Par Aldy Castor, MD
Je me souviens encore.
Le 12 janvier 2010, lors du tremblement de terre en Haïti, Baudelaire Petit-Frère Petit, alors directeur de l’Unité de Coordination des Activités des Organisations Non-Gouvernementales (UCAONG), a disparu sous les décombres, emportant tragiquement avec lui une part de la mémoire administrative du pays : des dossiers d’ONG, des archives, des traces de travail, et tant d’efforts silencieux.
Ce souvenir m’est revenu avec force lors de ma présentation sur la modernisation de la DCAONG, organisée par le Ministère de la Planification et de la Coopération Externe, le vendredi 15 janvier 2026. Il rappelle une vérité que l’on oublie trop souvent : la mémoire administrative n’est pas un détail technique. Elle constitue une condition de continuité, de transparence et d’efficacité.
Aujourd’hui, l’UCAONG, devenue la Direction de Coordination des Activités des Organisations Non-Gouvernementales (DCAONG), veut se moderniser. Et si cette réforme devenait un levier structurant du développement en Haïti ? Moderniser la DCAONG, c’est moderniser le cadre de l’action des ONG dans le pays : moins de paperasse, plus de clarté, et un État plus crédible au service des communautés.
De la paperasse à la performance : un choix de gouvernance
Dans la diaspora aux États-Unis, j’ai souvent entendu une expression simple : “in at 8, out at 4”. En Haïti, je la traduirais ainsi : de 8 à 4, des dossiers qui entrent le matin et sortent l’après-midi, dans un système clair, organisé et orienté vers les résultats.
Cette formule résume l’esprit d’une : faire fonctionner nos institutions avec plus d’efficacité et moins de lourdeur. Il ne s’agit pas de “faire moderne pour faire moderne”, mais de bâtir une administration qui répond aux exigences de notre époque et renforce la crédibilité du pays. Moderniser le DCAONG est une décision de gouvernance.
Un constat ancien : une procédure lourde, fragmentée et coûteuse
Je me suis toujours intéressé au rôle des ONG en Haïti : à leur utilité, bien sûr, mais aussi à leurs limites lorsqu’elles évoluent dans un environnement administratif fragile. En 2004 déjà, j’avais consacré un livret à cette question : Les actions et limites des ONG : l’exemple d’Haïti. Vingt ans plus tard, l’évidence demeure : l’efficacité de l’action humanitaire dépend aussi de la qualité du cadre public qui l’accompagne.
Aujourd’hui encore, pour l’année fiscale 2025, le dépôt annuel des dossiers demeure une procédure lourde et pénalisante, tant pour les organisations que pour l’administration. Hérité du XXᵉ siècle et mal adapté aux exigences actuelles, ce modèle génère lenteurs, manque de coordination et faible capacité d’évaluation. Il affaiblit ainsi l’efficacité de l’action nationale et la crédibilité institutionnelle du pays, y compris auprès de ses partenaires.
Un chiffre permet de mesurer l’ampleur de l’écart. Aux États-Unis, on recense environ 1,5 à 2 millions d’organisations non gouvernementales pour une population d’environ 350 millions d’habitants, soit un ratio de 4 300 à 5 700 ONG par million d’habitants. En Haïti, le Ministère de la Planification et de la Coopération Externe (MPCE) a publié, le 13 décembre 2025, dans Le Nouvelliste, la liste des ONG reconnues pour l’exercice fiscal 2025–2026, au nombre de 130. Si l’on estime à 250 à 300 le nombre total d’ONG enregistrées pour une population d’environ 12 millions d’habitants, cela correspond à 21 à 25 ONG par million d’habitants. Autrement dit, les États-Unis comptent, proportionnellement, environ 170 à 275 fois plus d’ONG par habitant qu’Haïti.
Une telle différence ne s’explique pas par la générosité seule : elle tient aussi à l’existence d’un cadre juridique et fiscal plus incitatif, d’une culture du don plus enracinée, et d’une administration plus prévisible ; autant de facteurs qui facilitent la cré ation, la conformité et la transparence des organisations.
Ailleurs, le monde avance : la méthode fait la différence
La comparaison est parlante. Aux États-Unis, l’expérience de la Haitian Resource Development Foundation (HRDF) avec l’Internal Revenue Service (IRS) montre une autre façon de faire : dépôt en ligne, confirmation immédiate, suivi automatique, et documents archivés au même endroit, de façon sécurisée.
En quelques minutes, un dossier peut être soumis, vérifié et classé. La différence n’est pas d’abord une question d’argent : c’est une question de méthode, d’organisation et de volonté de simplifier, sans perdre le contrôle.
C’est exactement ce type de changement qu’Haïti doit viser pour moderniser son administration et permettre aux ONG de travailler plus vite, plus clairement, et finalement de mieux servir les communautés.
Pourquoi “DCAONG 2.0” ? Une modernité utile, pas décorative
J’ai volontairement choisi l’appellation « DCAONG 2.0 ». Elle traduit une idée simple : faire évoluer une institution essentielle vers une version modernisée, structurée et mesurable du service public.
Dans le langage contemporain, “2.0” signifie une mise à jour : on conserve l’identité et la mission, mais on améliore les outils, les processus et les résultats. Autrement dit, DCAONG 2.0 ne renie pas la DCAONG ; elle lui donne les moyens de répondre à son époque.
DCAONG 2.0 : une plateforme unique, claire et transparente
La vision d’une DCAONG 2.0 repose sur une plateforme numérique intégrée, alignée sur les standards internationaux. Des démarches simplifiées, une base de données structurée et des informations accessibles en temps réel permettraient une meilleure coordination avec les ministères sectoriels, tout en facilitant le travail des partenaires.
Contrairement à certaines craintes, la digitalisation ne réduit pas le contrôle : elle le renforce. Dans un système numérique, chaque étape laisse une trace, enregistrée et consultable. Le papier se perd, se disperse, s’oublie. Un système numérique bien conçu, lui, garde la mémoire des décisions, protège l’institution et facilite l’audit.
Des technologies comme la blockchain, notam ment Cardano, peuvent, si nécessaire, renforcer la traçabilité et rassurer certains bailleurs. Mais il faut être clair : ce n’est pas une obligation, plutôt une option à activer progressivement selon les priorités et les capacités.
Une chose, en revanche, doit rester non négociable : les données restent haïtiennes. La technologie n’est pas une autorité. Elle n’est qu’un outil, au service de la souveraineté institutionnelle.
DCAONG 2.0 représente enfin une réallocation intelligente de coûts déjà existants : déplacements inutiles, retards répétés, gestion du papier, duplication des tâches, pertes de temps et fatigue administrative. En réalité, ne pas moderniser coûte souvent plus cher que moderniser.
Mais pour être durable, cette modernisation doit inspirer confiance et répondre à un environnement international plus exigeant. Trois dimensions méritent donc une attention particulière.
Bâtir la confiance : diaspora, ONG étrangères et dialogue structuré
Ayant vécu aux États-Unis depuis plus d’un demi-siècle, j’ai participé à des actions humanitaires menées par des ONG, notamment la Haitian Resource Development Foundation (HRDF) et l’Association médicale Haïtienne à l’Etranger (AMHE), mais aussi à des initiatives conduites avec des institutions publiques, dont le Commandement du Sud des États-Unis. Cette expérience m’a appris une chose simple : l’efficacité ne dépend pas seulement des moyens, mais aussi du cadre public qui organise l’action.
Dans cette perspective, la modernisation de la DCAONG gagnerait à s’appuyer sur un dialogue structuré avec la diaspora haïtienne et les ONG étrangères. Des rencontres de travail, notamment en Floride, pourraient permettre d’aligner les attentes, de clarifier les règles de gouvernance et de partager des méthodes éprouvées.
Il est temps de passer d’une relation ponctuelle à un partenariat organisé, orienté vers les résultats. Ce dialogue devient alors un levier de confiance. Car la confiance se consolide lorsque l’État démontre qu’il sait s’aligner sur des standards internationaux désormais fondés sur la transparence, la traçabilité et l’impact mesurable.
Transparence et résultats : le nouveau standard international
Cette démarche prend encore plus de sens au regard de l’évolution récente de la politique américaine. Le 22 décembre 2025, le Département d’État des États-Unis a publié une orientation intitulée « Restoring America’s Global Health Leadership », portée par le Secrétaire d’État Marco Rubio. Elle repose sur un constat clair : l’ancien modèle d’aide, trop peu structuré et insuffisamment évalué, n’a pas produit les résultats attendus.
Désormais, les États-Unis privilégient des résultats concrets, une traçabilité rigoureuse et une responsabilité partagée avec les gouvernements. Pour Haïti, il ne s’agit pas de subir cette évolution, mais de l’anticiper avec intelligence.
En s’alignant sur cette approche, la DCAONG renforce le rôle de l’État haïtien comme interlocuteur crédible, facilite le dialogue avec les partenaires et ouvre l’accès à des financements de développement plus stables, mieux suivis et mieux structurés.
Le nœud sensible : les frais de vérification douanière
Haïti doit regarder en face un point crucial : les frais de vérification douanière appliqués aux cargaisons destinées à l’action humanitaire et au développement.
Le débat n’est pas de savoir s’il faut des frais, car un État a le droit et même le devoir d’encadrer et de contrôler. La vraie question est plutôt : quel niveau de frais est raisonnable, prévisible, et compatible avec l’objectif d’aider la population, sans décourager les partenaires ?
Dans de nombreux pays, les organisations à but non lucratif bénéficient de cadres fiscaux adaptés, justement parce que leurs activités répondent à un objectif d’intérêt public. L’enjeu est toujours le même : faciliter l’aide tout en garantissant la traçabilité et le contrôle.
Prenons un cas concret. Une ONG fait venir un conteneur de quarante pieds avec des denrées nutritionnelles pour soutenir une population confrontée à l’insécurité alimentaire. Or, selon les données les plus récentes du PAM et de la FAO, plus de la moitié de la population haïtienne, environ 5,7 millions de personnes, vit en situation d’insécurité alimentaire aiguë, et près de 2 millions se trouvent en situation d’urgence.
Dans plusieurs pays de la région, tels que la République dominicaine, El Salvador, Honduras, Nicaragua et Guatemala, les frais de vérification pour ce type de cargaison se situent généralement entre 50 et 250 dollars. En Haïti, ces frais sont passés de 250 dollars en 2019 à 4 000, voire 6 000 dollars en 2025, sans lien clairement perceptible avec une amélioration du service rendu.
Le problème n’est donc pas l’existence des frais, mais le fait qu’ils deviennent excessifs, imprévisibles et dissuasifs. Dans ces conditions, certains bailleurs et certaines ONG prennent une décision simple : déployer leurs projets ailleurs, là où le cadre est plus stable.
Le résultat est immédiat : moins de projets, moins d’aide, et moins de soutien pour les familles haïtiennes exposées à l’insécurité alimentaire. À l’échelle nationale, cela réduit les flux et aggrave l’impact social.
Il ne s’agit pas de retirer le contrôle de l’État, mais d’établir des frais raisonnables et proportionnés, alignés sur les standards régionaux, afin que les projets restent en Haïti. Des règles claires et des coûts prévisibles permettent à l’État de mieux contrôler, et à la population de mieux bénéficier de l’aide.
Ce que gagne Haïti : efficacité, crédibilité, impact
Les bénéfices d’une DCAONG 2.0 sont concrets. La DCAONG gagne des données fiables, des procédures prévisibles et une meilleure capacité de coordination. Les ONG gagnent une administration simplifiée, une réduction des coûts et une visibilité institutionnelle renforcée.
Le résultat est clair : plus de confiance, plus de crédibilité, et un impact plus efficace sur le terrain.
Dans un pays où les besoins sont immenses, le temps administratif perdu finit toujours par se traduire en opportunités sociales perdues. Moderniser, ici, revient à faire gagner du temps à tout le monde, y compris à ceux qui en ont le moins.
Une modernisation possible en 12 à 18 mois
La mise en œuvre d’une DCAONG 2.0 peut se faire de manière progressive et maîtrisée sur une période de douze à dix-huit mois.
Une première phase, consacrée à la gouvernance, permettrait de structurer le projet, avec un comité de pilotage associant la DCAONG, les ONG et les partenaires, une feuille de route validée et un cahier des charges précis.
Une seconde phase porterait sur le déploiement, avec la mise en service de la plateforme, la formation des équipes, puis des ajustements fondés sur les retours du terrain.
Il faut cependant le souligner avec réalisme : lorsqu’un ministère bascule vers le dépôt électronique sans préparation suffisante des équipes et des procédures, on observe souvent les mêmes dérives. Un “nouveau canal” finit par reproduire l’ancien désordre, des dossiers numériques s’accumulent comme les dossiers papier, et la plateforme devient, faute de méthode, un simple cimetière numérique. La frustration arrive vite - « Sistèm nan pa mache » - alors que, bien souvent, c’est le processus qui n’a pas été repensé.
C’est pourquoi le projet pilote « de 8 à 4 » constitue une étape de transition indispensable : une béquille temporaire, mais nécessaire, pour sécuriser la réforme, corriger les pratiques, et installer durablement une culture de gestion moderne.
L’objectif est une plateforme opérationnelle, des résultats mesurables, et une modernisation adaptée aux réalités du pays.
Conclusion : choisir “de 8 à 4”
Au fond, DCAONG 2.0 est un choix simple. Soit les dossiers entrent, s’empilent. Soit l’on fait un saut décisif vers la modernité : « de 8 à 4 ».
Choisir “de 8 à 4”, c’est choisir l’efficacité plutôt que l’attente, la transparence plutôt que l’opacité, et des résultats concrets plutôt que des procédures interminables.
Car moderniser la DCAONG, ce n’est pas seulement améliorer une administration. C’est protéger les efforts de ceux qui aident, renforcer la crédibilité du pays, et rendre plus dignes les réponses apportées aux familles haïtiennes dans le besoin.
Et si l’on peut sourire un instant, sans perdre le sérieux du propos, disons-le ainsi : Haïti a déjà assez de montagnes à gravir. En retirant celle du papier, nous ouvririons un chemin plus direct vers le développement.
