À moins de trois semaines de la fin officielle de la transition politique à Port-au-Prince, Haïti avance sur une ligne de crête, entre promesse d’élections et risque d’un nouveau vide institutionnel. C’est dans cet entre-deux instable que l’ONU a décidé de reprendre pied, physiquement et politiquement, dans une capitale livrée depuis de nombreux mois à la loi des gangs.
« Haïti est entrée dans une phase critique de son processus de restauration des institutions démocratiques », a averti mercredi Carlos Ruiz Massieu, principal représentant de l’ONU dans le pays, devant le Conseil de sécurité. La formule est diplomatique, mais le message est clair. « L’heure des manœuvres politiques est terminée », a-t-il lancé, appelant l’ensemble des acteurs haïtiens – autorités de transition, partis, société civile, secteur privé, leaders religieux – à « prioriser l’intérêt national et agir avec responsabilité et retenue ».
Cette mise en garde intervient alors que l’ONU rétablit progressivement l’intégralité de sa présence à Port-au-Prince, après deux années marquées par des évacuations de personnel en raison de l’insécurité chronique. Le redéploiement du personnel international du Bureau intégré des Nations Unies en Haïti (BINUH) de M. Ruiz Massieu, rendu possible par des accords logistiques et sécuritaires régionaux, marque un changement de dynamique.
Un cadre électoral posé, sans date de scrutin
L’ONU peut s’appuyer sur des jalons formels. Le responsable a souligné l’adoption d’un décret électoral le 1er décembre 2025, suivie de la publication d’un calendrier électoral le 23 décembre. Ces textes, a-t-il estimé, « fournissent un cadre opérationnel pour aller de l’avant après des années de retard ». Aucune date de scrutin n’est encore avancée, mais ces décisions pourraient marquer, selon lui, un changement de phase après une longue paralysie institutionnelle.
Les électeurs haïtiens n’ont pas pris le chemin des urnes depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse, en juillet 2021. Depuis 2024, le pays est dirigé par un Conseil présidentiel de transition, initialement chargé d’organiser des élections générales d’ici le 7 février prochain, date butoir pour la remise du pouvoir à des dirigeants élus.
Des avancées sécuritaires fragiles
Outre l’agenda électoral non tenu, le sol haïtien continue de se dérober. En 2025, les homicides intentionnels ont augmenté de près de 20 % par rapport à l’année précédente. Les gangs contrôlent toujours des axes économiques et agricoles clés, déplacent des populations entières et saturent des forces de police déjà exsangues. « Les gangs continuent de démontrer leur capacité à mener des attaques coordonnées », a constaté M. Ruiz Massieu.
Le diplomate d'origine mexicaine, qui a pris la tête du BINUH en août dernier, estime toutefois que la pression accrue des forces de sécurité nationales, appuyées par la nouvelle Force de répression des gangs (FRG), une mission non-onusienne autorisée fin septembre par le Conseil, a permis la réouverture de certaines routes et un retour limité de l’État de droit autour du Champ de Mars, cœur symbolique du pouvoir.
La poursuite du déploiement de la FRG, qui devrait compter au total 5 550 soldats et policiers internationaux, permettra de continuer sur cette lancée. Elle sera épaulée sur les plans logistique et financier par un nouveau Bureau d’appui des Nations Unies en Haïti (BANUH), censé être pleinement opérationnel d’ici le 31 mars 2026, une étape jugée « critique » par le haut responsable.
Mais la force multinationale reste tributaire de la mobilisation financière et politique des États membres. « Il est urgent que les États continuent de lui fournir les ressources nécessaires pour exécuter son mandat », a plaidé M. Ruiz Massieu, évoquant notamment les contributions volontaires au fonds fiduciaire géré par l’ONU.
Ces frêles avancées restent toutefois réversibles. « Les améliorations sécuritaires risquent d’être annulées », a prévenu M. Ruiz Massieu, soulignant l’urgence d’étendre ces gains et de rétablir des services de base dans les quartiers les plus meurtriers de la capitale, qui demeurent pour la plupart sous le contrôle des gangs. La sécurité, insiste-t-il, ne peut être une fin en soi. Elle doit ouvrir un espace politique crédible.
Une stabilisation encore minée par l’urgence humanitaire
À plus long terme, il s’agit d’éviter que la réponse armée ne se substitue à la reconstruction de l’État. « Les objectifs sécuritaires immédiats doivent être équilibrés par un renforcement durable des institutions nationales », a estimé M. Ruiz Massieu, rappelant que la stabilité ne pourra être durable sans des voies crédibles de sortie de la violence, notamment pour les jeunes et les enfants enrôlés par les gangs. « Les gangs continuent de recruter et d’exploiter des enfants en manipulant les frustrations et les souffrances quotidiennes des citoyens ordinaires », a-t-il alerté, appelant à relancer une politique nationale de désarmement, de démantèlement et de réintégration.
Sur ce champ aussi, le temps presse. La crise humanitaire, massive, continue de miner toute perspective de normalisation. Alors que 6,4 millions de personnes ont besoin d’aide, Haïti figure parmi les appels humanitaires les moins financés au monde. Pour 2026, 880 millions de dollars seront nécessaires afin d’assister 4,2 millions des plus vulnérables.
Dans ce contexte, le retour complet de l’ONU à Port-au-Prince n’a rien d’un symbole gratuit. C’est un pari risqué : celui que la présence internationale, longtemps contestée et affaiblie, puisse encore peser sur le cours des événements. « Les progrès que nous avons observés montrent que l’avancée est possible, mais qu’elle reste réversible », a résumé Carlos Ruiz Massieu. Tout se joue désormais dans la tension entre agir assez vite pour éviter l’effondrement, sans donner l’illusion que la transition peut être prolongée indéfiniment.
Source: ONU INFO
