Entre histoire, personnages, carnaval et architecture, Jean-Élie Gilles et Joan Dithny Raton consacrent quatre tomes à Jacmel. Publiée en 2026 par Educa Vision Incorporated, cette œuvre propose une traversée de la ville à partir de son histoire, de ses figures, de ses expressions culturelles et de son patrimoine bâti. Plus qu’une entreprise documentaire, « Jacmélitude » porte une ambition : préserver et transmettre la mémoire d’une ville dont une partie du patrimoine matériel et immatériel s’efface avec le temps.
À Jacmel, la mémoire habite encore les façades des anciennes maisons, les photographies de famille, les récits transmis entre générations, les personnages du carnaval, les habitudes culinaires et les noms de celles et ceux qui ont façonné la ville.
Mais que restera-t-il de cette mémoire lorsque les bâtiments auront disparu, que certaines traditions ne seront plus pratiquées et que les générations capables de raconter le Jacmel d’autrefois ne seront plus là ?
C’est dans cet espace entre mémoire, transmission et disparition que s’inscrit « Jacmélitude », œuvre en quatre tomes de Jean-Élie Gilles et Joan Dithny Rathon.
Un projet longtemps mûri
Le projet ne date pas d’hier. Sa réalisation a été plusieurs fois retardée par les obligations professionnelles de ses auteurs. Le manuscrit était cependant déjà bien avancé lorsque Gilles et Rathon ont repris le travail avec un éditeur.
Face à l’abondance de la documentation réunie, ils ont dû faire des choix. Quatre grands axes ont finalement été retenus : l’histoire et la géographie de Jacmel, ses héros et personnages, son carnaval et son architecture.
Cette collection prolonge un travail entrepris plusieurs décennies auparavant par Jean-Élie Gilles autour de l’histoire de sa ville. L’auteur rappelle notamment ses précédentes publications consacrées à la contribution de Jacmel à l’histoire d’Haïti et à la mémoire photographique des familles jacméliennes.
Mais derrière les quatre livres se trouve d’abord un mot.
Un mot né autour d’une table
« Jacmélitude » naît en 2009.
Jean-Élie Gilles situe la scène dans les jardins d’Edwin Daniel Zenny, dit Edo, alors maire de Jacmel. Une rencontre entre amis réunit notamment Joan Dithny Rathon, Jean-Élie Gilles, Danièle Saint-Lot, Michaëlle Craan, Richarson Dorvil, Camille Depestre et Pascarin Raymond.
Gilles raconte le Jacmel d’autrefois avec passion et une certaine nostalgie. Joan Dithny Rathon l’écoute avant de lancer spontanément : « …mais vous nous donnez la Jacmélitude ! »
Le mot était trouvé.
Gilles attribue sans ambiguïté la maternité du terme à Joan Dithny Rathon. Ce qui aurait pu rester un trait d’esprit entre amis devient progressivement un concept, puis une manière de penser la ville.
Pour les auteurs, la Jacmélitude relève à la fois d’une « philosophie » et d’un « art de vivre ». Elle traduit un sentiment d’appartenance et rassemble des dimensions économiques, culturelles, sociales et spirituelles de la communauté jacmélienne.
Elle englobe l’histoire, la gastronomie, la musique, la littérature, la poésie, les pratiques sociales, l’artisanat et les traditions. Mais les auteurs veulent aller au-delà de la nostalgie. Ils associent également le concept au développement culturel et communautaire ainsi qu’à la transmission du patrimoine aux nouvelles générations.
Une collaboration au service de Jacmel
La collaboration entre Jean-Élie Gilles et Joan Dithny Rathon s’est construite autour de plusieurs initiatives culturelles.
Depuis le retour de Gilles dans sa ville natale en 2009, ils ont notamment fondé le Club du Cocktail poétique, devenu par la suite une activité associée au carnaval. En 2013, ils ont travaillé avec le maire Hugues Paul autour du « Carnaval de la Jacmélitude ». Ils ont également participé à des initiatives liées au patrimoine et au dossier de Jacmel comme ville créative de l’UNESCO.
Pour Gilles, cette collaboration repose sur une préoccupation commune : mettre Jacmel en valeur et contribuer à la conservation de sa mémoire.
Son propre parcours nourrit cette démarche. Après des études en littérature comparée et un doctorat en littérature francophone centré sur Haïti, il a enseigné aux États-Unis. Revenu en Haïti, il a notamment dirigé l’Université de Fondwa, occupé le poste de secrétaire général du Sénat et dirigé l’Université publique du Sud-Est à Jacmel pendant douze ans. Il dit aujourd’hui consacrer davantage de temps à ses projets personnels tout en cherchant à mettre ses expériences au service de sa ville natale.
Quatre tomes, quatre portes d’entrée dans Jacmel
Le premier tome explore l’histoire et la géographie.
Il rassemble des éléments sur Jacmel et ses environs, des sites d’importance, la cartographie, les événements historiques et différentes composantes de la vie sociale, politique, religieuse et spirituelle de la ville.
Le deuxième tome s’intéresse aux héros et personnages.
Les auteurs y réunissent des figures ayant contribué, de différentes manières, à l’histoire de Jacmel. Gilles revendique une approche qui ne se limite pas aux personnalités consacrées. Amis, adversaires, figures oubliées ou rejetées peuvent ainsi se retrouver dans un même récit de la cité.
Deux personnages retiennent particulièrement son attention : Jean-Baptiste Ducasse et Melcour Poux.
Gilles regrette notamment qu’aucune rue de Jacmel ne porte le nom de Ducasse. Il réclame également une meilleure reconnaissance de Melcour Poux, dont il souligne le rôle dans l’histoire économique de la ville et dans sa reconstruction après l’incendie de la fin du XIXe siècle. Pour Gilles, ces deux hommes mériteraient une reconnaissance posthume dans l’espace public jacmélien.
Le troisième tome plonge dans l’un des marqueurs culturels les plus visibles de la ville : le carnaval.
Le carnaval comme espace social
Dans « Jacmélitude », le carnaval n’est pas traité comme un simple spectacle.
Il est présenté comme un espace de création artistique, de gastronomie, d’artisanat, de rencontres et de retrouvailles familiales. Les auteurs y voient aussi un moment particulier de la vie sociale jacmélienne.
Jean-Élie Gilles reprend à ce propos une formule qu’il attribue à Michaëlle Craan et Michelet Divers :
« C’est le seul moment à Jacmel où les classes sociales conjuguent les verbes HARMONISER et PARTAGER ! »
Pour Gilles, cette capacité à réunir temporairement différentes composantes de la société participe à la singularité du carnaval jacmélien. Il insiste sur sa spontanéité et sur la cohésion sociale qu’il peut produire pendant la période carnavalesque.
Mais c’est peut-être dans le quatrième tome que l’urgence de sauvegarder la mémoire apparaît avec le plus de force.
Quand les maisons racontent une ville
Le dernier volume est consacré à l’architecture.
À travers les demeures anciennes, Jean-Élie Gilles et Joan Dithny Rathon invitent le lecteur à parcourir le Jacmel d’hier et celui d’aujourd’hui.
Les maisons deviennent des documents.
Leurs façades, leurs salons et leur organisation racontent une époque, des rapports sociaux, des goûts et une certaine conception de la ville. Gilles évoque notamment le rôle d’Alcibiade Pommayrac dans le développement du Jacmel moderne du XIXe siècle.
La photographie occupe naturellement une place importante dans cette démarche.
Et les chiffres donnent la mesure du travail accumulé.
Jean-Élie Gilles affirme disposer de plus de 20 000 photographies d’archives.
« Quand on a plus de 20 mille photos d’archives, on est toujours dans l’embarras du choix », explique-t-il.
Les quatre tomes ne pouvaient donc accueillir l’ensemble de cette collection. Une sélection s’imposait.
Ces images permettent surtout de confronter deux villes : celle conservée dans les archives et celle qui existe encore aujourd’hui.
Le constat de Gilles est sévère. Il évoque les effets des incendies, des cyclones, du séisme de 2010, du manque de moyens et de certaines décisions politiques sur le patrimoine. Pour lui, sa sauvegarde ne peut relever uniquement des autorités. Historiens, économistes, éducateurs, chercheurs, urbanistes et citoyens doivent également y participer.
Une mémoire qui risque de disparaître
La préoccupation dépasse les bâtiments.
À la question de savoir s’il existe aujourd’hui un risque de perte de la mémoire collective jacmélienne, Jean-Élie Gilles répond sans hésitation : « Définitivement ! »
Sa génération, explique-t-il, a encore connu le Jacmel des années 1970 à 2000 et reçu une partie de la mémoire des générations précédentes.
« Il appartient donc à ma génération […] de reconstruire le tissu de cette mémoire », affirme-t-il, de peur qu’elle ne tombe autrement dans l’oubli.
Cette volonté de transmission explique également son travail d’archives.
La mémoire familiale lui a fourni des récits, mais Gilles insiste surtout sur l’importance des sources écrites. Il cite l’historien Louis Pélissier Baptiste comme mentor. Ses contacts avec Maurice Alcibiade Lubin, Alain Turnier et Jacques de Cauna l’ont conduit vers des documents conservés à l’étranger. Ses années d’études aux États-Unis lui ont ensuite permis d’accéder, par les voyages et les prêts interbibliothèques, à des sources difficilement accessibles en Haïti.
Certaines découvertes ont modifié sa propre compréhension de l’histoire locale.
« Quelquefois je pense que je suis un “chanceux trouveur” », confie-t-il.
Dans des bibliothèques américaines et européennes, il dit avoir retrouvé des manuscrits et des éditions rares. Il envisage de réunir une partie de cette documentation dans un futur Musée du Patrimoine de Jacmel.
Raconter Jacmel pour raconter aussi Haïti
L’ambition de « Jacmélitude » dépasse cependant l’histoire locale.
Pour Gilles, plusieurs épisodes de l’histoire de Jacmel permettent d’éclairer celle d’Haïti.
Il évoque les guerres de l’Indépendance, le rôle de la ville dans le commerce international et la période duvaliériste. Il revient notamment sur Magloire Ambroise et sur le discours prononcé par François Duvalier à Jacmel le 25 juin 1960, connu sous le nom de « Cri de Jacmel ».
Dans cette perspective, les quatre tomes ne cherchent pas seulement à célébrer un passé prestigieux. Ils proposent aussi des matériaux pour comprendre comment une histoire locale rencontre l’histoire nationale.
La transmission aux jeunes devient alors centrale.
Jean-Élie Gilles souhaite particulièrement que les nouvelles générations, notamment celles de la diaspora, puissent s’approprier cette documentation pour conserver un lien avec la ville de leurs parents et grands-parents.
Un obstacle demeure cependant : le prix.
Selon Gilles, l’ensemble de la collection coûte près de 320 dollars, hors frais de transport. Il encourage donc les jeunes de la diaspora à acquérir les tomes progressivement, lorsqu’ils en ont la possibilité.
Quatre tomes, et Jacmel reste à raconter
Les quatre volumes ne prétendent pas épuiser le sujet.
Jean-Élie Gilles identifie déjà d’autres pans de l’histoire locale qui mériteraient d’être étudiés : la vie paysanne, l’économie d’autrefois, les œuvres littéraires encore inédites, les correspondances ainsi que les registres du commerce jacmélien entre 1860 et 1960.
La question posée par « Jacmélitude » dépasse donc les livres eux-mêmes : comment transmettre une ville lorsque ses traces matérielles disparaissent et que ses pratiques se transforment ?
Gilles s’inquiète de l’abandon de certaines maisons anciennes et de leur remplacement par des constructions en béton. Il déplore également l’absence de musées et de bibliothèques de recherche capables de conserver et de rendre accessible une partie de cette mémoire.
Le patrimoine immatériel lui paraît tout aussi vulnérable. Proverbes, traditions orales, danses, chansons anciennes, savoir-faire artisanaux, pratiques culinaires et façons de parler propres à certaines localités du Sud-Est risquent, selon lui, de perdre leur place dans la transmission entre générations.
Son appel final s’adresse donc aux Jacméliennes et aux Jacméliens, qu’ils vivent dans la ville ou dans la diaspora : continuer à aimer Jacmel, mais transformer cet attachement en engagement collectif pour préserver ce qui peut encore l’être.
À travers l’histoire, les personnages, le carnaval et l’architecture, Jean-Élie Gilles et Joan Dithny Rathon ont choisi de raconter Jacmel par fragments complémentaires.
« Jacmélitude » devient ainsi une entreprise de transmission.
Car derrière les photographies, les maisons, les personnages et les souvenirs se trouve une préoccupation simple : faire en sorte qu’une génération qui n’a pas connu le Jacmel d’hier puisse encore savoir ce qu’il fut, comprendre ce qu’il est et participer à ce qu’il deviendra.
