« Silence, je tutoie encore la mer », nouveau recueil d’André Fouad, publié aux éditions Milot à Paris en 2026, vient enrichir le paysage déjà dense de la poésie haïtienne contemporaine. En 87 pages, le poète poursuit une œuvre exigeante, habitée par la mer, le silence, la mémoire, la langue et les profondeurs de l’être.
Dans la poésie haïtienne, il convient de distinguer deux familles d’œuvres. Il y a d’abord celles des voix nouvelles, qui franchissent pour la première fois le seuil de la publication. Leur audace, leur fraîcheur et leur émotion méritent attention. Puis il y a les œuvres des poètes déjà engagés dans un long chemin d’écriture, ceux qui ne publient plus pour se faire entendre, mais pour approfondir une voix patiemment construite.
André Fouad appartient à cette seconde famille. Il est de ceux pour qui l’écriture n’est pas un passage, mais une demeure. Auteur de quatre recueils de poésie, il poursuit une trajectoire marquée par la fidélité à une exigence intérieure et par une constante capacité de renouvellement. Recueil après recueil, il creuse une langue, affine une vision, déplace les frontières du sensible.
Chez lui, la langue française devient matière vivante. Elle n’est pas seulement un outil d’expression, mais un territoire repris, travaillé, plié à l’expérience haïtienne. En Haïti, écrire en français n’est jamais un geste neutre : c’est aussi un acte de réappropriation. La langue héritée de l’histoire devient, sous la plume du poète, une langue de résistance, de beauté et d’identité.
Ce nouveau recueil s’ouvre sous le signe d’une transmission littéraire importante. La préface est signée Emmanuel Jacquet, ancien ministre de la Culture et lui-même poète. Sa présence en ouverture n’est pas anodine : elle inscrit l’œuvre d’André Fouad dans une continuité, celle d’une poésie haïtienne où les voix se répondent, se reconnaissent et se soutiennent.
Le silence comme présence intérieure
Le titre, Silence, je tutoie encore la mer, porte déjà toute la tension du livre. Le silence n’y est pas absence, mais présence intérieure. Il devient espace de méditation, de confrontation et d’élan. Quant à la mer, elle n’est pas seulement paysage : elle est mémoire, horizon, blessure, passage et vertige. La tutoyer, c’est refuser la distance. C’est entrer avec elle dans une relation intime, presque fraternelle.
Cette relation se déploie dans une écriture dense, traversée d’images fortes et d’anaphores qui donnent au poème son rythme profond. André Fouad construit ses vers comme une architecture intérieure, où chaque image semble répondre à une autre, comme les vagues se répondent sans jamais se répéter.
Ainsi peut-on lire
« La mer est ce cœur déclaré en écharpe
pour les hommes de vigie à la radio
pour conter l’ici et l’ailleurs de la ville
le recto-verso des lampes
de toutes les prières vaines des balustrades de la nuit
les ombres se dessinent, se croisent
autant que je respire
autant que je retrace l’éternité des papillons
autant que je divague
au bout de mes doigts sang-repères. »
Dès l’image initiale — « La mer est ce cœur déclaré en écharpe » — le ton est donné. La mer cesse d’être décorative : elle devient un cœur visible, exposé, presque blessé. Elle relie l’ici et l’ailleurs, ceux qui veillent et ceux qui partent, la ville et l’horizon.
Plus loin, l’image du « recto-verso des lampes » suggère que toute lumière porte aussi son envers, son ombre, sa part cachée. Les « prières vaines des balustrades de la nuit » disent, quant à elles, l’attente, le désir d’atteindre quelque chose qui demeure insaisissable.
La répétition de « autant que » imprime au poème un mouvement de spirale. Le souffle, la mémoire, la divagation et le geste d’écrire s’y rejoignent. Le vers final, « au bout de mes doigts sang-repères », condense toute la force du poème : l’identité n’est pas abstraite, elle est inscrite dans le corps, dans le sang, dans les doigts mêmes qui écrivent.
C’est là l’une des grandes forces d’André Fouad : ramener l’immensité du monde à l’intime, faire passer le cosmos par la peau, transformer la mer en expérience intérieure.
Silence, je tutoie encore la mer n’est donc pas un recueil que l’on parcourt distraitement. C’est un livre que l’on traverse. Chaque poème y ouvre un passage, chaque image y déplace le regard. André Fouad ne cherche plus sa voix : il l’a trouvée depuis longtemps. Ce qu’il fait ici, c’est l’approfondir, la porter plus loin, vers ce lieu où le silence devient parole et où la mer devient miroir.
Avec ce quatrième recueil, le poète confirme sa place singulière dans la poésie haïtienne contemporaine. Il ne se contente pas de dire le monde : il le renomme, le recompose et l’éclaire depuis ses profondeurs. Et lorsque la dernière page se referme, quelque chose demeure : un silence habité, vivant, vaste comme la mer elle-même.
Maguet Delva
Paris (France
