Petit-Goâve fait de la culture le symbole de l’espérance.
Petit-Goâve a connu, ces dernières années, une remarquable effervescence culturelle, comme une flamme qui refuse de s’éteindre malgré les vents contraires. Les difficultés du quotidien n’ont jamais réussi à fléchir l’ardeur de ses artistes. Chanteurs, musiciens, peintres, danseurs, écrivains, stylistes et artisans ont continué de créer, d’innover et de partager leur talent avec une générosité admirable.
Chaque manifestation culturelle est devenue bien davantage qu’un simple moment de divertissement. Elle s’est imposée comme une affirmation de vie, une manière pour toute une population de montrer qu’elle demeure debout et qu’elle refuse de laisser les épreuves éteindre son espérance.
La musique y occupe une place privilégiée. Elle fait vibrer les voix, révèle la créativité des compositeurs et met en valeur la richesse des sonorités locales. Lorsque le tambour ancestral résonne, ce n’est pas seulement un rythme que l’on entend : c’est une mémoire collective qui s’éveille. Ses battements traversent les corps, réveillent les consciences, rassemblent les générations et recréent le lien social, qu’il s’agisse d’un konbit, d’une fête populaire ou d’un simple moment de communion.
La danse accompagne naturellement cette énergie. Par la précision des gestes et la liberté des mouvements, elle raconte des histoires de transmission, d’identité et de résilience. Chaque pas devient un langage. Chaque chorégraphie célèbre la vie.
La peinture, elle aussi, parle avec éloquence. Elle traduit la chaleur humaine et l’énergie qui caractérisent Petit-Goâve. Les couleurs dialoguent entre elles, les formes prennent vie, et l’imagination des artistes transforme les souvenirs, les émotions et les rêves en œuvres lumineuses.
La mode participe pleinement à cette dynamique. Elle exprime l’élégance, l’identité d’un peuple et le génie créatif de ses artisans. Sous les mains patientes des stylistes et des modélistes naissent des créations qui racontent, elles aussi, une histoire : celle d’une ville qui refuse de renoncer à sa beauté.
À travers toutes ces formes d’expression, Petit-Goâve rappelle une vérité essentielle : la culture n’est pas un simple loisir. Elle est une force de résistance, un espace de liberté et une source inépuisable d’espérance.
C’est dans cet esprit qu’un événement exceptionnel allait marquer durablement la mémoire de toute une ville.
Et vint Dany Laferrière
Le 16 juillet, la nouvelle tomba presque comme un murmure porté par le vent : Dany Laferrière allait revenir à Petit-Goâve.
Très vite, quelque chose changea dans la ville.
On le lisait dans les regards. On le percevait dans les petits attroupements au coin des rues, dans les conversations qui s’animaient avant de retomber dans un silence prudent, comme si chacun craignait de croire trop vite à cette heureuse nouvelle.
Une première annonce avait déjà laissé place à la déception. Cette fois, personne ne voulait se réjouir avant d’être certain.
« Viendra-t-il vraiment ? »
« Après sept années d’absence, Dany reviendra-t-il enfin chez lui ? »
« Nos jeunes auront-ils enfin la chance de rencontrer celui qui a porté le nom de Petit-Goâve jusqu’aux plus hautes sphères de la littérature mondiale ? »
Ces questions circulaient discrètement de maison en maison, d’une rue à l’autre, parfois simplement dans un sourire, parfois dans un regard.
« Cette attente me rappela les récits que mon père me faisait de cette époque, celle de la Seconde Guerre mondiale. » Les combats se déroulaient loin d’Haïti, mais leurs échos traversaient les océans. Les familles se réunissaient autour des rares nouvelles qui parvenaient jusqu’à elles. On parlait doucement, presque à voix basse, tant l’ampleur des événements était préoccupante et angoissante.
Bien sûr, ce mois de juillet n’avait rien d’une guerre. Pourtant, cette même retenue semblait habiter les habitants de Petit-Goâve. L’espérance était immense, mais plus le temps passe plus l’inquiétude gagnait du terrain, plus les voix perdaient leurs énergie. Et l’angoisse s’installe.
Car ce n’était pas seulement un écrivain que l’on attendait.
On attendait un enfant du pays devenu citoyen du monde.
On attendait un homme qui avait démontré que les mots peuvent franchir toutes les frontières sans jamais renier leurs racines.
On attendait la rencontre entre une jeunesse avide de repères et l’un des plus grands ambassadeurs de la littérature haïtienne.
Personne ne voulait manquer ce rendez-vous avec l’histoire.
Il est rare, du moins à ma connaissance, d’avoir vu autant de jeunes se rassembler autour d’un événement consacré exclusivement au livre. Ni concert, ni compétition sportive, ni rassemblement politique. Seulement des lecteurs, des écrivains, des enseignants, des étudiants et des amoureux de la littérature venus célébrer celui qui, depuis plusieurs décennies, fait du livre un instrument de liberté, de connaissance et d’émancipation.
Pour nous, Petit-Goâviens, comme pour des milliers de lecteurs à travers Haïti et bien au-delà de nos frontières, Dany Laferrière est devenu l’un des plus grands défenseurs de la lecture. À travers son œuvre, il n’a pas seulement écrit des romans. Il a éveillé des vocations, donné le goût de lire à toute une génération et rappelé que la culture demeure l’une des plus belles formes de résistance.
Ce dimanche-là, alors que je parcourais les allées ombragées du jardin du Fort Royal Hôtel, un salon avait déjà été aménagé avec soin sous les arbres pour accueillir notre illustre visiteur. Chaque détail avait été pensé afin que ce lieu reflète l’hospitalité de Petit-Goâve.
Soudain, mon téléphone sonna. À l’autre bout du fil, Jacob Jean-Jacques, depuis Paris, m’annonça qu’une panne de l’hélicoptère risquait de retarder l’arrivée de Dany Laferrière. Il était déjà onze heures, et je sentis aussitôt l’inquiétude m’envahir, même si je m’efforçai de ne rien laisser paraître.
Je me dirigeai immédiatement vers la salle de conférence pour m’assurer que le brunch préparé en son honneur était parfaitement prêt. Je voulais que tout soit irréprochable. Il ne s’agissait pas seulement d’accueillir un académicien ou un écrivain de renommée mondiale. Nous recevions un fils de Petit-Goâve qui revenait retrouver sa terre natale.
Je connaissais son attachement aux saveurs du terroir, à ces goûts simples qui réveillent les souvenirs d’enfance. Par exemple une salade d’avocat, la dous Makòs, les mangues etc..Parmi les mets servis figurait naturellement la soupe joumou, désormais inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Elle rappelait que la gastronomie haïtienne est aussi une mémoire de la liberté.
Le menu avait donc été conçu comme un hommage discret à cette mémoire gourmande.
Pendant ce temps, la ville semblait s’être donné rendez-vous au Fort Royal Hôtel. Les écoles, les bibliothèques, les ateliers d’écriture, les universités et les cercles littéraires semblaient avoir déversé leurs lecteurs dans les rues.
Ils étaient tous là : écrivains, professeurs d’université, poètes, enseignants, étudiants, écoliers, artistes, intellectuels et simples amoureux des livres.
Puis, soudain, le grondement des pales de l’hélicoptère déchira le ciel.
En quelques secondes, l’inquiétude fit place au soulagement.
Ils étaient tous là : écrivains, professeurs d’université, poètes, enseignants, étudiants, écoliers, artistes, intellectuels et simples amoureux des livres.
Puis, soudain, le grondement des pales de l’hélicoptère déchira le ciel.
En quelques secondes, l’inquiétude fit place au soulagement.
Les applaudissements éclatèrent.
Les délégations officielles accueillirent chaleureusement Dany Laferrière et les représentants de l’Université d’État d’Haïti. Des gerbes de fleurs lui furent offertes, notamment par la Mairie de Petit-Goâve.
Avant de rejoindre le Fort Royal Hôtel, il fit un détour chargé d’émotion vers la maison de son enfance. Là, dans le silence des souvenirs, il prit quelques instants de recueillement avant de recevoir symboliquement les clés de la ville.
Le reste de la journée fut un véritable bain de culture.
Les échanges avec les jeunes et les tout jeunes succédèrent sans interruption. Les questions se multipliaient. Les artistes peignaient, les musiciens animaient les espaces, les écrivains dialoguaient avec les lecteurs.
Même durant le brunch, Dany Laferrière ne connut pratiquement aucun moment de répit. Pourtant, loin de paraître fatigué, il semblait puiser une énergie nouvelle dans la chaleur de cet accueil. Il répondait avec patience, souriait, échangeait quelques mots avec chacun, comme s’il voulait rendre à Petit-Goâve tout l’amour qu’elle lui témoignait.
Le retard accumulé dès le départ obligea malheureusement les organisateurs à revoir le déroulement de la journée. Les heures défilaient inexorablement, comprimant le programme et réduisant le temps des échanges que chacun aurait voulu prolonger.
Puis vint l’instant que personne ne souhaitait voir arriver.
Aux environs de quinze heures trente, Dany Laferrière dut prendre congé de cette foule qui ne semblait pas vouloir le laisser partir. Entouré du cortège chargé de l’accompagner jusqu’à l’hélicoptère, il salua une dernière fois cette ville qui l’avait accueilli avec tant d’affection. Les poignées de main se prolongèrent, les derniers sourires s’échangèrent, quelques mots furent encore murmurés, comme pour retarder l’inévitable.
Bientôt, le grondement des pales rompit le silence. L’hélicoptère s’éleva lentement dans le ciel de Petit-Goâve. Il disparut derrière les montagnes. Le silence revint peu à peu, mais il n’était plus le même. Quelque chose avait changé dans les regards, dans les conversations, dans la manière même d’habiter cette ville. Pendant quelques heures, Petit-Goâve avait renoué avec son âme. Elle avait rappelé à tous que la culture n’est pas un luxe réservé aux temps de paix : elle est ce qui permet à un peuple de demeurer debout lorsque tout vacille. Et c’est peut-être là, plus que partout ailleurs, que réside la véritable lumière de Petit-Goâve.
