À la lumière des recherches que j’ai menées sur le sujet, deux voies permettent d’accéder au statut de loup-garou : l’initiation volontaire, par une personne en quête de pouvoir maléfique, et la transmission par un parent ou un proche, inspirée par l’affection ou le souhait de protéger.
Il existe des gens qui sont des « loups-garous » sans le savoir. Ce sont des cas exceptionnels. Selon certains récits et témoignages, les loups-garous connaissent leurs origines et savent comment ils sont devenus ce qu’ils sont, que ce soit les figures centrales du vaudou (ougan, manbo) ou de n’importe quelles autres religions chrétiennes. Compte tenu de cette précision, la sorcellerie ne se confond pas nécessairement avec le vaudou : il peut s’agir d’éléments empruntés puis détournés, transformés par la méchanceté humaine.
Ces personnes entrent dans un processus qui commence auprès d’un ougan, souvent comme stagiaires ou apprentis. Elles peuvent aussi provenir d’un lakou où les cérémonies vaudoues occupent une place dominante. Dès lors, elles se font initier par le patriarche ou par le ougan responsable de cet espace, ou bien se rendent dans un autre lakou, n’importe où, afin de réaliser leur projet de devenir mambo ou ougan. Elles suivent alors des règles précises, occupent des fonctions (secrétaire, membre influent, etc.), franchissent les étapes nécessaires, jusqu’à l’intronisation.
Dans certaines circonstances, des personnes qui veulent à tout prix devenir ougan ou manbo cherchent à « acquérir » des forces mystiques auprès d’autres, réputés s’y connaître. Ce faisant, elles forcent la nature — et cela peut être très dangereux. Elles ne seraient plus entièrement libres de leurs actes : elles devraient respecter, à la lettre, les conditions imposées par le « donneur » de ces forces invisibles et risqueraient même d’être détruites par ces puissances dont elles croient détenir le contrôle. Ce ne sont pas des forces « naturelles » : elles s’accompagnent de contraintes et de contreparties qui, elles, ne disparaissent pas.
À l’inverse, certaines personnes peuvent accéder au statut de ougan sans passer par toutes les étapes évoquées plus haut, lorsqu’elles auraient été « choisies » naturellement par des forces mystiques dont elles ignorent parfois l’origine. Des initiés parlent, à ce propos, de : « Lwa Ginen, fòs ki soti nan Ginen ki natirèl lakay yon moun ». Selon mes informateurs — auxquels je rends hommage pour leur disponibilité et leurs réponses, lors de mes recherches —, ces forces « naturelles » dispensent d’aller chercher ailleurs ce que l’on possède déjà.
Si je décris les faits liés au phénomène des loups-garous avec une certaine assurance, c’est pour une raison simple : je les ai vécus personnellement, et j’en ai aussi recueilli des récits auprès de personnes proches, de près ou de loin.
Une transmission à travers un peigne
Dans le cas des loups-garous, il n’y a pas, à proprement parler, de succession, comme s’il s’agissait d’un héritage transmis aux descendants ou aux proches parents. En revanche, la possibilité de transmission de cette pratique peut exister, parfois par affection envers un parent ou un ami fortement apprécié.
Par exemple, je connais un cas à Bel-Air. C’était aux environs des années 1970. Une femme nommée Alice perd son fils de trois ans, Jérôme. C’est la panique dans la maison où vivent la mère d’Alice, Titante, et sa grand-mère, Granma.
Cette disparition maléfique révolte Titante, loup-garou de son état. Pour elle, c’était presque une carte de visite, tant elle en était fière. Face à la mort inattendue de son petit-fils, elle veut se venger de celui qui en a été l’auteur.
Titante décide d’aller voir un voyant vivant dans la Plaine, où l’on trouve, dit-on, de nombreuses manbo et ougan réputés efficaces.
Après s’être installée dans le « cabinet », elle raconte de but en blanc à l’ougan que son petit-fils est mort mystérieusement et qu’elle entend venger sa mort. Le « prêtre » lui demande alors ce qu’elle veut, au-delà de connaître l’origine de cette disparition subite. Elle répond qu’elle veut la mort du ou de la responsable.
Le prêtre vaudou bat les cartes pour comprendre l’origine du décès. Dans son travail mystique, il voit que c’est la mère de Titante — Granma, la grand-mère d’Alice et l’arrière-grand-mère du défunt — qui a « mangé » l’enfant. Il ne le révèle pas à sa consultante, mais lui redemande ce qu’elle souhaite faire subir à la personne en cause. Elle répète qu’elle veut sa mort.
Sachant qui a commis l’acte, l’ougan hésite face à une telle demande et répète plusieurs fois : « Chay sòti sou tèt konn tonbe sou zepòl » (en substance : « Quand on enlève une charge de la tête, elle peut retomber sur les épaules. »). Mais Titante insiste, imperturbable : « Mwen pa bezwen konnen kiyès moun nan; m ap peye w pou w manje l tou » (« Je n’ai pas besoin de savoir qui c’est ; éliminez-le et je vous paierai pour cela. »)
Finalement, l’ougan lui dit qu’une fois les funérailles terminées, l’auteur du crime mourra. Titante paie la séance d’expédition et s’en va, sans savoir que la coupable n’est autre que sa propre mère, Granma, elle aussi loup-garou.
Viennent alors les funérailles. C’est un matin. Toute la famille, contrite, est réunie au grand cimetière, à l’exception d’Alice. Car dans la tradition haïtienne, une mère n’assiste pas aux funérailles de ses enfants ni suit leurs cercueils. Les enfants peuvent en revanche assister aux obsèques de leurs mères. Alice reste donc à la maison avec Granma, trop vieille pour se déplacer.
Se sentant mal, Granma demande à sa petite-fille de la coiffer. Alice s’exécute. Une fois la coiffure terminée, Granma lui remet un peigne en lui demandant de tenir fermement ce cadeau. C’était, en quelque sorte, le symbole — ou le « diplôme » — de loup-garou que cette manmi transmettait par ce geste. Sentant qu’elle allait quitter ce monde, elle avait ainsi transmis ce pouvoir mystique et maléfique à Alice, la mère de l’enfant défunt.
Peu de temps après, Grandma décède. Sidérée, Alice pousse un cri. Alertés par ses hurlements de douleur, les voisins accourent. Le reste de la famille, qui venait d’assister à l’enterrement du petit et se trouvait tout près sur le chemin du retour, entend les cris désespérés et presse le pas pour voir de quoi il retourne. Titante comprend tout de suite que c’est bien sa mère, la fautive. La femme perd d’un coup deux personnes dans des conditions mystérieuses.
Loup-garou malgré soi !
Les autres membres de cette famille, qui ont survécu à cette situation tragique, vivent aujourd’hui en Amérique. S’ils ont l’occasion de lire cet article, ils pourront s’y reconnaître, corriger ou compléter mon récit. Je les connais parfaitement, pour avoir grandi presque avec eux dans ce quartier situé aux environs de Fort-Dimanche.
Alice n’était pas, à proprement parler, une loup-garou « consciente » ou pleinement assumée, comme c’est habituellement le cas. Au contraire, la pauvre se plaignait de cette situation qu’elle jugeait catastrophique. Elle ignorait qu’elle avait changé depuis le cadeau du peigne, et qu’elle « mangeait » des bébés. Les parents des victimes racontaient qu’ils la voyaient fréquemment au-dessus des maisons où se trouvaient des nouveau-nés, et aux abords de celles-ci. Ignorant les apparitions qu’on lui reprochait, elle a fini par se convaincre qu’elle était une loup-garou parce que, à plusieurs reprises, elle s’est réveillée, surprise de constater sur son corps des traces de coups de fouet et des blessures inexplicables.
N’en pouvant plus, elle a dû se convertir au protestantisme pour échapper à cette malédiction, et allait souvent témoigner, parlant de repentance et de son « chemin vers le Christ ». Mais rien n’y fait. C’est seulement lors d’une visite chez sa belle-mère que tout change : la femme a surpris Alice en train de se métamorphoser en animal. La mère de son mari, qui s’y connaissait en matière mystique, voyant qu’Alice était innocente et inconsciente de son état, lui demanda si elle souhaitait mettre fin à cette malédiction. Elle répondit oui, et celle-ci fit ce qu’elle put pour la désenvoûter.
J’ai assisté, à maintes reprises, à des récits de cette nature, mais les témoins n’ont jamais livré les « recettes » de leur mal. Quant à Alice, elle ne connaissait aucune méthode : elle affirmait seulement que c’est avoir reçu, de sa grand-mère, le peigne en cadeau, que son monde a basculé.
Il importe aussi de signaler qu’on pourrait penser à une transmission familiale, voire « génétique », puisque sa mère était, elle aussi, loup-garou au moment où elle le devenait. Cependant, nous avons remarqué que certains, dans leurs témoignages, donnent l’impression de se repentir tout en gardant secrets les modes opératoires. Ce qui porte à penser qu’ils pourraient à tout moment à recommencer à s’adonner à leurs pratiques sordides. Cela dit, ce n’est pas toujours le cas.
L’un de mes éléments de réponse, ici, repose sur le fait qu’une même famille peut compter plusieurs loups-garous, sans qu’ils ne se chamaillent ni ne se nuisent entre eux lorsqu’il s’agit d’agir contre une autre personne. Comme dit le proverbe : « Mache chèche pa janm dòmi san soupè » (« Qui cherche trouve ! »). Le phénomène mystique n’est pas l’apanage d’Haïti : d’autres peuples disposent également de traditions culturelles qu’ils perpétuent et pratiquent sans éprouver de honte.
Dr. Emmanuel Charles
Avocat, sociologue et ethnologue
