« Tu es un effronté ! Je te lis avec plaisir, car tes arguments sont solides. Bravo ! »
Ces mots me viennent de Victor Benoit, Mèt Ben pour ceux qui l'ont eu comme professeur, mon ancien maître d'Histoire et de sciences sociales, et celui qui m'a fait découvrir Marx et Lénine dans une cellule clandestine, sous la Dictature des Duvalier. Il me les a adressés après avoir lu mon essai Marx sans Haïti.
Je voudrais lui répondre publiquement, parce que ce mot d'effronté, dans sa bouche, est un cadeau qu'il faut savoir recevoir. On ne devient pas effronté tout seul. On le devient parce que des hommes, à un certain moment de votre vie, vous ont donné les outils pour le devenir, sans savoir qu'ils armaient peut-être un jour votre désaccord avec eux. C'est cela, transmettre.
Mèt Ben m'a donné Marx dans la clandestinité. Cinquante ans plus tard, je lui rends Marx en lui montrant ce qu'il n'avait pas vu depuis Haïti. Ce n'est pas une rupture. C'est une fidélité d'une autre nature, celle de l'élève qui prend assez au sérieux ce qu'on lui a transmis pour oser le travailler à son tour. Si je suis effronté aujourd'hui, c'est qu'il a réussi, hier, à m'enseigner que penser est un acte.
Et puisque j'ouvre cette galerie, je voudrais y faire entrer les autres, ceux qui ont forgé ce regard et cet esprit critique avec lesquels j'écris encore.
Jean-Claude Fignolé, mon professeur de littérature française, romancier du spiralisme, qui m'a appris que la phrase pouvait porter le monde et que la forme n'était jamais innocente.
Raymond Philoctète, mon professeur de français, et le grand frère de René. Il m'a donné la langue comme outil. Il m'a appris que les mots ne sont pas des ornements, mais des os.
René Philoctète, son cadet, mon mentor depuis la sixième, le poète qui m'a accompagné toute une vie. Il ne m'a pas seulement appris la poésie. Il m'a appris qu'on pouvait être haïtien, debout, et chanter quand même.
Idalbert Pierre Jean, mon professeur d'Histoire d'Haïti, qui m'a fait comprendre que 1804 n'était pas un événement mais une grammaire, et que la connaître n'était pas un luxe mais une condition.
Tous ces hommes, dans une ville sous dictature, ont fait le choix d'enseigner contre, en enseignant. Ils n'avaient pas d'autre arme que leur cours, leur fidélité au métier, et la confiance qu'à un moment donné, l'un de leurs élèves prendrait le relais.
Je ne sais pas si je l'ai pris à la hauteur de ce qu'ils m'ont donné. Mais quand Mèt Ben m'écrit aujourd'hui que je suis effronté et qu'il me lit avec plaisir, je comprends que la chaîne n'est pas brisée. L'effronterie, finalement, est peut-être le nom le plus juste de la fidélité.
À Mèt Ben, à Jean-Claude Fignolé, à Raymond et René Philoctète, à Idalbert Pierre Jean, et à tous ceux que je n'ai pas nommés ici mais qui se reconnaîtront : merci. Vous m'avez rendu effronté. C'est la plus belle chose qu'on puisse faire à un élève.
Malgré tout, essayons donc de mettre un peu de poésie dans l'envergure saccadée de cette humanité.
Jean Jr. Lhérisson, Uccle
