Espace dédié à la poésie et à la littérature, Coin d'Hafrique Littéraire réunit les voix des écrivains haïtiens, africains, caribéens et créolophones. À travers cette plateforme, nous tissons les fils d'une culture hybride, forgeant une identité singulière propre aux Ha-fricains.
Pour ce onzième numéro, nous vous invitons à plonger dans l'univers des poètes et poétesses Alexandra Cretté, Thamar Noçent, Sandie Colas et Jean James Junior Jean Rolph dit 4J Rolph, à les découvrir ou à les redécouvrir sous une lumière nouvelle.
I
Sous une soutane de plaies
J’ai longtemps choyé
Une maison qui brûlait
Elle me frigorifiait
De ses flammes et de ses larmes acérées
Je l’ai aimée malgré tout
C’était la seule tranche d’amour
Que j’avais
Ces bouts de tristesses
Qu’aucun ciel ne pouvait comprendre
Thamar Noncent
II
Aria de Madalena
Il y a quatre rêves dans la nuit de Madalena. Un pour la fin de lune. Un pour gratter la mémoire-enfance. Un qui nettoie le sol taché de graisse. Et celui qui s’envole et se pose sur son sourcil.
Ses fureurs de mille jaguars
sont la maison des tempêtes
sans visages
sans barques
Sa caste est parole de tigresse
L’oubli n’est rien sur sa joue.
Elle tresse la turbulence de Iansa
aux vents déportée sans cesse
dans ces passés de départs
sans arrivée
elle vit de la rage facile au combat
ce jour où tu posas ta main sur sa colère
vengeance de vin et de vipère
Elle dépose une lettre sans retour
et explose et enfurie le monde
Elle est nue
sans pitié implacable
Elle mange le danger
Tatouée de combats sans fatigue et sans envie de pardonner au temps
Des maisons de briques poussent entre les bosquets, du nord au sud du pays. Seuls changent les noms des arbres qui les ombrent.
Et pourtant la paix d’Iroco son amant
balance ses cheveux dans la caresse des forêts.
Chante le long des arbres
prie
l’Arbre-Dieu parmi les arbres-dieux
Phrases
enraciné à sa passion d’elle
dans l’entrebâillement du temps
qu’il prend pour corps et nid
La dame magique et chantée
Et son âme des lunes forestières
se visitent l’un l’autre
aux heures interdites
où il peut la contempler
infiniment
sous une feuille
sous le silence éloquent
des arbres de vie
quand la glaise devient blanche
parmi les ambres douces
Madalena chante et danse au centre du terreiro. Mille fois l’écrivain oublié dans un coin l’a décrite et mille fois les vers du poète rural l’ont encensée, muse tribale et vivante. Mais elle danse, elle qui écaille les poissons au marché tous les jours. Et de ses mains, qui peignent encore la vie et la mort de la mer, semble sortir une promesse de caresse.
Alexandra Cretté
III
Pigmentation
Ils ont tendu la toile,
sur des chevalets de conquête.
Dans le silence de l’aube,
la première couleur fut le blanc.
Blanc.
On l’appela lumière.
Messager de paix, de science et de raison.
Elevé au sommet du cadre,
Il épousa la toile.
Puis vint le jaune.
Posé délicatement,
couleur du lointain,
du mystère domestiqué.
On souriait à sa danse,
mais on lui imposa les marges.
Le rouge arriva,
vif, puissant.
Trop vibrant, trop libre.
On le craignit.
Alors on le couvrit,
jusqu'à ce qu’il se taise dans l’ombre des lois.
Le brun suivit,
poussière d’anciens empires,
sève des terres conquises.
On s’en servit pour la texture,
jamais pour la signature.
Soudain,
la brosse hésita.
Noir.
On m’a choisi pour les contours,
Pas pour exister en soi.
On me nomme "tache",
"excès",
"ombre à corriger".
mais sans moi,
le tableau flotte.
J’étais trop sombre
pour le cadre doré de l’histoire.
Trop brut pour les musées.
Trop fort pour les livres scolaires.
Ils m’ont réduit
à une couleur d’arrière-plan
utile mais invisible.
Mais je suis le noir.
L’écho des tambours noyés,
le sang versé dans les champs sucrés,
la mémoire des langues brûlées.
Je suis la preuve que le pinceau ment.
Que le blanc n’est pas neutre.
Que la lumière blesse.
Je suis l’histoire qu’ils n’ont pas pu effacer
Sans moi, il ne reste qu’une toile disgraciée.
Sandie Colas
IV
Faiseuse d’aube de l’abat-jour
Et parce que
Je refuse le lieu de te manger froid
Je suis le seul à vouloir ô mon amour
M’étrangler de cinq milliards d’étoiles
Avant que ma bouche ne se dilue sous tes seins
Tu me viens la nuit en boucle cycle perpétuel
Saigner mes doigts à l’infini de tes fondements
Avant que les ombres ne se meuvent
Et que tes dents rongent mon creux côté obscur
Je fais le ménage dans mon poème
Plus jamais de lune d’accidents de fracas
D’attaches-rêves et de bouquets de fleurs
Toi
Forgeuse d’aube de l’après-jour
Je n’ai pour t’aimer que
Ta rage Tes frêles-tout
Et une petite maison rouge au bord la mangrove
Je sais aussi
Me munir de noms d’oiseaux
Telle cette rue à Montabo
Frétillante sous tes pieds
Pour t’aimer un dimanche de figues mûres
Je me suis fait extirper
Des tonnes de faux semblants
D’impostures et de forfanteries
Je m’adonne m’écrase me fais sauter
Le cœur nous forge Petits seins ciel
Plus qu’un coui commun
Et qu’une lampe aveuglée
Pendue à nos gosiers
Jean James Junior Jean Rolph, dit 4J Rolph
Biographie des auteurs et auteures
Alexandra Cretté
Alexandra Cretté, née à Aubervilliers en 1978. Autrice de poésie, de nouvelles, de théâtre.
Syndicaliste, anticolonialiste, féministe, traductrice, fondatrice et directrice depuis 2020 de la Revue Littéraire Oyapock. Coordinatrice Guyane pour le Mouvement Mondial de la Poésie depuis 2022. Elle reçoit la Mention Spéciale du Prix International de poésie Balisaille pour son recueil Par le regard de ces autres mal nés en mai 2023, publié aux éditions Atlantiques déchaînés. En novembre 2025, elle reçoit à Calcutta le Litterary Kathak Award des mains du poète Aminur Rahman. Elle participe à des événements internationaux de poésie: Festival de poésie de Medellin, Festival Mondial de la Poésie de Caracas, Festival Mai Poésie en Martinique, Rencontre Internationale de l'ISISAR à Calcutta.
Sandie Colas
Née à Milot (Haïti) le 16 mai 1995, Sandie Colas a commencé ses études de médecine à l’université de Quisqueya. Poursuit depuis 2019 une licence en Sciences de Vie et de la Terre à l’Université de Guyane. Elle a développé lors de ses rencontres une passion pour la littérature. Participant aux activités animées par la Revue Littéraire Oyapock, elle en est devenue membre en 2022. Elle publie en 2023 ses poèmes dans l’Anthologie de la Revue Oyapock, aux éditions Atlantiques déchaînés, et dans les deux Anthologies Les poètes ne meurent pas en exil ( Constellations éditions- 2025) et Nos Muses, les murs (Editions Mindset- 2025). Actrice au sein de la compagnie théâtrale Idahun.
JJJJRolph
Jean James Junior Jean Rolph, dit JJJJ Rolph, est né en 1993, Haiti. JJJJ Rolph poursuit des études en communication sociale à la faculté des sciences humaines et des études de lettres à l’École Normale de l'Université d’État d’Haïti. Poète, professeur, journaliste culturel dans différents journaux et sur différentes radios de Port au Prince et en Guyane. Ancien président du Club Signet de la bibliothèque ARAKA. Membre actif de la Revue Oyapock. Lauréat 2023 du prix de poésie Amaranthe, il publie son recueil Cœur Miroir Fragile chez C3 éditions en août 2024. Il participe également à toutes les publications d'Anthologies de la Revue Oyapock.
Thamar NONCENT, comédienne et poétesse née à Aquin en 2002, Haïti. Elle réalise des études de lettres modernes à l'université de Guyane. Passionnée de danse contemporaine. Membre de la Revue Oyapock. Elle publie dans l'Anthologie Nos Muses, les murs, aux éditions Mindset, novembre 2025.
À propos d'Hafrique Littéraire
Hafrique littéraire est une structure littéraire qui fait promotion des écrivains haïtiens et africains francophones. Elle est dirigée par Feguerson Fegg THERMIDOR, Écrivain, poète et Journaliste Littéraire haïtien.
Cette structure littéraire souhaite aussi mettre en lumière les œuvres et la carrière des écrivains haïtiens, caraïbéens et africains francophones.
Propos recueillis par Feguerson Fegg THERMIDOR,
Écrivain-poète
Directeur d'Hafrique Littéraire
ecrivainfeguersonthermidor@gmail.com
