Paris en ébullition, Haïti en résonance
Sous une canicule particulière, où Paris semblait exploser de chaleur — parfois 35, parfois 38 degrés — la capitale française exhibait toute sa contradiction, comme une femme portant à la fois ses bijoux et ses blessures. Sur le boulevard Raspail, des sans-abri déambulaient avec leurs maigres affaires, naufragés silencieux dérivant sur un fleuve d’asphalte brûlant.
Paris était en ébullition. Pourtant, ce soir-là, une autre chaleur régnait : celle des mots, de la poésie, d’une île qui brûle depuis trop longtemps et dont la voix continue malgré tout de s’élever.
C’est dans cette atmosphère que James Noël, poète et romancier haïtien, a présenté son dernier recueil de poésie, Paons, publié aux éditions Au Diable Vauvert et couronné du Prix La Sirène Pérouse. La rencontre s’est tenue à l’Alliance Française de Paris, en présence notamment de deux représentants de l’ambassade d’Haïti en France : Monsieur Jean Audan Catel, ministre-conseiller chargé des affaires culturelles, et Monsieur Jocelyn Fleuriscat, conseiller aux affaires politiques et à la Francophonie. Ils représentaient Monsieur Louino Volcy, ambassadeur de la République d’Haïti en France.
L’Alliance Française de Paris mérite que l’on s’y arrête. Fondée en 1883, elle demeure un carrefour des langues et des imaginaires, une institution-passerelle qui, depuis plus d’un siècle, tend la main entre les cultures. Ses murs ont accueilli des milliers de voix venues des quatre coins de la francophonie. Le jeudi 28 mai 2026, c’est une voix haïtienne qui y a résonné, claire et profonde comme une conque soufflée face à la mer.
Ce soir-là, l’Alliance s’est parée des couleurs d’Haïti, telle une toile blanche recevant enfin les pigments qu’elle semblait attendre depuis longtemps.
Une parole accompagnée par le piano
Accompagné au piano par Guillaume Hazebrouck, musicien connu et reconnu, James Noël a restitué pendant plus d’une heure l’essentiel de son recueil avec une intensité rare. Il ne lisait pas seulement ses textes : il les offrait, comme un orfèvre qui ne garde rien pour lui et pose sur la table tout l’or qu’il a fondu.
Le piano, lui, ne commentait pas. Il respirait. Il soulignait. Il devenait la mer sous les mots, le souffle sous les images, la marée montante sous des vers qui refusaient de se noyer.
D’un poème à l’autre, les métaphores prenaient leur envol, portées par une voix qui n’impose pas, mais propose ; une voix qui tend la main comme on tend un fruit mûr à quelqu’un qui a faim depuis longtemps. James Noël a parlé de son pays avec la tendresse douloureuse du chirurgien qui opère ce qu’il chérit. Il a aussi évoqué d’autres nations tiraillées par des crises multiples, ces pays qui ressemblent à des bateaux prenant l’eau et dont les passagers continuent pourtant de chant
Il y a une vérité inconfortable mais réelle : la souffrance a souvent été l’une des terres les plus fertiles de la littérature. Homère chantait la guerre. Dostoïevski écrivait depuis les geôles. Césaire hurlait la colonisation dans une langue de feu. La blessure, lorsqu’elle trouve sa forme, devient œuvre.
Haïti en est l’une des démonstrations les plus saisissantes et les plus cruelles. Son chaos n’est pas une abstraction. C’est un corps qui saigne depuis 1804, depuis le moment même où cette île a osé dire non à l’empire. Comme si le monde ne lui avait jamais pardonné cette audace, chaque génération y hérite d’une catastrophe nouvelle : politique, naturelle, sociale, existentielle.
Mais dire que le chaos produit une belle littérature serait un glissement dangereux. Ce serait risquer de romantiser la misère, de transformer la souffrance d’un peuple en décor pittoresque pour belles phrases. James Noël lui-même semble s’en méfier. Ses Paons ne se déploient pas grâce au malheur ; ils se déploient malgré lui, contre lui, comme un poing élégant levé vers le ciel.
Ce n’est pas le chaos qui crée la beauté. C’est le poète qui refuse que le chaos ait le dernier mot.
Des morts rendus à la lumière
Paons contient l’un des gestes les plus nobles et les plus douloureux qu’un poète puisse accomplir : une rubrique mortuaire poétique, une section consacrée à celles et ceux que la tragédie haïtienne a fauchés. Ce n’est pas un simple hommage. C’est une résurrection par le verbe, une façon de dire : vous n’avez pas disparu dans le silence, je vous tends ma langue comme une main.
C’est Antigone qui brave l’interdit pour enterrer son frère dignement. C’est le poète qui refuse la double mort : celle du corps, puis celle de l’oubli. James Noël crée ainsi quelque chose de rare : un cimetière vivant, où chaque poème-hommage devient une stèle qui respire, du souvenir en mouvement, de la chair chaude là où l’on attendait du marbre froid.
Il y a d’abord Monferrier Dorval, bâtonnier du barreau de Port-au-Prince, homme de droit, voix qui disait la loi quand la loi n’intéressait plus personne au pouvoir. Il fut assassiné en août 2020, sur sa terrasse, devant sa famille. Tué précisément parce qu’il avait parlé. Parce qu’en Haïti, dire le droit peut coûter la vie.
James Noël ne lui consacre ni discours ni nécrologie, mais un poème, c’est-à-dire peut-être la seule chose qui dure :
Je compte des poèmes d’une main et des cadavres de l’autre
en matière de tristesse haute comme un pays
je suis franchement gâté
Haïti cata cata mon pays catafalque
ô combien vertical
Deux mains. Deux comptages simultanés. Le poète ne choisit pas entre créer et pleurer : il fait les deux en même temps, comme un homme marchant sur une corde tendue au-dessus du vide. La symétrie est glaçante : poèmes d’un côté, cadavres de l’autre. Ce que la main gauche écrit, la main droite l’enterre.
La tristesse, ici, n’est pas seulement un sentiment. Elle devient une mesure architecturale. Elle n’est pas profonde, elle est haute. Elle s’élève, dépasse l’individu, atteint des proportions nationales, vertigineuses. On ne la contient pas dans une poitrine : elle a la taille d’un pays.
Puis vient cette formule terrible : « Haïti cata cata mon pays catafalque ». Toute l’île devient support de mort, architecture funèbre à ciel ouvert, veillée permanente. Mais le dernier mot, « vertical », empêche l’effondrement total. Un catafalque est horizontal par définition : on y allonge les morts. Ici, pourtant, le pays-catafalque se dresse encore.
Est-ce la mort qui est verticale, comme une balle qui tombe sur une terrasse ? Ou est-ce Haïti qui, même transformée en catafalque, refuse de se coucher ? James Noël laisse les deux lectures coexister. Dans cette verticalité résident à la fois la chute et la résistance, le tombeau et le poème qui s’élève au-dessus de lui.
Il y a aussi Farah Martine Lhérisson, écrivaine, intellectuelle, collègue, complice de langue et de combat littéraire, assassinée chez elle avec son mari. Encore une fois, la même logique de l’horreur : tuer les êtres dans leur intimité la plus sacrée, là où l’on devrait être le plus protégé.
La maison devient piège. Le foyer devient tombeau.
Le poème qui lui est consacré ne vient pas de la tête. Il vient des entrailles :
J’ai gardé tous les textos
tous les textos de mes amis morts
mon téléphone boîte à outils
touchant du doigt
l’empreinte de mes morts
mon téléphone petit cercueil intelligent
à portée de main
vibrant pour moi
au-delà même de la mort
mon fou portable n’a pas de mots
il donne sonne l’heure en silence
il donne sonne l’heure de Martine
de son amour et de son fils
Ô fiston allô fils
« J’ai gardé tous les textos » : pas de métaphore immédiate, pas d’ornement. Un aveu brut, comme une confidence faite à voix basse dans le noir. Garder les messages, c’est refuser l’effacement. C’est résister à la perte. C’est rester fidèle aux disparus.
Puis surgit cette image foudroyante : « mon téléphone petit cercueil intelligent ». Petit, parce qu’il tient dans la main. Cercueil, parce qu’il contient les morts, leurs voix, leurs mots, leurs derniers messages. Intelligent, enfin, et c’est là l’ironie tragique, parce que cette machine sophistiquée, connectée, puissante, ne peut accomplir qu’une seule chose face à la mort : conserver sans ressusciter.
Toute la technologie du monde vient buter contre l’irréversible.
« Touchant du doigt l’empreinte de mes morts » transforme un geste banal — effleurer l’écran d’un téléphone — en geste archéologique et funèbre. Le poète touche l’écran là où Martine a touché. Leurs doigts se superposent à travers le temps et la mort. Un contact impossible a pourtant lieu, dans le verre froid d’un smartphone.
Et ce vers final, « Ô fiston allô fils », sonne comme un cri habillé en murmure. « Allô » : le mot que l’on prononce quand on espère une voix de l’autre côté. Le poète appelle comme si le téléphone-cercueil pouvait encore établir la connexion. Mais la réponse n’arrive pas. Elle n’arrivera plus. Le poème, lui, reste ouvert, comme une ligne qui sonne dans le vide, indéfiniment, par amour.
En quelques vers pour Monferrier Dorval, en quelques autres pour Martine, James Noël accomplit ce que ni le journalisme ni la justice haïtienne n’ont toujours su faire : rendre aux morts leurs noms, leurs heures, leurs combats, la chaleur exacte de ce qu’ils furent.
Paons, ce recueil aux couleurs déployées sur fond de cendres, n’est pas seulement un livre de deuil. C’est un livre de résistance par la beauté, dans un pays où être debout, vertical, vivant, est déjà un acte politique.
Ce soir-là, dans une Paris en ébullition, pendant que la ville suait et que le boulevard Raspail portait ses silences errants, un poète haïtien a rappelé, depuis la scène de l’Alliance Française, que les mots ne fondent pas sous la chaleur. Ils brûlent autrement : plus lentement, plus longtemps, et surtout là où cela compte — dans la mémoire de ceux qui restent, dans la gorge de ceux qui liront ces pages demain, dans le silence de ceux qui reconnaîtront enfin, entre ces vers, le visage de quelqu’un qu’ils croyaient avoir perdu.
Haïti n’a pas besoin du chaos pour avoir des poètes. Elle a des poètes qui survivent au chaos et qui, comme les paons, choisissent de déployer leurs couleurs précisément là où tout commande de se taire.
Ce qui est infiniment, irréductiblement, plus grand.
Maguet Delva
