Dimanche dernier, le 21 Mars 2026 à l’Institution mixte Fernand Hibbert, le lancement officiel de EDHA (Education and Development of Haiti) a opéré comme un seuil : non pas seulement celui d’une initiative institutionnelle, mais celui d’un déplacement paradigmatique dans la manière d’habiter, de penser et de transmettre le savoir en Haïti. Sous le thème « L’importance de digitaliser notre système éducatif », l’événement a donné lieu à une véritable scène de reconfiguration intellectuelle, où se sont entrecroisées critique des héritages, projection technologique et quête d’un nouvel humanisme pédagogique.
Dans cette dynamique, la modération de Quesnel Ledix a instauré une économie du discours fondée sur la tension productive entre rigueur et circulation des idées. Loin d’un simple rôle d’animation, elle a permis l’émergence d’un espace réflexif structuré, où les interventions se répondaient dans une logique quasi dialectique. Celle de Didier Pierre, en particulier, s’est imposée comme un moment d’intensité théorique : en soulignant l’inadéquation croissante entre les formes traditionnelles de scolarisation et les mutations numériques globales, il a mis au jour ce que l’on pourrait qualifier d’« anachronisme pédagogique ». Mais son propos n’a pas sombré dans la dénonciation stérile ; il a ouvert, au contraire, une perspective de recomposition, où la technologie devient médiation critique plutôt que simple instrument.
Car c’est bien là que se situe le cœur de l’ambition portée par EDHA : déplacer la digitalisation du registre technique vers une ontologie du savoir. Numériser, ici, ne signifie pas uniquement équiper ou connecter, mais transformer les conditions mêmes de possibilité de l’apprentissage. Cela implique une redéfinition des autorités cognitives, une fragmentation des centralités éducatives et l’émergence de subjectivités apprenantes capables de naviguer dans des écosystèmes informationnels complexes. En ce sens, EDHA ne propose pas une réforme, mais une relecture du contrat éducatif haïtien.
Cette densité conceptuelle n’a cependant pas exclu la dimension sensible. La prestation de Marc DUO est venue inscrire l’événement dans une poétique du lien, rappelant que toute transformation éducative engage aussi des affects, des imaginaires et des formes de résonance collective. Le concours de connaissances générales, quant à lui, a introduit une performativité du savoir, où l’apprentissage se fait expérience, interaction et mise en jeu.
Au cœur de cette architecture se déploie la vision de Jepherson A.L., CEO de EDHA, qui semble inscrire son projet dans une temporalité longue : celle d’une mutation progressive mais irréversible. En articulant inclusion, innovation et accessibilité, il esquisse les contours d’un système éducatif capable de répondre aux défis contemporains sans renier ses ancrages.
Ainsi, la clôture de cet événement ne relève pas d’une conclusion, mais d’une suspension féconde. Elle laisse en suspens une question essentielle : comment, dans un contexte de fragilités structurelles, faire du numérique non pas un mirage, mais un levier réel d’émancipation ? EDHA, en posant les premiers jalons de cette interrogation, invite à une traversée exigeante, où l’éducation haïtienne pourrait enfin se penser non plus en retard sur le monde, mais en dialogue avec lui.
Godson MOULITE
