Du 18 au 24 juillet 2026, les Ateliers Jérôme, à Pétion-Ville, accueille Éclair Haïku. Une exposition itinérante de l'écrivain haïtiano-québécois Dany Laferrière, en visite dans le pays à l'invitation de l'Université d' État d' Haïti (UEH). Connue pour son œuvre romanesque et autobiographique, cette figure majeure des lettres francophones modernes révèle ici une autre facette de son imaginaire : celle du dessinateur. L'exposition rassemble une série de portraits et de compositions graphiques où le trait, réduit à l'essentiel, dialogue avec le silence autant qu'avec la mémoire.
Le visiteur pénètre dans un univers où chaque dessin semble intemporel ( un clin d'oeil à André Malraux). Il ne s'agit pas d'illustrations au sens traditionnel, mais de fragments de pensée, d'éclats de présence. Les lignes, parfois à peine esquissées, suggèrent davantage qu'elles ne décrivent. Elles invitent le regard à compléter ce que le crayon choisit volontairement de taire. Une économie de moyens qui confère à chaque œuvre une intensité singulière : un visage, un geste, un regard suffisent à évoquer une histoire entière.
Le titre Éclair Haïku renvoie à la démarche artistique de Dany Laferrière. Comme le poème japonais dont il emprunte le nom, chaque œuvre saisit un instant de révélation, affirme Péguie Jérôme, commissaire de l'exposition . Le haïku ne cherche ni à raconter ni à expliquer ; il capte en effet un moment de grâce, une vibration fugitive du monde. Les dessins de Laferrière procèdent du même mouvement : ils condensent une émotion dans un minimum de traits, laissant au spectateur le soin d'habiter les espaces vides. L'œuvre étant ouverte, selon l'historien de l'art Sterlin Ulysse reprenant la proposition d'Umberto Eco, elle naît autant de ce qui est montré que de ce qui demeure invisible.
Cette proximité avec le haïku ne relève pas seulement de la brièveté formelle. Depuis ses premiers livres, Dany Laferrière cultive une écriture de la légèreté, de la fulgurance et de l'observation. Ses romans sont composés de scènes courtes, de notations sensibles, de souvenirs qui apparaissent comme autant d'éclairs de mémoire. Il préfère souvent la suggestion à la démonstration, le détail révélateur au discours explicatif. À l'instar des maîtres japonais du haïku, il laisse au lecteur un espace de respiration où le silence devient une part essentielle du sens. Cette esthétique de la contemplation donne à son œuvre une musicalité discrète et une profondeur découlant précisément de sa simplicité apparente.
À travers cette galerie de portraits minimalistes, de Borgès à Hemingway, en passant par Bacho, Saint- Aude et Roumer, Laferrière poursuit les grandes interrogations qui traversent toute son œuvre. L'exil, le déracinement, la nostalgie d'Haïti, la mémoire des lieux et des êtres se dessinant avec une délicatesse qui refuse tout pathos. L'artiste ne cherche pas à figer les souvenirs ; il les laisse flotter comme des images fugitives, toujours menacées de disparition, mais toujours capables de renaître sous le regard.
On peut également lire cette exposition comme une méditation sur la « légèreté de l'être », expression qui évoque inévitablement le roman de Milan Kundera, L'Insoutenable Légèreté de l'être ().Toutefois, chez Dany Laferrière, cette légèreté ne traduit pas l'insignifiance. Elle constitue une manière de résister à la gravité de l'histoire, de transformer les blessures de l'exil en instants de beauté. Le dessin devient alors un acte de liberté : quelques traits suffisent à faire surgir un monde.
Cette quête de l'essentiel rejoint aussi la vision profondément humaniste de l'écrivain. Depuis toujours, son œuvre refuse les catégories identitaires figées et les assignations raciales. Sans nier l'histoire ni les blessures qu'elle porte, Dany privilégie ce qui rassemble plutôt que ce qui sépare. Cette posture, souvent qualifiée de post-raciale, ne consiste pas à effacer les différences, mais à rappeler que l'expérience humaine transcende toujours les étiquettes ou les convenances que les sociétés lui imposent. Les visages de Éclair Haïku semblent ainsi appartenir à tous et à personne : ils sont des présences universelles.
L'auteur de Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer dévoile un autre territoire de sa création. Si l'écriture a longtemps été son instrument privilégié, le dessin apparaît ici comme son prolongement naturel. Même économie de moyens, même goût de l'instant, même confiance dans l'intelligence du sujet regardant ou du lecteur, comme il l'a confié, lui-même, lors de sa causerie avec le public présent au vernissage de l'exposition.
Éclair Haïku aux Ateliers Jérôme est ouverte jusqu' au 24 juillet
Voltaire Jean
Critique d'art
Membre de l'AICA international
