(Suite et fin)
Par Jean-Rénald Viélot
Accablée par le sentiment momentané de son immobilisme, à moins que ce ne soit son purisme, et non son impuissance, après avoir longuement médité un autre segment de la correspondance de Renée dans laquelle celle-ci lui conseillait de « s’aider », dans le sens haïtien du terme, Madame Harrel, se demandait s’il ne conviendrait effectivement pas d’avancer dans le sens que sur un ton d’observation lui indiquait sa bonne amie de Saint-Marc. Un scénario pour le moins compliqué était prévu : celui de consentir à donner la main de Denise Claire, dix-huit ans, à Adrien Parfait Zermont, un mécanicien aux manières frustes, fils adultérin de Me. Paul Darbon, un pilier du gouvernement en place, et la consultation de Madame Harrel (payée en nature et en espèce trébuchante) au houngan André Banda ne devait concourir qu’à faire avancer ce seul et même projet. Cet avocat c’est aussi un ami de longue date de cette femme-flamme, celui auquel Madame Harrel veut donner des preuves tangibles de sa sympathie, la mesure de son ambition dans l’union de leurs deux enfants, une union si elle devait se concrétiser ferait un couple mal assorti. L’appréhension face au scénario de l’avocat non seulement s’explique par l’effroyable complexité du dossier d’arrestation d’Adrien Parfait Zermont, aux prises avec la justice pénale, mais aussi par la façon dont le maître se comporta (voulant corrompre la justice) face à ce dossier, oubliant qu’il était en présence de juges intègres déjà en mésintelligence avec lui. A la différence des autres actions entreprises par Madame Harrel pour atteindre le plus tôt ce but (d’être la femme d’un homme d’Etat), le travail du houngan André Banda n’est pas fait de choses transparentes sinon opaques, comme l’était le subterfuge de celui-ci pour porter cette femme high life à lui donner ses faveurs, au sein du rogatoire. Une opacité, qui empêche la cliente de percevoir la référence de manière immédiate … et libère cette consultation de ce qu’il convient d’appeler un engagement formel.
Contrairement à des préjugés bien ancrés, le décrochage d’un portefeuille au cabinet ministériel n’est pas la mer à boire, mais bien cet exercice du Mât de cocagne. On n’était jamais si loin que quand on était tellement près de l’objet à attraper sur le mât glissant. Cette sorte de singularité - « démocratie égalitaire » -, qui consiste à renvoyer fréquemment le cabinet ministériel pour y faire entrer de nouveaux visages, nivellement par le bas (ce n’était pas le cas pour Luc Harrel, qui s’opposait aux démarches de sa femme), doit remonter à l’administration des années antérieures à 1934, lorsque Max Gédéon avait choisi de la traiter dans son roman, et pourrait avoir été dénoncée par d’autres romanciers réalistes. Quand des théoriciens dont Marshall et Pound, cités entre autres par Juan Ignacio Jiménez Nieto dans Teoria General de la Administracion – La Ciencia Admistrativa a la luz del Analisis Sistémico -, ayant par leurs travaux fait un apport à l’Administration, la présentent comme un système syncrétique des systèmes particuliers, ils ne voulaient pas dire autre chose, si ce n’est « qu’elle manque d’axiologie primaire pour se définir comme science », parce qu’elle est «la plus syncrétique de toutes les sciences sociales », et sur ce fond référentiel, « elle accueille des éléments de presque toutes les sciences sociales ».
Dans la revendication par des prétendus propriétaires de portefeuilles comme de biens en possession d’un failli, Madame Harrel et ses amies tirent vanité d’une intuition autour du phénomène serviteur de l’Etat et les privilèges qui l’accompagnent. Après avoir campé le type social à qui semble naturellement revenir cette fonction, elles, du moins Renée, dans sa correspondance à Madame Harrel, cogite :
(…) Toutes blagues mises de côté, ces Messieurs doivent maintenant s’en aller. On ne les sent pas. On dirait qu’ils ne font pas de politique en tant que science-sociale. Enfin, cinq mois, c’est trop, pour un cabinet, dans une démocratie égalitaire où il ne peut avoir, pour chaque citoyen, qu’un nombre de chances minima. J’ai trois oncles et deux frères à caser. Je n’y arriverai que par un changement. Que le changement se fasse donc » !!!
L’ambiguïté du manque d’axiologie primaire de l’Administration supposerait-t-elle pour ces dames qu’on peut à volonté, comme on change de chemise, déplacer un serviteur de l’Etat, le considérer comme un objet ? Madame Harrel et Renée qui parlent ainsi sont celles qui demandent aux lecteurs de se passer de leurs réflexions pour aller au-delà de la chose signifiée. Ce qui va à l’encontre des théoriciens de l’Administration, laquelle accueille à l’état sauvage les éléments de la sociologie, la politologie, l’économie, le droit, l’anthropologie et la psychologie, en réclamant que ces éléments soient déchiffrés comme « disciplines », c’est-à-dire comme facteurs ou objets dotés d’épaisseur (sens) et de profondeur (bon sens), comme d’une chose vive avec laquelle on doit apprendre à s’en faire : l’homme étant une fin et non moyen. Mais le même schéma de pensée de ses amies apparait et s’installe chez Madame Harrel. Cela commence par une situation qui vous sera familière : en fondant un journal Le Détective (annonciateur sans doute des médias en ligne) et dont elle était la seule rédactrice ; elle y glissait dans chaque édition le nom de Luc Harrel dans le cabinet en formation, une façon pour la richissime de tenter de convaincre les autorités gouvernementales de la nécessité de renvoyer le cabinet ministériel en place. La publication à chaque heure d’un numéro du journal était consacrée à une seule actualité : l’extraordinaire vocation de cet important et compétent entrepreneur qu’est Luc, et Madame Harrel découvrait avec euphorie que ces autorités étaient suspendues à sa plume manipulatrice, vilaine et serve, à sa névrose narcissique. L’issue de son action dépend de cette manœuvre d’autant que son mari, ennuyé de l’idée de devoir faire partie d’un quelconque cabinet ministériel, était trop timoré, se méprenant sur sa femme qui est comme un fond de verre, astucieusement grossi du dehors, rétréci du dedans ; une femme qui s’est créée un manque inutile (se refusant à vivre sans les honneurs), et il se passera ce qui se passa quand, comme l’oiseau femelle, elle s’échappe de son nid… de temps en temps. Madame Harrel offre plusieurs explications pour ses affaires louches. Et je m’en arrête à une seule, qui traverse tout le roman :
Le connu d’une fausse candeur est son langage, c’est-à-dire les mots employés. Mais ces mots paraissent distincts des faits concrets. Encore que les plus évidents paraissent étranges, bizarres. Chaque mot a une égale importance dans une situation, il existe un centre absolu, a un poids que rare fois détient le boniment. Et, ce poids, il n’y en avait pas dans les faits présentés dès le début par Madame Harrel. S’entretenant par exemple avec son mari du profil de celui qu’elle voulait pour gendre, à influences, certes, Madame Harrel, en femme positiviste, au sens d’opportunité, écarta douze des quinze demandes en mariage qu’elle semblait avoir recu à l’issue du bal politique organisé à cette fin, tout en prétendant que la raison en était autre. Elle ne considéra que les trois dernières, à ses yeux les meilleures. Ses calculs faillirent en indisposer son mari. D’abord, elle considère mal la demande d’un député même si elle a besoin du soutien législatif pour parvenir à son projet « d’être la femme d’un homme d’Etat » ; son évaluation était que le député était de Saltrou, et qu’elle n’avait aucune sympathie pour lui, de plus, il est obèse et porte un nom à en mourir debout. Il y a eu une métaphore pour ce qu’il est de la demande d’un sénateur, rejetée pour les mêmes raisons. Ecarter un parlementaire même s’il comporte le désavantage de leur créer des ennemis au Parlement, finit par apporter la solution à Madame Harrel qui, en écartant les deux prétendants, en profite pour proposer une solution bien plus valide à son mari, et qui consiste d’un personnage qui, dit-elle, n’est ni député, ni sénateur, ni avocat, ni médecin. Elle disait douter qu’il sache lire, avant de laisser tomber, et couper court à toute réplique de Luc : « c’est lui qui sera ton gendre ». Celle qui disait mieux raisonner que son mari, renchérit : « ce jeune homme peut être inculte, mais dont le physique dit assez bien qu’il a dans ses veines un sang patricien, est le fils naturel du plus puissant pilier de ce gouvernement et qui peut, à lui seul, nous assurer un portefeuille, avec ou sans concours de nos amis parlementaires ».
Elle savait que le problème sociologique du mariage est l’un des plus cuisants auquel la société haïtienne était confronté, et ça n’était plus un mirage de sa pensée. Elle pensait même que « chaque législateur, à son tour de légiférer, l’entrave ou le déprave, selon son sens moral ou d’opportunité ». Elle n’a pas épousé Luc uniquement pour son capital. Le grand levier de son mariage a été « le besoin presque morbide d’une nature à dominer ». La question est, « après dix-neuf ans de mariage, a-t-elle changé dans ses principes, sur l’appréciation des apports pécuniaires dans l’union conjugale ». Ce qu’elle recherchera dans le mariage de sa fille, ce n’est sans doute pas une dot, « mais des agencements politiques ».
Le portefeuille est un roman à mi-chemin de la subversion et épuisant, premièrement parce qu’il ne vous laisse un instant de répit, et parce qu’il fatigue aussi par son océan d’immoralités, qui lui donne un certain aspect inchoatif, compte tenu de la facilité avec laquelle de grandes actions, et non de bonnes, étaient posées au long de l’histoire. A la fin, l’auteur devra choisir entre le châtiment de qui renverse l’ordre établi (en vassalisant l’Etat) et son impunité ; et cette tension morale, laquelle est explicite dès le commencement, est l’un des points basiques du roman. En ce sens, s’il est difficile de noter un des actes de Madame Harrel qui surpassent en abjection, il est encore plus difficile d’en trouver un qui la déstabilise tant et suscite chez elle le dégoût de vivre pareil à cette légèreté :
’’ (…) Nous avons vu que c’était surtout l’attrait d’un idéal assez élevé pour elle, qui la gardait, contrairement à tous les pronostiques, fidèle à son mari, que Madame Harrel ne l’avait pas trahi jusqu’ici, malgré ses mœurs très libres. Mais ce même idéal devait conduire Madame Harrel à l’adultère lorsque pour le réaliser il ne s’offrira à elle que les moyens, certains ou pas, - dans son émoi elle ne discerne pas, de l’adultère.- Et cette femme qui, - ceci semble être paradoxal – à travers les intrigues amoureuses les plus compliquées avec des hommes supérieurs, sans forfaire à la fidélité qu’elle jurât à son mari au moment de la consécration de leur mariage ; cette femme excessivement belle, portée naturellement de par sa coquetterie à plaire et à flirter et qui ne manqua jamais d’adorateurs, du meilleur monde, cette femme de grande culture et de grande valeur sociale, devait, cela était peut-être écrit – commettre l’adultère avec l’homme le plus vil qui entrât jamais dans son intimité ! Telle est – autant chez la femme ou chez la jeune fille, la valeur d’un idéal que de la même façon qu’il garde et préserve en même temps contre les chutes possibles, de la même façon il commandera ces chutes mêmes si elles sont nécessaires pour le réaliser. Telle est toute la psychologie de la position de Madame Harrel.
L’ambition d’un portefeuille ministériel a été, jusque-là, le seul but de sa vie et a été assez forte pour lui permettre de passer, malgré son amour de l’aventure près des intrigues sans y tomber.
Mais cette ambition, (…) lui fera commettre l’adultère, si l’adultère s’offre à elle comme le seul moyen de déterminer l’arrivée de son mari au ministère. Encore faut-il bien compter avec d’autres causes et certaines circonstances sans lesquelles Madame Harrel ne serait sans doute pas tombée ! ni si bas ! Mais elle le devait quand même : tomber, comme dirait un positiviste ou un déterministe, était en germe, dans sa première faute », [pp.146-147].
Il y a dans toutes ces péripéties littéraires la même rouerie de la personne -Alberte Graire - qui a beau emmagasiné des connaissances, accumulé des richesses par son mariage pour finalement se retrouver face à elle-même. Ce vécu, converti en matière muséographique, empêche la mémoire de romancer le présent au-delà d’un imaginaire relativiste où le pouvoir (politique) résulte un difficile élément de décors. Un écrivain – ô quel prodige ! comme Max Gédéon, qui n’écarta jamais l’attrait du pouvoir (politique). Sa leçon, du moins la leçon que de jeunes romanciers haïtiens peuvent apprendre et ressasser en se découvrant un élément du portefeuille, c’est de maintenir la fiction hors d’un double alibi : ni réalisme impressionniste, limité par des expériences ravalées aux vicissitudes de l’ego, ni les fausses ambitions de ces ennuyeux romans allégoriques qui n’osent appeler les choses par leur nom. Ce sont là les risques que doit courir un vrai écrivain : ceux d’inventer ou réinventer un monde qui soit, pour ainsi le dire, plus réel que la réalité même.
Madame Harrel a payé cher son ardeur insensée pouvant aller au regret d’avoir mêlé le nom qu’ils s’étaient fait ainsi que l’avenir de Denise Claire à celui d’un assassin dont le projet d’alliance donné jusque-là comme garantie de l’étrange entreprise de cette femme était suspendu à la décision de juges intègres du tribunal pénal. Les mauvais penchants de madame Harrel étant connus de ceux qui la pratiquaient, y compris sa servante, qui prit le soin de tout déballer à André Banda, le houngan de morne Marinette. Néanmoins, le fait d’avoir aussi donné ses faveurs à ce charlatan, artisan avec Me. Paul Darbon, d’une conspiration contre sa personne, a pesé lourd dans la décision qu’elle prendra par la suite de mettre fin à ses jours, une fois publiée dans le journal (et non dans le sien) la condamnation d’Adrien Zermont, qui représentait la garantie de son projet. Fiyèl mouri, makonmè kaba, comme dit le proverbe.
Lu dans son ensemble, de la première à la cent soixante neuvième page, avec plaisir, le roman Le Portefeuille forme une véritable mosaïque de la réalité de l’époque, mais s’offre aussi comme des témoignages de l’esprit de toute une génération, avec une distance graduelle de l’auteur et d’une partie de sa génération (les juges, particulièrement) par rapport aux valeurs en vigueur. Pour cela, ses personnages apparaissent présentés dans leur historicité, prisonniers de leur environnement social : Madame Harrel, fille d’un ancien évadé de prison, n’est pas née riche ni noble, elle l’est devenue. Par contre, son mari Luc Harrel, oui.
Et la chanson La tendresse, de Marie Laforêt (avec laquelle nous essayons de faire le lien dans cet article, chanson que nous tournions souvent à Musique Télécommandée sur Radio Nouveau Monde), n’appartient pas à un genre parfaitement défini, comme celui des relations entre la Sociologie et la littérature romantique. Comme artiste, et à partir d’un texte romantique, poétique, cette chanteuse, intelligente et cultivée, semble avoir entamé un dialogue imaginaire avec les Madame Harrel de tous les temps ; un dialogue basé sur l’excentricité et les passions humaines. On dirait qu’elle-même avec ce qu’elle propose se sent reflétée à travers le personnage principal du roman de Max Gédéon, par ce refrain :
On peut vivre sans richesse/ Presque sans le sou
Des seigneurs et des princesses/ Y’en a plus beaucoup
(…) On peut vivre sans la gloire/ Qui ne prouve rien
Etre inconnu dans l’Histoire/ Et s’en trouver bien
Jean-Rénald Viélot
Note pour la Bibliothèque Nationale
*Ce livre Le portefeuille ainsi que Le Jubilé de Mr. Joseph St-Cloud, dotés respectivement d’étiquettes et de numéro d’inventaire SH 729 et L 626j 1943 SH 504, ce dernier étant scellé, doivent être la propriété de la Bibliothèque Nationale. Après les événements malheureux ayant touché cette institution et rapportés par la presse, ces deux livres, je les ai trouvés à acheter à l’Avenue Charles Sumner d’un bouquiniste, entre le Ministère de la Justice et celui de l’Economie et des Finances, sur le trottoir. Je prie instamment les responsables de s’arranger pour qu’ils soient récupérés, sans bourse déliée, en envoyant un courriel à : vielot2003@yahoo.fr
