Pour l’exercice fiscal 2024-2025, l’économie haïtienne a de nouveau enregistré une croissance négative, avec un recul du PIB estimé à -2,7 %. Selon le gouverneur de la Banque de la République d’Haïti (BRH), Ronald Gabriel, cette performance marque la septième année consécutive de contraction économique, cumulant une baisse de 16 % du produit intérieur brut. Une trajectoire préoccupante, attribuée à une combinaison de chocs conjoncturels et de faiblesses structurelles profondes.
Alors que cette chute soit significative, elle reste inférieure à celle observée durant l’embargo de 1991 à 1994, période durant laquelle l’économie s’était contractée de 22,5 % en seulement trois ans.
Cette récession prolongée s’est traduite par la destruction de plus de 100 milliards de gourdes de richesse nationale. Le gouverneur souligne que les crises sécuritaire, politique et sanitaire notamment la pandémie de COVID-19 ont contraint l’économie à évoluer bien en deçà de son potentiel réel.
Dans un entretien accordé à l’économiste Kesner Pharel, diffusé sur le plateforme de la Banque centrale, Ronald Gabriel a souligné que l’impact de l’insécurité sur l’efficacité de la politique monétaire. Les mécanismes de transmission, essentiels à la régulation économique, nécessitent un environnement stable pour fonctionner. Or, depuis 2018, une crise multidimensionnelle paralyse le développement financier du pays.
Le gouverneur pointe du doigt une crise sécuritaire aiguë et une instabilité politique persistante, où le banditisme alimenté en partie par la pauvreté freine les activités économiques. Malgré tout, le taux de change reste relativement stable, oscillant autour de 130 gourdes pour un dollar américain.
L’économie haïtienne continue de subir les séquelles de la pandémie de 2020 et des épisodes de « pays lock », qui ont entraîné des fermetures massives d’entreprises. L’insécurité a fragmenté les marchés régionaux, faisant exploser les coûts de distribution et de commercialisation. Résultat: une inflation persistante qui dépasse le stade de la stagflation pour s’apparenter à une « dépression prolongée ».
Parallèlement, les déséquilibres économiques étaient déjà visibles avant l’aggravation de la crise sécuritaire. Le secteur agricole, autrefois pilier de l’économie avec plus de 40 % de la valeur ajoutée, ne représente aujourd’hui que moins de 17 %. La réduction des surfaces cultivables, due à l’insécurité, accentue la dépendance du pays aux importations.
Par contre, le pays souffre d’un déficit criant en infrastructures, d’un accès limité à l’énergie et d’un tissu productif trop peu dynamique pour tirer parti d’un taux de change favorable. À cela s’ajoute une perte inquiétante de capital humain: de nombreux cadres qualifiés quittent le pays, affaiblissant les institutions et compromettant la qualité des services publics.
Interrogé sur les transferts de fonds vers Haïti, le gouverneur a révélé que les envois sans contrepartie ont atteint un niveau record en 2025, avec un montant de 4,95 milliards de dollars américains soit une hausse de 19,8 % par rapport à l’exercice précédent. Ce chiffre pourrait être sous-estimé, certains transferts informels, comme les « pocket transfers », échappant aux statistiques officielles.
Par ailleurs, plus de 70 % de ces fonds proviennent des États-Unis, une concentration qui rend l’économie haïtienne vulnérable aux décisions de politique migratoire ou fiscale de Washington. Dans un pays où la production nationale s’effondre, ces transferts constituent une bouée de sauvetage pour la consommation des ménages. Ils représentent le « dernier souffle » d’une économie asphyxiée par la baisse des exportations et des investissements directs étrangers.
Ces flux de devises permettent à la BRH d’intervenir sur le marché des changes en tant qu’acheteur de dernier ressort, contribuant à la constitution de réserves brutes estimées à 3,2 milliards de dollars. Toutefois, des simulations montrent qu’une taxation des transferts ou la révocation du statut de protection temporaire (TPS) pourraient entraîner une perte annuelle de 100 millions de dollars.
Pour illustrer l’importance de ces transferts, le gouverneur compare leur rôle à celui d’une perfusion maintenant en vie un patient dont les organes en l’occurrence les secteurs productifs comme l’agriculture sont défaillants. Si cette perfusion est vitale, elle souligne aussi la fragilité de l’économie haïtienne.
En somme, pour espérer retrouver le niveau de richesse de 2018 d’ici 2030, Haïti devra impérativement rompre avec ce cycle de décroissance. Un objectif que Ronald Gabriel juge atteignable, à condition de rétablir la sécurité et la stabilité politique.
Likenton Joseph
