À Port-au-Prince, là où le tumulte du quotidien côtoie encore les éclats de mémoire et de création, le livre demeure un refuge, mais aussi une arme douce. En mai 2026, la capitale haïtienne s’apprête à accueillir la 4e édition du Festival Vivre en prose et en Poésie, organisé par l’Association Salon du livre de Port-au-Prince. Un rendez-vous désormais incontournable qui affirme, année après année, que la culture ne cède pas, même dans l’adversité.
Dans un pays où écrire est souvent un acte de courage, et lire est un sport de combat, organiser un tel événement devient un geste de foi collective : foi dans la parole, dans la transmission, dans la beauté fragile mais persistante des mots face aux maux de l'instabilité du pays. Cette nouvelle édition, placée sous le thème évocateur « Sur la route avec Depestre » de Vivre en Prose et en Poésie, invite à repenser le quotidien à travers la littérature — non pas comme un luxe, mais comme une nécessité.
Au cœur de cette célébration, une figure majeure se dresse : René Depestre. Poète incandescent, romancier du désir et de la liberté, penseur en mouvement, Depestre incarne une traversée des frontières du temps des dictatures ou d’un siècle d'événements géographiques, politiques et esthétiques. Son œuvre, riche et multiple, s’inscrit dans la grande tradition de la littérature haïtienne tout en dialoguant avec le monde, aux côtés de voix comme Aimé Césaire.
Lui rendre hommage aujourd’hui, c’est convoquer une mémoire vive : celle d’une littérature qui chante, qui lutte, qui aime et qui refuse de se taire. C’est aussi offrir à une nouvelle génération l’occasion de redécouvrir une œuvre où l’engagement politique se mêle à une célébration sensuelle et solaire de la vie.
Dans ce contexte, ce festival devient un espace de rencontre, de réflexion et de résistance, un lieu où les imaginaires se croisent et se renouvellent.
C’est dans cet esprit que la rédaction de Le National a rencontré le staff de Salon du Livre de Port-au-Prince, notamment la responsable de communication de l'institution autour de cette 4e édition, pour comprendre les ambitions, les défis et les promesses de cet événement qui place, plus que jamais, la littérature haïtienne au cœur de cette cité de paix et de littérature secouée par l’insécurité et la violence armée.
Une ville, des livres, une respiration
Le National : Port-au-Prince, ville de secousses et de songes, accueille la 4e édition du Festival Vivre en prose et en poésie. Alors, Néhémie Douyon, en tant que responsable de communication de cette structure qui fait promotion pour la littérature, dans quel souffle intérieur préparez-vous ce rendez-vous de mai 2026 ?
Néhémie Douyon : Préparer cette IVe édition, c’est d’abord accueillir le tumulte du réel, mais c’est aussi un refuge symbolique où la parole redevient possible.
LN : Organiser un événement littéraire aujourd’hui en Ayiti relève presque du manifeste. Peut-on parler d’un acte de résistance poétique ou littéraire ?
N.D : Organiser un événement littéraire aujourd’hui en Haïti relève en effet d’un geste profondément politique. On peut y voir une forme de résistance poétique, une manière de dire « nous sommes encore là ».
LN : Le thème « Vers la route avec Depestre » sonne comme une philosophie littéraire. Est-ce donc une invitation à habiter le monde autrement ?
N.D: « Vers la route avec Depestre » apparaît comme une invitation à habiter le monde autrement, à travers une sensibilité élargie. voyager, non seulement dans l’espace, mais aussi dans les imaginaires, les mémoires et les luttes.
LN : Pensez-vous que la littérature puisse encore consoler, éveiller ou même sauver dans le contexte actuel ayitien ?
N.D : Dans le contexte haïtien actuel, la littérature conserve une fonction essentielle : elle console sans illusion et dans une certaine mesure, sauve en redonnant du sens. Et comme le dit souvent le Coordonnateur Général (CG) à travers la littérature, l'association est toujours en quête de sens.
René Depestre : Une constellation dans la littérature ayitienne
LN : Cette édition rend hommage à René Depestre. Que représente-t-il, selon vous, dans le panthéon littéraire ayitien ?
N.D : René Depestre occupe une place singulière dans le panthéon littéraire haïtien : celle d’un écrivain qui a su conjuguer engagement politique, sensualité du langage et ouverture au monde. Il incarne une voix à la fois enracinée et universelle.
LN : Depestre est à la fois poète, romancier, révolutionnaire, exilé… Quelle facette de cet homme-monde souhaitez-vous faire découvrir au public ?
N.D : Parmi les multiples facettes de Depestre, celle de « poète du vivant » semble particulièrement féconde à transmettre aujourd’hui. Son écriture célèbre le corps, la liberté et la révolte dans une même dynamique, offrant au public une vision profondément incarnée de la littérature.
LN : Son œuvre traverse des continents, de Haïti à Cuba en passant par la France. Alors, peut-on dire qu’il a donné une dimension universelle à la voix haïtienne ?
N.D : Le parcours de Depestre, d'Haïti à Cuba puis à la France, témoigne d’une trajectoire diasporique qui enrichit sa voix. Oui, il a contribué à donner une dimension universelle à la parole haïtienne, en l’inscrivant dans des dialogues transnationaux.
LN : Entre sensualité, révolte et célébration du vivant, comment définiriez-vous la singularité de son écriture ?
N.D : L’écriture de Depestre se caractérise par une tension féconde entre sensualité, révolte et célébration. Cette singularité réside dans sa capacité à faire coexister l’érotisme du langage et une conscience politique aiguë.
LN : Des œuvres comme Hadriana dans tous mes rêves ou Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien continuent de circuler. Pourquoi restent-elles si actuelles, selon vous ?
N.D : Des œuvres comme Hadriana dans tous mes rêves ou Un arc-en-ciel pour l’Occident chrétien demeurent actuelles parce qu’elles interrogent des problématiques universelles : le désir, le pouvoir, la mémoire et les héritages coloniaux. Leur modernité tient à leur capacité à dialoguer avec le présent.
LN : En quoi Depestre dialogue-t-il avec d’autres grandes figures comme Aimé Césaire ou Jacques Roumain ?
N.D : Le dialogue entre Depestre, Aimé Césaire et Jacques Roumain s’inscrit dans une tradition de pensée critique sur la colonisation, l’identité et la dignité humaine. Tous partagent une écriture engagée, mais Depestre s’en distingue par une esthétique plus sensuelle et festive.
LN : Peut-on dire que son œuvre participe à redéfinir l’identité haïtienne, entre mémoire, désir et liberté ?
N.D : On peut effectivement affirmer que son œuvre participe à redéfinir l’identité haïtienne, en la pensant comme un espace de tension entre mémoire historique, désir de liberté et affirmation du corps. Il propose une identité en mouvement, jamais figée.
LN : Comment la jeunesse haïtienne d’aujourd’hui doit-elle recevoir cette écriture à la fois charnelle et engagée ?
N.D : La jeunesse haïtienne peut recevoir cette écriture comme une invitation à réconcilier engagement et plaisir, lutte et beauté. Toutefois, cette réception dépend de médiations culturelles capables de rendre cette œuvre accessible et vivante.
« Sur la route avec Depestre » : une expérience littéraire vivante
LN : Le thème « Sur la route avec Depestre » évoque le voyage. Alors s’agit-il d’un parcours littéraire, politique ou initiatique ?
N.B : Le thème « Sur la route avec Depestre » renvoie à un parcours littéraire, politique et à la fois initiatique. Il s’agit d’un cheminement intérieur autant qu’un voyage dans les idées et les formes.
LN : Quelles lectures, performances ou mises en scène permettront de faire entendre la musicalité de sa poésie ?
N.B : Pour faire entendre la musicalité de sa poésie, des lectures performées, accompagnées de musique ou de mise en voix théâtrale, seraient particulièrement pertinentes. La poésie de Depestre appelle une incarnation scénique.
LN : Selon vous, y aura-t-il des espaces pour revisiter son œuvre à travers d’autres arts : danse, théâtre, arts visuels, etc. ?
N.B : Oui, son œuvre se prête aisément à des interprétations artistiques. Danse, théâtre et arts visuels peuvent prolonger ses images et ses rythmes, offrant ainsi de nouvelles entrées dans son univers.
LN : Peut-on s’attendre à des moments de dialogue entre écrivains contemporains et héritage de Depestre ?
N.D : Des espaces de dialogue entre écrivains contemporains et héritage de Depestre sont non seulement possibles, mais nécessaires. Parce qu’ils permettent de penser la continuité et les ruptures dans la littérature haïtienne.
LN : Dans un contexte économique difficile, comment rendre le livre accessible sans appauvrir sa valeur symbolique ?
N.D : Rendre le livre accessible dans un contexte économique difficile suppose d’inventer des dispositifs hybrides : éditions à bas coût, lectures publiques, diffusion numérique. Il s’agit de démocratiser l’accès sans dévaluer la portée symbolique du livre.
LN : Les partenariats, notamment avec l'Institut Français, semblent essentiels. Alors, sont-ils des passerelles vers une littérature haïtienne plus visible à l’international ?
N.D : Les partenariats, notamment avec des institutions culturelles internationales comme l’Institut Français, jouent un rôle stratégique. Parce qu’ils favorisent la circulation des œuvres et contribuent à rendre la littérature haïtienne plus visible à l’échelle mondiale.
Horizons et transmission
LN : Si Depestre devait adresser un message aux jeunes écrivains haïtiens aujourd’hui, quel serait-il, selon vous ? Et quel est le vôtre pour cette 4e édition ?
N.D : Si Depestre devait adresser un message aux jeunes écrivains haïtiens, il les inviterait sans doute à lire davantage, à écrire avec audace, à ne pas dissocier le corps de la pensée ni la beauté de l’engagement. Quant à la 4e édition, elle se veut un espace de transmission, de réinvention et d’espérance, où la littérature continue d’ouvrir des chemins.
Propos recueillis par :
Elmano Endara JOSEPH
+(509) 3232-8383
