Ancien Premier secrétaire du Parti socialiste, ancien ministre de l’Éducation nationale, ancien Premier ministre de la République française, Lionel Jospin est parti. Comme un chêne centenaire qui s’abat silencieusement dans la forêt de l’Histoire, c’est toute une époque de la gauche française qui vacille avec lui.
Jospin, ce fut d’abord une trajectoire, celle que la République promet à tous et tient si rarement. Né sans argent, sans réseau, sans le carnet d’adresses doré que l’on hérite parfois avec le patronyme, le petit Lionel n’avait qu’une arme : l’école. Cette école publique, laïque et gratuite, colonne vertébrale de la République française, fut pour lui ce que le fleuve est pour le marin le chemin et la force à la fois.
Comme un alpiniste qui ne laisse aucune prise sans l’avoir testée, il gravit un à un tous les échelons : député, conseiller général de Sainte-Gabel, Premier secrétaire du PS, ministre, Premier ministre. Et au sommet de cette ascension républicaine trône l’ENA, l’École Nationale d’Administration, dont il sortit major de promotion non par privilège, mais par mérite pur, comme l’acier sort du feu plus tranchant qu’il n’y est entré.
Cet homme était ce que l’on peut appeler, sans forcer le trait, l’incarnation même de l’éthique et de la morale socialistes. Ce protestant français, raide dans ses convictions comme un peuplier dans la tempête, apportait à la politique cette rigueur morale héritée de la tradition réformée cette culture du devoir, de la parole donnée, de la conscience individuelle dressée face au pouvoir comme un bouclier.
Dans un monde politique où les convictions se négocient parfois comme des parts de marché, Jospin était une monnaie rare : un homme qui croyait ce qu’il disait et faisait ce qu’il croyait. Sa rectitude idéologique n’était pas une rigidité stérile c’était la colonne vertébrale d’un homme qui savait pourquoi il se levait le matin.
Son départ de Matignon restera comme l’un des gestes les plus dignes de la Ve République. Car Jospin refusait que la cuvette d’argent, ce trésor discrétionnaire que le Premier ministre pouvait puiser et redistribuer à sa guise, devienne l’instrument du pouvoir personnel. Là où d’autres auraient vu une prérogative confortable, lui voyait une trahison de l’idéal. Il referma donc la porte, proprement, dignement, sans emporter les argenteries. Ce comportement, noble comme une lame qui refuse de plier, n’a plus cours dans la classe politique française d’aujourd’hui et c’est peut-être la plus cruelle des oraisons funèbres qu’on puisse lui rendre.
Tacticien et méritocrate
Comme le dernier maillon d’une chaîne forgée sur un siècle de luttes ouvrières et d’idéaux républicains, il portait cette filiation non comme un fardeau, mais comme une flamme celle que l’on reçoit des aînés et que l’on doit transmettre sans qu’elle vacille. Il n’était pas seulement un héritier. Il était un stratège politique d’une rare lucidité, capable de lire les rapports de force là où d’autres ne voyaient que des tribunes, de construire patiemment des majorités là où d’autres semaient des divisions.
Le méritocrate et le tacticien ne faisaient chez lui qu’un seul homme. Ministre de l’Éducation nationale, il prit la parole avec une clarté qui tranchait comme un couteau dans le brouillard des ambiguïtés politiques : ce n’est pas la bourgeoisie qui fera l’école pour le peuple c’est aux socialistes de le faire. Les tenants de la droite française prophétisèrent la catastrophe, agitant leurs Cassandres en costume. Ce fut tout le contraire. De cette vision naquit la flamboyante université de Paris-VIII phare intellectuel allumé dans les quartiers populaires, université-laboratoire qui démontra que l’excellence et l’ouverture sociale ne sont pas ennemies, mais sœurs.
Car Jospin ne séparait jamais les mots des actes. De 1997 à 2002, il occupa Matignon comme un architecte occupe un chantier : avec méthode, conviction et le regard tourné vers l’avenir. Cinq lois dignes des idéaux socialistes dans leur essence la plus pure s’imposèrent à la France et résistent encore aujourd’hui à l’usure du temps.
La loi sur les 35 heures réduisit le temps de travail pour partager le labeur et donner aux travailleurs ce bien le plus précieux que l’argent ne peut acheter : le temps de vivre. La loi sur le PACS ouvrit enfin des droits aux couples homosexuels, posant une première pierre sur le long chemin de l’égalité là où d’autres construisaient des murs, Jospin ouvrait des portes. La loi SRU, Solidarité et Renouvellement Urbains, obligea les communes riches à construire des logements sociaux sur leur territoire, brisant le ghetto doré, mêlant les destins. Une loi qui dérangeait ceux qu’elle devait déranger preuve qu’elle était juste.
Cette cohérence le conduisit jusqu’en Haïti. Au lendemain de la chute du régime héréditaire des Duvalier, quand la dictature s’effondra comme un château de cartes vermoulu sous le souffle du peuple haïtien, les socialistes français ne regardèrent pas depuis leurs fenêtres confortables de Paris. Lionel Jospin et le camarade Serge Gilles prirent le chemin de Port-au-Prince. À une époque où l’on ne faisait pas les choses à moitié, où la solidarité internationale n’était pas un hashtag mais un billet d’avion, ils se rendirent physiquement sur cette île meurtrie pour témoigner de leur fraternité avec le peuple haïtien en lutte pour sa liberté. Et pour que le symbole soit complet, Michel de Lafournière, ancien secrétaire du Parti socialiste aux droits de l’homme fut nommé ambassadeur de France en Haïti. Nommer aux droits de l’homme celui qui avait porté les droits de l’homme au sein du PS : c’était toute une philosophie politique condensée dans un décret de nomination. Lionel Jospin retourna en Haïti une ou deux fois encore, fidèle à cette boussole qui ne déviait jamais vers le sud du cynisme.
Et pendant que l’homme incarnait jusqu’au bout cette éthique sans fard et sans compromis, que méditent ceux qui se réclament du socialisme en Haïti ces hommes et ces femmes qui portent l’étiquette de gauche comme un costume du dimanche, mais dont les comportements vis-à-vis de leurs compatriotes les plus humbles révèlent une âme d’extrême droite ? Le mépris de classe déguisé en discours progressiste, la condescendance habillée en solidarité, l’exclusion maquillée en idéal.
Un étalon moral qui s’éteint
Ces socialistes de façade devraient s’asseoir en silence devant la vie de cet homme et se demander, honnêtement, s’ils méritent encore le nom qu’ils portent. Car Jospin avait compris quelque chose d’essentiel, quelque chose qui tient du génie politique autant que de la générosité humaine : la gauche ne gagne que rassemblée, ne gouverne bien que plurielle, ne dure que lorsqu’elle accepte sa propre diversité comme une richesse et non comme une menace. La gauche plurielle cette coalition vivante, parfois bruyante, parfois contradictoire, mais profondément enracinée dans les aspirations populaires fut l’œuvre maîtresse de Jospin. Elle supposait une capacité rare : écouter ceux avec qui on n’est pas toujours d’accord, et gouverner ensemble malgré les différences.
François Hollande, lui, n’a jamais compris ce génie-là. Sa présidence fut un échec sur toute la ligne, non par manque d’intelligence, mais par manque de cette boussole morale et stratégique que Jospin portait naturellement. Il gouverna en regardant les sondages comme un marin regarde le baromètre non pour anticiper la tempête, mais pour savoir comment s’habiller le matin. Il fonctionnait à l’obédience médiatique, cherchant la validation des éditorialistes là où Jospin cherchait la cohérence avec ses idéaux. Un socialiste qui gouverne pour plaire aux journalistes gouverne pour tout le monde sauf pour le peuple.
Et pendant ce temps, Jean-Luc Mélenchon et La France Insoumise au-delà des rodomontades, des caricatures et des manipulations orchestrées en boucle par des chaînes comme CNews représentent quelque chose que tout socialiste lucide devrait être capable de reconnaître : une gauche viscérale, ancrée dans les entrailles populaires, portée par des femmes et des hommes qui ont faim de justice sociale avec une sincérité que les petits calculs électoraux n’ont pas encore entamée.
Un leader socialiste qui ne voit pas cela, qui se laisse aveugler par les manipulations médiatiques au point de traiter ses alliés naturels en ennemis, n’est pas digne d’être socialiste. Et encore moins digne de porter l’histoire de ce parti cette histoire longue, douloureuse et glorieuse à la fois, tracée dans le sang de Jaurès, dans la dignité de Blum, dans la patience de Mitterrand, dans la droiture de Jospin.
Quand un homme comme Jospin disparaît, ce n’est pas seulement un homme qui part c’est un étalon moral qui s’éteint, une mesure à laquelle on pouvait encore comparer les autres. Il fut le dernier des Justes d’une certaine gauche française celle qui croyait que gouverner était d’abord un acte moral avant d’être un acte de pouvoir. Jospin n’a pas laissé un héritage confortable. Il a laissé une exigence celle de mériter le nom que l’on porte, de gouverner comme on croit, de respecter ses alliés comme ses adversaires, et de ne jamais confondre le pouvoir avec la mission. À gauche en France, en Haïti, partout ailleurs ceux qui se réclament de cet héritage sans en accepter le prix moral ne font que profaner une mémoire. Le camarade Jospin est parti. Mais ses leçons, elles, attendent qu’on les apprenne enfin. Jospin fut sans doute le dernier des socialistes authentiquement fidèles à la grande lignée : Jaurès l’humaniste assassiné pour ses idées, Blum le juste qui gouverna sous les quolibets de la haine, Mitterrand le stratège qui porta enfin la gauche au pouvoir.
Maguet Delva
Paris (France)
