En ce mois de mars placé sous le signe de la francophonie, la communauté haïtienne de l’Hexagone, fidèle à une mémoire vive, a répondu présente à travers des manifestations mêlant parole, musique et pensée. C’était à la Maison de l’Amérique latine.
La francophonie se célèbre comme une saison à part entière, une sorte de printemps des mots qui fleurit aux quatre coins de la France et bien au-delà. Fidèle à cette mémoire vive qui ne dort jamais, la communauté haïtienne en France multiplie les manifestations comme autant de foyers de parole, de musique et de pensée. Car pour nous, Haïtiens, la langue française n’est pas une langue comme les autres. Elle ne nous est pas tombée du ciel comme une pluie douce : elle est sortie des entrailles de l’histoire, trempée dans le feu et le sang de notre guerre contre le colonialisme. Elle porte en elle le fracas des batailles, les cris d’insurrection, les proclamations d’une liberté conquise au prix le plus élevé.
Et pourtant, paradoxe fécond, cette langue autrefois imposée est devenue aujourd’hui un pont. Elle relie deux rives que tout semblait opposer : Haïti et la France. Elle circule entre nous comme un fleuve chargé d’histoire, tantôt paisible, tantôt tumultueux, mais toujours vivant.
C’est en cela qu’il faut la comprendre : non comme un héritage docile, mais comme un butin de guerre. Une prise arrachée à l’adversité, transformée, réappropriée, recréée. Une langue que nous avons pliée à notre souffle, à nos douleurs, à nos rêves, jusqu’à en faire un instrument de création, de résistance et d’affirmation.
N’en déplaise aux nationalismes étroits, de tous bords et de toutes couleurs, la langue ne se laisse pas enfermer dans des frontières rigides. Elle voyage, elle se transforme, elle appartient à ceux qui la font vivre. Et le français, entre Haïti et la France, n’est plus seulement une langue d’origine : il est devenu un territoire partagé, un espace de tensions, mais aussi de rencontres, où l’histoire, au lieu de séparer, continue d’écrire malgré tout une forme de dialogue.
Une familiarité ancienne
La soirée se déployait en deux mouvements, comme les deux battants d’une même porte ouverte sur la chaleur humaine. D’un côté, le vaste hall s’était transformé en ruche bourdonnante, où les compatriotes se pressaient les uns contre les autres autour des verres de vin et des amuse-gueules, dans une atmosphère faite de rires, de retrouvailles et d’une nostalgie douce. L’air lui-même semblait vibrer d’une familiarité ancienne.
De l’autre, la librairie Calypso prenait pleinement part à la fête francophone. Les livres des auteurs haïtiens, alignés sur leurs étagères, semblaient veiller en silence sur la mémoire d’un peuple. Chaque couverture ouvrait une fenêtre sur l’île, chaque titre portait en lui une histoire, un passage, une traversée. Ces ouvrages n’étaient pas de simples objets : ils faisaient office de ponts entre les générations, de flambeaux transmis dans la nuit de l’exil.
La soirée s’ouvrit avec la voix de l’écrivain Carl Pierrecq, animateur averti, dont l’entrée en matière eut la force d’un tambour ancien convoquant les profondeurs de la mémoire haïtienne. Puis vint Lourdy Morland, âme initiatrice de cette rencontre, qui prit la parole avec la grâce paisible de celles qui portent un rêve longtemps avant de le voir éclore. Elle souhaita la bienvenue à une assemblée placée sous le double signe de la langue française et d’Haïti.
Autour de cette table symbolique se tenaient deux écrivains majeurs. D’abord Rodney Saint-Éloi, poète, éditeur et directeur de Mémoire d’encrier, homme de paroles et de passerelles, dont la pensée circule avec aisance entre les langues et les mondes. Ensuite Kettly Mars, romancière au regard aigu, venue présenter, à distance, son nouveau livre, Je ne trouverai pas deux fois dans ce corps, titre déjà chargé de chair, de tension et de promesse.
Comme à son habitude, Rodney Saint-Éloi posa d’emblée les enjeux avec une grande maîtrise, naviguant entre le français et le créole comme entre deux rives d’un même fleuve. En l’espace de quelques minutes, il convoqua Léon Laleau, hanté par cette langue française portée parfois comme un vêtement d’emprunt, puis Frankétienne, immense secousse de notre littérature, et enfin Maximilien Laroche, maître discret de la pensée littéraire caribéenne. Au fond, c’était bien de cela qu’il était question : des contradictions, des tiraillements, des aliénations parfois, qui traversent l’écrivain haïtien, partagé entre deux langues, deux imaginaires, deux manières d’habiter le monde. Mais de cette fracture naît aussi une fécondité : l’œuvre pousse justement dans cet entre-deux, comme un arbre dont les racines plongent dans plusieurs terres.
Du français au créole
Kettly Mars intervint depuis Montréal, par écran interposé, mais avec une présence entière. La distance ne diminuait rien : sa voix franchissait l’écran avec netteté, comme une lumière qui traverse le verre sans perdre sa chaleur. Elle remonta le fil de sa mémoire pour évoquer son rapport intime et complexe au français. Cette langue, expliqua-t-elle, ne fut pas tant offerte qu’imposée, comme ce fut le cas dans tant de familles haïtiennes, où elle représentait à la fois l’éducation, la promotion sociale et une certaine idée de la respectabilité. Le français devenait ainsi le miroir dans lequel Haïti voulait se regarder, au risque de s’éloigner de son propre visage.
Mais les langues, comme les peuples, finissent toujours par reprendre leur place. Depuis 1986, le créole a investi l’espace public avec la force tranquille d’une évidence longtemps contenue. Il s’est avancé non comme une revanche brutale, mais comme une présence naturelle, irrépressible. Et c’est heureux, car une langue qui circule dans la rue, qui chante, qui débat, qui console et qui gouverne, est une langue vivante. Un peuple qui parle enfin dans sa propre voix commence aussi à se redresser.
Kettly Mars formula alors un plaidoyer fort : le créole ne doit plus seulement être toléré, célébré dans les fêtes ou admis dans les marges. Il doit pleinement occuper tous les espaces de la vie nationale. La langue des marchés, des prières, des douleurs tues et des joies profondes doit entrer sans honte ni restriction dans les salles de classe, les tribunaux, les journaux, les romans, les discours officiels. Promouvoir le créole, c’est réparer une injustice séculaire ; c’est rendre à un peuple le miroir fidèle dans lequel il peut enfin se reconnaître sans masque ni emprunt.
Monsieur André Deulpech prit ensuite la parole avec méthode et clarté, retraçant le grand récit de la diffusion du français dans le monde. Il rappela que cette langue, avant de s’imposer aux peuples colonisés, avait d’abord dû s’imposer en France même, contre les langues régionales et les parlers locaux. Le français ne fut pas spontanément la langue de tous les Français : il fallut le répandre, l’ériger en norme, le faire entrer par l’école, par l’institution, par une pédagogie souvent appuyée sur la honte de parler autrement. La langue française s’est ainsi construite comme un État : par centralisation, par uniformisation, par effacement progressif des différences.
À travers cette démonstration, un miroir discret se tendait vers l’assemblée. Ce que la France avait fait à ses propres minorités linguistiques, elle l’avait ensuite reproduit bien au-delà de ses frontières. Haïti n’était donc pas une exception, mais l’un des chapitres de cette longue histoire de domination par la langue.
Puis vinrent les poèmes, comme si la soirée ne pouvait s’achever sans laisser parler cette voix plus profonde encore, celle qui remonte du fond des âges. Ce fut alors Roussan Camille qui traversa la salle, porté par Béonard Monteau, diseur fidèle de sa mémoire. Roussan Camille, ce poète-diplomate haïtien d’une rare sensibilité, écrivait avec une gravité souple, comme on prie, comme on saigne, comme on garde vivante une braise sous la cendre.
Du créole au tambour
Ses poèmes portaient en eux l’expérience du seuil. Écrits au bord de l’érable, ils disaient la condition d’un homme debout entre deux mondes, une main tendue vers le Canada, l’autre vers Haïti, le cœur partagé entre la neige et le soleil. Il s’apprêtait à retourner au pays, à rejoindre cette terre natale qui ne cesse jamais tout à fait d’appeler les siens. Il y avait dans ces vers quelque chose de déchirant et de sublime : la poésie y naissait dans l’entre-deux, dans cet espace fragile séparant le départ du retour, l’exil de l’enracinement, la langue apprise de la langue rêvée.
L’association Bohio Ayiti, portée par l’infatigable Madame Lourdy Morland, a ainsi réalisé une soirée pleinement réussie à la Maison de l’Amérique latine. Le succès fut à la hauteur de l’engagement de cette femme, qui tient son rêve comme on tient un flambeau face au vent. L’ambiance était chaleureuse, dense, presque charnelle, de celles qui ne se fabriquent pas artificiellement, mais naissent lorsque les bonnes personnes se retrouvent au bon endroit, au bon moment.
Et au cœur de tout cela, il y avait le tambour. Le tambour de Keybissou. Sous ses baguettes, l’instrument cessait d’être un simple objet sonore : il devenait parole, appel, respiration ancienne. Il parlait avec cette voix grave qui semble venir de très loin, d’avant les discours, d’avant les frontières. Keybissou frappait comme on frappe à la porte des ancêtres, avec précision, respect et ferveur. Chaque rythme semblait réveiller une mémoire enfouie, chaque battement ramenait dans la salle quelque chose de plus vieux que le temps immédiat.
Ce soir-là, la Maison de l’Amérique latine vibrait d’une intensité rare. Les soirées haïtiennes ont ce pouvoir singulier de transformer un lieu en territoire, une salle en île, une rencontre en cérémonie. Et Keybissou, au tambour, en était le pouls vivant.
Maguet Delva
Paris (France)
