Entre Haïti et l’Afrique, les liens historiques, culturels et spirituels sont anciens. Mais pour certains artistes haïtiens vivant aujourd’hui sur le continent africain, cette relation dépasse le simple symbole : elle se vit et se partage chaque jour à travers la musique. Au Sénégal, le groupe Zantray Mizik illustre parfaitement cette rencontre entre deux univers culturels qui, malgré l’océan qui les sépare, continuent de partager des racines communes.
Formé à Dakar par des musiciens haïtiens installés au Sénégal, Zantray Mizik développe une démarche artistique originale où le compas haïtien dialogue avec les rythmes africains. Entre reprises de classiques du compas, interprétations de musiques africaines et projets de compositions originales, le groupe trace progressivement son chemin sur la scène musicale sénégalaise tout en construisant un véritable pont culturel entre Haïti et l’Afrique.
Zantray Mizik est composé d’une dizaine d’artistes réunis autour d’une passion commune : la musique.
Le groupe rassemble notamment les voix de Will Anderson Moïse, Darline Dorleuis, Céguylia Divine Oyenga et Erick Andy, accompagnées de plusieurs instrumentistes dont Stanley Laguerre à la guitare solo, Fréro Pierre à la guitare d’accompagnement, Lens Pouloute à la basse et Jolin Cadet au clavier. L’équipe est également soutenue par l’ingénieur de son Robson Jean et le manager Esdras Exavier.
La formation est majoritairement composée de musiciens haïtiens, mais elle compte également une chanteuse congolaise, ce qui renforce la dimension africaine de cette aventure musicale.
Le nom du groupe porte une forte charge symbolique.
« Zantray, nan bon kreyòl, se trip nou. Se sa ki soti nan pi fon nan nou menm, expliquent les membres du groupe. C’est ce qui relie la mère à l’enfant, la patrie à ses fils et le créateur à ses œuvres. »
Pour ces artistes vivant loin d’Haïti, la musique représente un lien essentiel avec leur pays d’origine.
« La musique est une connexion quotidienne avec Haïti. Même loin du pays, nous gardons ce lien vivant à travers les chansons et les rythmes que nous partageons. »
Le choix d’ajouter le mot “Mizik” au nom du groupe traduit également leur volonté d’explorer plusieurs univers musicaux.
« Nous voulons interpréter d’autres styles comme le racine, le zouk ou la rumba, même si le compas reste au cœur de notre identité musicale. »
L’intégration de la chanteuse congolaise Céguylia Divine Oyenga témoigne de cette ouverture culturelle.
Selon les musiciens, sa présence permet d’interpréter certaines musiques africaines dans leurs langues originales.
« Nous avons intégré Divine pour pouvoir chanter des morceaux africains dans leurs langues, comme le lingala. Cela permet de respecter ces cultures et de toucher un public plus large. »
Malgré cette diversité musicale, l’influence haïtienne reste omniprésente.
« Même quand nous jouons des musiques africaines, il y a toujours une sauce konpa dedans. On n’y peut rien. »
La présence du compas en Afrique ne date pas d’hier.
« Le konpa est arrivé en Afrique bien longtemps avant nous, rappellent les musiciens. Koupé Cloué y est très connu. C’est même en Afrique qu’on lui a attribué le titre de “Roi Koupé”. »
Au Sénégal, cette musique bénéficie déjà d’une certaine popularité.
« Il existe une émission de radio consacrée au konpa et, dans certaines boîtes de nuit, on organise des soirées konpa comme on organise des soirées reggae, salsa ou kizomba. »
Pour Zantray Mizik, jouer cette musique « live » devant un public africain constitue donc une expérience particulièrement forte.
Pour l’instant, le groupe interprète principalement des reprises de morceaux emblématiques du compas haïtien.
Parmi les chansons de leur répertoire figurent Lakay de Tabou Combo, Overdose du groupe Enposib ou encore Bang Bang de Carimi.
Mais les musiciens se préparent déjà à franchir une nouvelle étape.
« Nous faisons des reprises pour renforcer notre cohésion musicale. Très bientôt, nous allons commencer à composer nos propres morceaux. »
Ces compositions devraient être écrites en créole, affirmant clairement l’identité haïtienne du groupe.
S’imposer dans le paysage musical sénégalais représente néanmoins un défi.
« Le Sénégal est un pays très culturel. Il y a beaucoup de groupes et beaucoup de concerts. Trouver notre place ne sera pas facile. »
La communauté haïtienne relativement réduite au Sénégal constitue également une difficulté.
« Nous cherchons encore un batteur haïtien pour compléter la formation. »
Malgré ces défis, les membres du groupe restent optimistes.
L’aventure Zantray Mizik ne fait que commencer.
« Notre plus grande satisfaction est que le groupe fonctionne bien. Nous avons des musiciens talentueux et la communauté haïtienne de Dakar nous soutient beaucoup. »
Les artistes envisagent déjà plusieurs projets pour les années à venir.
« Nous pensons à un premier album, à des tournées et à des collaborations avec des artistes africains et haïtiens. »
À travers leur musique, les membres de Zantray Mizik souhaitent rappeler la profondeur des liens entre Haïti et l’Afrique.
« Aux Africains, nous voulons dire que nous sommes revenus chez nous et que nous apportons une part de notre culture qui est aussi la leur. »
Le message s’adresse également aux Haïtiens de la diaspora.
« L’Afrique mérite d’être découverte. Ce n’est pas ce que l’on voit dans les films. L’Afrique, c’est aussi chez nous. »
Ki Ainsi, à Dakar, loin de Port-au-Prince mais au plus près de leurs racines, les musiciens de Zantray Mizik rappellent que la musique peut abolir les distances et faire résonner, d’une rive à l’autre de l’Atlantique, une même mémoire culturelle.
Repères sur Zantray Mizik
Lieu de création : Dakar, Sénégal
Origine : groupe formé par des musiciens haïtiens vivant en Afrique
Effectif : 10 membres, dont une chanteuse congolaise
Style musical : compas haïtien et interprétations de musiques africaines
Répertoire actuel : reprises de Tabou Combo, Enposib, Carimi
Projets : compositions originales et préparation d’un premier album
Emerson Vilbrun
Écrivain- journaliste
vilbrunemerson@gmail.com
