma conduite et par le courage avec lequel j’ai assumé mes responsabilités citoyennes.
Un chef de parti n’est pas tenu d’être toujours conciliant envers ses militants. Il lui incombe cependant de juger les faits avec objectivité et patriotisme, en plaçant Haïti au-dessus de toute autre considération. Le pays d’abord, les partis ensuite. À défaut, nous sombrons dans l’extrémisme partisan. C’est dans cet esprit que Simone Weil avait souhaité la suspension des partis politiques, qu’elle considérait comme un obstacle majeur : selon elle, ils soumettent leurs membres à une obéissance aveugle à la logique partisane, au détriment de l’intérêt supérieur du pays.
Une femme de poigne
Je demeure sceptique face aux rumeurs selon lesquelles Leslie Manigat aurait exercé sur son épouse une emprise telle qu’il lui aurait demandé de renoncer au mandat sénatorial de l’Ouest que le peuple lui avait confié, après son propre échec face au candidat Préval. Mon doute s’appuie notamment sur la manière dont elle s’était affirmée lorsque le président Manigat avait refusé mon exclusion du parti. Je ne crois pas davantage qu’ils se soient concertés en ce sens, tant Leslie Manigat me témoignait de l’estime au sein du parti, en raison des initiatives politiques positives que j’avais prises et qui avaient retenu l’attention générale.
Certes, Madame Mirlande Manigat a commis des erreurs politiques à un moment donné de cette transition qui n’en finit plus. J’ai entendu dire qu’elle n’aurait pas dû intégrer le gouvernement d’Ariel Henry et qu’elle aurait mieux fait d’attendre, à supposer qu’elle puisse être aujourd’hui au pouvoir. Le même reproche avait été fait au professeur Leslie Manigat, comme s’il existait un moment idéal, fixé d’avance, pour qu’un homme ou une femme politique tente sa chance au pouvoir. Je réponds par la négative, car le chemin du pouvoir ne devient visible qu’à mesure qu’on le parcourt. En politique, l’expérience précède souvent la doctrine, comme l’existence précède l’essence.
Lors du scrutin de 2006, l’opinion publique était favorable à sa candidature à la place de celle de son mari. Par solidarité, elle préféra toutefois s’effacer et briguer un siège au Sénat. Bien qu’élue, elle renonça pourtant à son mandat, une fois encore par solidarité avec son mari, battu à l’élection présidentielle dans un contexte où la découverte de milliers de bulletins blancs à Titanyen avait jeté une ombre sur le scrutin, même s’il ne faisait guère de doute que René Préval avait une avance confortable sur les autres candidats. Cette action peut apparaître comme une offense que l’on pardonne difficilement, en attendant que l’histoire prononce son dernier mot. La professeure Mirlande Manigat ne saurait être parfaite, car l’imperfection appartient à la condition humaine. Les leaders politiques, surtout lorsqu’ils cherchent à imprimer coûte que coûte leur marque personnelle à l’édification d’une société nouvelle, finissent parfois par contribuer eux-mêmes, de manière inattendue, à leurs propres échecs. La politique fait émerger des femmes et des hommes en des temps que la mémoire collective oublie ensuite, tout comme elle efface parfois leurs heures de gloire et l’utilité sociale de leur trajectoire.
Quoi qu’il en soit, la professeure Mirlande Manigat ne mérite ni le mépris, ni l’oubli, ni l’abandon. Elle a contribué à former des femmes et des hommes de valeur pour le pays. Elle a honoré Haïti comme Première Dame, comme sénatrice, et par la publication de deux ouvrages de référence en matière constitutionnelle. C’est une femme de poigne.
Dr. Emmanuel Charles
Juriste et constitutionnaliste
