Pour Jean Claudy, Marion et Jean Cédric
Par-delà la célébration de son centenaire, René Depestre mériterait d’entrer à titre posthume dans la constellation des grands classiques intemporels, à l’instar notamment du Colombien Gabriel Garcia Márquez ou des Français Marcel Proust et Louis-Ferdinand Céline. « Hadriana dans tous mes rêves » est une œuvre majeure pouvant correspondre sans complexe au « Cent ans de solitude » (Garcia Márquez), « À la recherche du temps perdu » (Proust) ou encore « Voyage au bout de la nuit » (Céline). C’est généralement par une œuvre pivot qu’un écrivain ou un penseur entre dans l’immortalité. Il y a des cas encore plus surprenants où l’auteur est définitivement consacré dès la parution de son premier ouvrage. Martin Heidegger en est un exemple probant.
La carrière de Heidegger totalise environ cent dix livres. Mais c’est « Être et temps » qui lui a valu d’être passé à la postérité perpétuelle. Ce texte fait du philosophe allemand le plus grand et le plus influent penseur du vingtième siècle. C’est sans doute en pensant à sa propre influence en France qu’il répétait a l’envi que lorsque les Français commencent à philosopher, ils se voient obligés de parler allemand. Ce propos a été rapporté par le philosophe chilien Victor Farias, ancien étudiant de Heidegger, dans son livre intitulé « Heidegger et le nazisme ».
Heidegger publia « Être et temps » à l’âge de trente-huit ans. C’était l’époque où il cherchait à occuper une chaire de professeur permanent à l’Université de Heidelberg. Cette chaire venait d’être libérée à la suite de la disparition d’un vieux professeur qui l’avait occupée pendant très longtemps. Heidegger, jeune professeur à temps partiel, a cependant un handicap : il n’a aucune publication à son actif, en dehors de rares articles de jeunesse qu’il avait publiés pendant la préparation de son doctorat. Il dut se hâter de publier un livre, quelle qu’en fût la qualité. Et comme il travaillait sur un manuscrit, il finit par le publier, bien qu’il fût inachevé. Un vrai patchwork, pour partie tapé à la machine, pour partie écrit à la main, où des développements en allemand sont parfois interrompus par de longues phrases grecques. Vu l’urgence, le manuscrit fut publié en l’état et Heidegger obtint son poste. « Sein und Zeit » devint l’un des principaux livres de référence de tous les grands ténors de l’existentialisme. Sartre l’apprit pratiquement par cœur au point que sa principale œuvre « L’Être et le néant » a fortement subi son influence. Il alla même jusqu’à reprocher à Camus de ne pas être suffisamment outillé pour comprendre Heidegger. Ironie du sort, dans « Marxismes imaginaires », Raymond Aron reprocha à Sartre, Merleau-Ponty et Althusser de se prétendre marxistes alors que, pour n’avoir pas fait d’études d’économie, ils seraient incapables de bien comprendre un si grand traité d’économie politique comme « Le Capital » de Marx.
Revenons à Depestre pour dire très précisément que l’on ne devrait pas lui faire l’injustice de l’enfermer dans les catégories réductrices d’écrivain exotique, d’écrivain caraïbéen, d’écrivain antillais ou d’écrivain du Sud global - nouvelle appellation euphémique convenue en lieu et place de « tiers-monde ». René Depestre est tout aussi bien un immense poète. Son recueil intitulé « Poète à Cuba » est un véritable écrin. On y lit entre autres des joyaux comme « Image pour une anti-autobiographie » où le poète décline partiellement son état civil dès l’incipit : « Je suis né à Jacmel en 1926 ». On y lit également « La machine Singer ». Autant que je m’en souvienne, en voici l’incipit:
« Une machine Singer dans un foyer nègre, arabe ou indonésien
c’était le dieu Lard qui
raccommodait les mauvais jours de notre enfance ».
On y lit également: « Christ répond à Marilyn Monroe », une critique en règle de l’exploitation outrancière propre au capitalisme qui touche non seulement le monde ouvrier, mais aussi l’univers artificiel du spectacle. Dans « Légende de la deuxième vie de Vladimir Ilitch Lénine », Depestre assène une critique acerbe du stalinisme. Enfin, je ne saurais passer sous silence « L’âge de Papa Doc » :
« Je suis un doc 107,
le plus bel âge de la pierre taillée ».
Le poète pousse son génie jusqu’à inventer le verbe « papadocquiser » :
« Je te papadocquise la vie ».
La poétique depestrienne n’a objectivement rien à envier, par son génie démiurgique, à celle de Saint-John Perse par exemple.
Dans ma précédente tribune, j’ai soutenu que Depestre aurait dû gagner le Goncourt au lieu du Renaudot qui, tout compte fait, n’est qu’une prime de consolation par rapport au Goncourt. Lorsque Céline remporta le Renaudot, après avoir manqué le Goncourt, la critique s’offusqua. Céline lui-même avait du mal à se remettre d’une telle injustice.
Je forme le vœu qu’après la disparition de Depestre, Gallimard le publie dans sa très prestigieuse Bibliothèque de la Pléiade. Être publié en Pléiade, c’est comme être canonisé. À part le fait d’avoir produit une œuvre de génie, le trépas est une condition sine qua non pour jouir du privilège d’une si rare consécration éditoriale. La seule exception à cette règle fut Claude Lévi-Strauss dont la longévité rendit Gallimard si impatient que la prestigieuse maison d’édition finit par le faire entrer en Pléiade de son vivant. Papier Bible, reliure en cuir de qualité supérieure, bordure finement dorée, signet de luxe, présentation experte de l’œuvre, tel est l’univers sacro-saint de la Bibliothèque de la Pléiade. Mon directeur de thèse m’imposa de lire Kant exclusivement en Pléiade, ou bien en allemand dans la publication officielle de l’Académie de Berlin (AK…). C'est dire la valeur quasi canonisante que nous accordons à certaines éditions savantes. Et pour cause : elles ne se contentent pas de transmettre une œuvre ; elles contribuent en outre à fixer la manière dont une civilisation la conserve, la lit, la délègue et la lègue aux postérités successives.
