«Le beau peut être laid. Du laid peut émerger la beauté!»
Il demeure un fait que le mot ou concept, dans ses acceptations les plus diverses, porte en lui une charge sémantique. Et la littérature, en parvenant à détourner le sens premier, dans ses heureuses trouvailles, tire, par ricochet, une poétique, développe une esthétique originale. L'écrivain peut alors, dans sa production littéraire, remonter de ce qui paraît ordinaire, à la limite du marginal, faire éclore le beau du dérisoire ! Le beau peut être laid. Du laid peut émerger la beauté! Des fleurs ne naissent-elles pas du mal dans les poèmes de Baudelaire? Les Chants du Maldoror du Comte de Lautréamont ne gardent pas moins une esthétique du Mal en son corset de feuilles jaunies par le temps. On peut porter notre référencement jusqu'au travail artistique de récupération de déchets métalliques des artistes de la Grand-rue ( Port-au-Prince) ou du village artistique de Noailles ( Croix-des-Bouquets). Le marginal peut refléter et garder en lui des quartiers de beauté ! Ou accoucher dans son creuset des filets de beau. «Tout art est choc, contestation, refus, rupture de ban, clash du présent, martèlement contre la bienséance bien-pensante, contre l'ordre établi. Tout art, dans son éclosion, suscite rejet, répulsion, aucunement dans une approche discursive, interrogative de l'œuvre, mais dans la dynamique du refus, de la peur, de la bousculade des "codes artistiques préétablis", du viol du sacro-saint ou du confort de la peinture ou de la littérature "officielle"», a-t-on proclamé dans un article sur le Street Art publiée dans Le National.
La marginalité, dans l'expression à première vue du dérisoire, de la marge, de l'à-côté, de la mise au ban postule une certitude : la beauté peut éclore de la laideur, du non-exprimable. En effet, si la marginalité s'entend comme une attitude, «un état de celui, de ce qui est en marge de la société », ne regroupe-t-elle pas toute idée, tout fait ou action que la prétendue bienséance sociale y classe à la marge. Dans le cadre d'un colloque réalisé en avril 2010, sur «Les figures du marginal dans les littératures », on a lu dans la présentation que le concept marginal, en dépit de la dénotation du terme, a toujours comme « phénomène a toujours existé, même si sa perception et les catégories de personnes faisant partie ont constamment évolué à travers le temps».
Plus loin, le texte poursuit que «la marginalité est toujours relative», en raison du bord où l'on se trouve entre conformité ou transgression, et «par rapport à un groupe institutionnalisé, à une époque, dans un lieu donné et en référence à une norme sociale, morale ou intellectuelle ». Le marginal s'oppose en quelque sorte au social, dans l'édification des normes que celui-ci pose en ligne inviolable. En dépit de tout, les marginaux constituent «les produits de la société, en sont le reflet inversé, qui la définissent négativement ». La marginalité peut-elle porter alors une «morale alternative?» Toute morale tire leurs principes dans la codification d'un ensemble d'actes, jugés et jaugés à l'aune d'un préalable défini -quelque part- et établi. La morale, « vécue comme la soumission à des règles( Roche, 2011:117)», se résume alors en un ensemble d'interdictions, de règles extérieures à l'individu et auxquelles celui-ci obéit sous la pression sociale ( Roche, 2011:117).Il y paraît de même pour toute acte, tout fait qualifié de marginal par rapport à ce qui se trouve permis, admis et se retrouve au diapason des normes sociales ou morales.
Ce qui rend intéressant la poésie d'Ar Guens, réside dans son refus d'endosser les convenances sociales et le jeu sur les écarts, par rapport, à l'admissible. Le titre du recueil repose sur cette figure d'opposition ou de contraste qu'est l'antithèse et cloue à la vue du public que «La bouche du poète n'est pas un anus ordinaire ». Cette figure de rhétorique usitée lance de go les hostilités et invite le lecteur à mesurer le poids de l'affrontement pour le bonheur final de la poésie.
Topoï familiers, véritables quartiers de marginalité
Et le poème aborde dans sa ritournelle une multitude de lieux ou d'univers dont la particularité invite le poète bon enfant à rembourser chemin, mais Ar Guens ne croit qu'en la vertu de la poésie et que de l'inusité, du l'interdit, du marginal peut naître l'esthétique, le beau qui tire son utilité parce que vrai. Et y défilent, déploient dans le texte, les topoï familiers, qui, par peur de choquer, de blesser la morale «bien-pensante» on étouffe, on étrangle à volonté.
Ici, le petit coin, les toilettes, les latrines ( un étrange clin d'œil au roman Les Latrines de Mackenzie Orcel):
« l'endroit où je me sens le plus poète
ce n' est ni dans une librairie
ni au Café du coin ...
mais aux toilettes
car je peux déféquer à haut pet
ce que les ombres exclamatives pensent tout bas» ( PQ)
Mais il demeure le lieu idéal où le poète sent “l'odeur infecte de la trahison ”, “pisse et essuie [ses ] phrases paratonnerres“ qui foudroient.
Ailleurs, en souvenirs de sa mère et de ses “coups de talons à but lucratif ” et l'auteur qui a bien voulu « le beurre et l'argent du beurre ». Le poème ne se cherche pas en des lieux où crèchent la politesse enfant de chœur du vrai semblant mais y regarde « des gamins gamines [qui ] brodent des cauchemars à tous les étages de l'existence ».
Dans l'“Alerte météo ”, la voix qui s'exprime, vit en totale dissonance à l'énoncé que le destinataire pourrait bien s'attendre au regard de l'annonce et de l'urgence. Il n'est nullement ici le cas. L'énonciateur paraît avoir la voix fêlée, brisée. Et les lignes suivantes livrent leur vérité parallèle à contretemps :
« Laura arrive, / fermez vos portes / vos fenêtres/ vos certitudes à la con/ ... des vents édentés/ un silence-tempête-cérébrale / genre àvous arracher les mots de la bouche». Dans les vers ci-dessus, la marginalité explose comme un miroir sous le violent coup d'un galet. Qui dit folie, voit la marginalité à deux pas, à la ronde! Et est-ce toute la raison de l'invention de l'asile où sont parqués les « fous», puisqu'ils semblent explorer des univers hors-commun!
Le texte “Télégramme” semble se forger un décor ou destin assassin où perle « le dégoût à livre ouvert/ ( qu'il est bien ) difficile de tourner / la page sans faire trop de / morts». Si l'odeur fétide de «certains mots dérange » l'auteur, au contraire il ne sent guère imperméable aux parfums repoussants du monde. Il lance en défi ces vers contre toute attente, ( En guise de biographie ):
«je n'ai aucun problème à faire
du bouche-à-bouche dans un poème
c'est parfois la mauvaise haleine
de certains mots qui me dérange »
Où « la mère [la ] tournait ( l'enfant ) comme une cuisinière/ tourne une pâte à son index/
«trois mois et sept jours pour être cuite»
( Trois mois et sept jours)
Encore ici, la trivialité d'un monde toute humanité bue qui fait, plus loin, de l'enfant et de la mère, un simple clic de poste sur les social media ( réseaux sociaux). Ar Guens clame profondément sa réprobation de la scène vite tournée en fait divers, de nulle importance, « elles étaient devenues un Tweet/ à la portée de tous».
L'amour évolue à travers le poème, dans un microcosme où reclus, isolé, il “ n'est qu'un maillon / dans la chaîne des cœurs brisés ». Le sentiment amoureux prospère ici à l'état marginal, et devient un possible « crime aveugle» commis - identité inconnue- « à coups de cagoule».
Réinventer la vie, et partant l'amour fondé sur les interdits d'hier offre une porche de visibilité où la sexualité à l'état brut reste un secret, polichinelle à sa façon, dont on n'expose point, on mesure à l'aune du tabou, de l'interdit : tout le monde en sait, mais on n'en discute pas.
Le poète clame envers et contre tous dans ces vers :
« mon amour pour toi / se laisse prendre par-derrière », se « raffole de tes phrases qui roulent leurs fesses». ( Pornographie du bonheur)
Les lignes suivantes nourrissent entre parenthèse la marginalité dont se parent ici les poèmes :« tes phrases qui se frottent tard la nuit/ pour payer leur logement d'écho »( idem) nous laissent les rumeurs des Immortelles, roman combien poignant de M. Orcel sur le destin tragique de ces filles de confort disparues dans le mémorable séisme d'un certain mardi douze.
Et pour clore : “ j'adore quand tu dézippes ma chair / pour sortir mon long fémur de singe”(ibidem).
Le marginal : lieu provisoire du poème
Si le marginal tient bien un lieu provisoire, le territoire de ce poème lui semble un terreau fertile. Il y paraît parfaitement convenir. Des quartiers de marginalité vivent à travers les vers d'Ar guens. Ceux-ci donnent à voir dans la rage de l'expression un lyrisme qui ne s'embarrasse des interdits, quitte à dessiner les vérités alternatives des marges, qui ne demeure pas moins un réalisme mis sous cloison, par contraste au triomphe de la conventionalité chasse-gardée de la bienséance.
Il déploie à travers le livre de poèmes d'Ar guens une esthétique du marginal, de la marginalité qui part du refus social de laisser épanouir les interdits. Les poèmes ont fait leur lit en attribuant au culte du beau toute la latitude afin de mieux éclore. Des jeux du langage, véritables artifices dans le poème s'enrichit au contact des mots pour former des associations inattendues. Les pages sans numérotation et la tritaille comme unique repère, participent-elles de cet accès vers la modernité. La modernité technologique ( mots de passe, vitesse grand V, rouge sang coca, wifi, Tweet, Times New roman, etc.) paraît un écho aux Villes tentaculaires d'Emile Verhaeren ou Alcools de Guillaume Apollinaire de la fin du XIX ème et du début du XX ème siècle.
Des hésitations, l'œuvre y recèle, toutefois le poids de la nouveauté n'enlève guère trop de poils à la marginalité sur laquelle se trouve ériger le poème.
James Stanley Jean-Simon
E-mail : jeansimonjames@gmail.com
Notes :
Jean Mary, Ar Guens, La bouche du poète n'est pas un anus ordinaire, suivi En plein cœur du Je, Poésies, Éditions Floraison, date de publication inconnue
Jean-Simon, James Stanley, Le Street art : d'une démarche contestataire à l'embellisement du paysage urbain, in Le National, publié le 1/07/ 2022
https://www.lenational.org/post_article.php?cul=486
Les figures du marginal dans les littératures, colloque réalisé du 12 avril au 16 avril 2010, par Sorbonne Nouvelle, Université des cultures, consulté le 1 mars 2026
https://www.sorbonne-nouvelle.fr/les-figures-du-marginal-dans-les-litteratures-775596.kjsp#:~:text=La%20marginalit%C3%A9%20renvoie%20donc%20%C3%A0,%2C%20sexuel%2C%20intellectuel%2C%20religieux.
Roche, Christian, Philosophie, Fiches de révision, Bac Tles, Bordas/ SEJER, 2011
