Dans l'évolution des industries culturelles et créatives et en particulier dans l’histoire des institutions de formation culturelle en Haïti, l’Ecole nationale des Arts (ENARTS) a marqué la société tant sur le plan politique, artistique, culturel, médiatique et dans l'imaginaire collectif. Un nom qui incarnait dans le temps la créativité et le talent, les luttes contre une certaine forme de marginalisation pour certains. Avec le temps, que reste-t-il de cet héritage ?
Dans le renouvellement du personnel à la tête de l’institution, et en particulier le renouvellement des cohortes des postulants, des étudiants et des talents artistiques qui viennent parfois juste pour porter le titre d'ancien de l'ENARTS, on assiste à l'émergence de nouveaux visages, de nouveaux noms, mais également on observe de nouveaux faits majeurs qui tentent de justifier cette métamorphose sociale, institutionnelle et culturelle.
Philippe Lerebours ou la matérialisation d'un rêve accompli et avorté ?
Durant son vivant, et malgré le poids des années, il a assisté à l’effondrement des murs des principales institutions qui portent l’essence de son intelligence et de sa militance. Le Musee d'Art du Collège Saint-Pierre et l'ENARTS entre autres. Il a également assisté à la mort de son brillant fils, journaliste, en dehors de voir les institutions du pays s’effondrer. Et finalement le 25 octobre 2025, le fondateur de l’ENARTS, le professeur Michel Philippe Lerebours, allait faire le grand voyage.
Des mois plus tôt, suite au pillage et à la destruction des locaux de l’ENARTS à la rue Monseigneur Guilloux, en 2024, la communauté culturelle a accueilli les nouvelles de la disparition d’Alix Cayot Dessources, cet ancien étudiant et employé de l’ENARTS qui a été acteur et témoin dans l'évolution de l’ENARTS.
Philippe Antoine ou les murs de la lente mort silencieuse ?
Derrière les barreaux, il porte les fardeaux de ses éventuels passifs accumulés sur son parcours. L'ancien professeur de l’ENARTS croupit dans l’isolement, dans l’oubli de ses pairs, dans l'indifférence du secteur, et fait face à l'impuissance de son état de santé très critique, fragilisé pour toutes les raisons que nous pouvons imaginer.
Dans l'histoire culturelle haïtienne, on retrouve plusieurs des célèbres artistes issus de toutes les catégories et disciplines qui ont fait la prison. Avec le cas du professeur Philippe Antoine (Philippeint), on assiste à sa condamnation à mort avant son jugement. En attendant son dernier soupir, pour les meilleurs qu'il va nous laisser comme ses oeuvres qui illustrent des calendriers, et le pire des actions qu'il aurait commises, à l'origine de ses accusations ou de son incarcération, les historiens de l'art devront inévitablement écrire dans les détails la trajectoire de ce professeur emprisonné, ce maître abandonné, ce peintre déchu,
Dans le silence dégradant de l'incarcération suivie par l'abandon de ses pairs, qui ne souhaitent éventuellement pas se salir les mains dans la palette de l'artiste. Et en hommage aux éventuelles victimes, en attendant que la justice impose son verdict, il y a lieu de se questionner autour des motifs de cette incarcération ou condamnation pour les besoins d'écrire le prochain chapitre sur l'histoire des prisonniers dans l’art haïtien ?
Pays artistique, prisonnier culturel ?
Dans la formulation de cette expression « ENARTS : la sombre fin d'une génération ? », cette publication en guise d’interpellation reflète une profonde inquiétude face aux crises successives qui touchent l'École Nationale des Arts (ENARTS) en Haïti, tout en marquant une transition inévitable entre les anciens maîtres et la relève artistique.
Des hommes et des femmes continuent de garder en vie l'institution, ne serait-ce que sur la place publique. Prisonnier à leur tour de leur passion artistique, ils ont fait le choix de rester dans le pays, et de continuer à produire, créer et communiquer. Si le climat d'insécurité à Port-au-Prince et les difficultés structurelles font peser une menace réelle sur la transmission, l'institution ne s'éteint pas pour autant : elle se métamorphose. Autant saluer les engagements et les sacrifices des différents gardiens du temple, ces responsables et professeurs qui enseignent, et ces étudiants qui animent par leurs talents.
Les anciens de l'ENARTS entre la mort et l'oubli ?
Dans son exil depuis plusieurs décennies, on ne peut pas laisser dans l'oubli le passage du peintre Gary Legrand reconnu comme l’un des meilleurs talents formés à l’ENARTS. Ce dernier a aussi fait le grand voyage en août 2025, quelque temps avant son ancien professeur. Qui sont les autres anciens oubliés et qui continuent de s’effacer dans le silence ?
Deux autres grands maîtres incontournables parmi les anciens qui sommeillent au cimetière de l'ENARTS. Ces deux artistes peintres Franck Louissaint (décédé en 2021) et Dieudonné Cédor (décédé en 2010) continuent de briller dans nos mémoires.
Dans le silence, face à l'impuissance et dans l'indifférence, parfois même dans l’indigence, ils sont nombreux les anciens étudiants et les professeurs de l’ENARTS contraints de laisser le pays, et de se reconvertir pour ne pas mourir de faim et d'épuisement, face aux crises sociopolitiques récurrents, face aux catastrophes naturelles, et les illusions d’une migration pas toujours valorisante.
Le choc des crises et l'exode des talents ?
Du nombre des motifs ou mobiles, il faudra retenir le choc des crises et l’exode des talents. En effet, l'ENARTS subit de plein fouet l'instabilité chronique de la capitale haïtienne. La détérioration des conditions sécuritaires et le phénomène de la migration (notamment vers l'Amérique du Nord) ont provoqué le départ massif de professeurs chevronnés, d'artistes formateurs et d'étudiants. Cet exode crée une rupture brutale dans la transmission directe du savoir, donnant parfois l'impression qu'une génération dorée d'intellectuels et de plasticiens touche à sa fin. Quand la diaspora garde le flambeau allumé ?
Diasporisation de l'héritage de l’ENARTS. Bien que le cœur historique de l'école souffre, la génération sortante ne disparaît pas : elle s'internationalise. On assiste à une réorganisation hors des frontières où les anciens de l'ENARTS font rayonner la culture haïtienne à travers le monde (notamment via des initiatives et expositions au Canada ou en Europe). Les racines de l'institution restent profondes et interconnectées à l'échelle internationale.
De la résistance générationnelle, à la résilience culturelle, en dehors de la faiblesse institutionnelle, en passant par l’urgence d’une relocalisation infrastructurelle, l’ENARTS se renouvelle entre le vide délaissé, et l’oubli imposé par le temps et les quatre murs du silence.
Dominique Domerçant
